Farid Bahri : "Notre situation linguistique est complexe"


Dans son dernier essai, l’historien Farid Bahri décrypte de façon exhaustive la réalité sociolinguistique du Maroc, qui porte selon l’auteur, dans ses germes, une inclination naturelle à la diversité.

Votre nouveau livre, “Les Marocains et leurs langues”, s’attarde sur la situation linguistique au Maroc. Comment se présente exactement cette situation?
Au niveau de sa richesse linguistique, le Maroc n’est assurément pas un pays comme les autres, en tout cas si on le compare à ses voisins. C’est un pays où l’on retrouve un grand foisonnement de langues, où il n’est pas tout-à-fait exceptionnel que l’on en parle quatre ou cinq. Il s’agit d’un véritable carrefour. Vous avez bien sûr, historiquement, les différents dialectes amazighes, qui constituent le creuset du Maroc, mais aussi les affluents arabes et occidentaux, avec principalement, du fait de l’histoire coloniale, le français et l’espagnol. Sans oublier l’apport de l’anglais, qui n’est pas aussi récent qu’on le croit car cela fait des siècles déjà qu’on en trouve l’influence dans le pays (surtout à Tanger). Et la synthèse de tout cela, c’est bien sûr notre arabe dialectal, notre darija, qui elle-même diffère d’une région à une autre, selon le vécu que chacune a eu au travers des siècles. Notre situation est donc, pour répondre à votre question, complexe.

Cette complexité, n’est-elle pas, dans une certaine mesure, problématique, comme le laissent entendre de nombreux intellectuels comme l’écrivain Fouad Laroui, qui avait par exemple intitulé un de ses livres “le drame linguistique marocain”?
Je ne suis pas vraiment de cet avis. Tout d’abord, notre réalité n’est pas récente; je dirais même qu’elle est au coeur de notre identité, par définition plurielle. Il y a toujours eu pléthore de langues et de cultures au Maroc. C’est quelque chose que reconnaît d’ailleurs très officiellement notre actuelle Constitution. Moi à titre personnel, je parle plusieurs langues: il y a la darija tangéroise dans laquelle j’ai grandi; il y a par ailleurs l’arabe standard que j’ai appris à l’école; le français, qui est ma langue de travail; l’anglais auquel je me suis intéressé de près et que j’ai étudié pendant mes études de civilisation anglophone en France (à l’Université de Tours, ndlr); l’espagnol du fait de mon ancrage dans le Nord. Je peux vous dire que je m’en porte fort bien.

Et par rapport à l’école? Le monolinguisme n’aurait-il pas pu être plus approprié comme on l’avance également souvent?
Un des principaux problèmes qui se posent actuellement aux écoliers marocains, c’est la graphie. Il y a celle de l’arabe et il y a la graphie latine, pour le français et désormais davantage aussi l’anglais, et il y a également le tifinagh que l’on utilise pour l’amazigh. Mais quoiqu’il en soit, les études prouvent que l’on peut rapidement passer outre les difficultés que l’on peut rencontrer. Pour mon livre, je suis notamment revenu au débat qui avait animé il y a une dizaine d’années (en novembre 2013, ndlr) la chronique publique, avec l’opposition entre l’historien Abdallah Laroui et le publiciste Noureddine Ayouche. Si vous vous en souvenez, le coeur de la question avait été l’utilisation de la darija à l’école, dans la mesure où elle faciliterait l’apprentissage. Il y avait là, à mon humble avis, beaucoup de projections dedans; on ne doit pas nécessairement rester dans un cadre linguistique restreint pour pouvoir acquérir de nouvelles connaissances et s’affirmer.

Vous êtes installés depuis plusieurs années en Belgique où, comme vous le savez, la diversité linguistique est plutôt une source de divisions, voire même de velléités de séparation de la part de certaines communautés linguistiques. En promouvant le multilinguisme, le Maroc ne court-il pas, au vrai, un risque vital?
Le contexte belge est, à mon sens, très différent. Il y a, à la base, un grand ressentiment, car à différentes périodes de l’histoire, les deux principales communautés linguistiques, à savoir les Flamands néerlandophones et les Wallons francophones, se sont imposés les uns sur les autres de façon agressive, et de fait les relations entre les deux groupes n’est pas tout-à-fait pacifiée et exemplaire. À ma connaissance, nous n’avons jamais rencontré un tel problème au Maroc; la communauté nationale a toujours été une et indivisible, indépendamment des appartenances culturelles des uns et des autres.

Une langue à laquelle vous avez brièvement fait allusion tout à l’heure, c’est l’anglais. Quelle place lui voyez-vous à l’avenir au Maroc?
C’est une langue qui est en plein développement, et cela pas seulement au Maroc mais, je vous l’apprends pas, dans le monde entier. Nous ne faisons donc, en quelque sorte, que suivre une tendance irréversible. Et je pense qu’elle aura, naturellement, davantage de place dans le paysage linguistique national dans le futur .

Jusqu’à remplacer le français, comme d’aucuns le prédisent?
Non, je ne le crois pas. Je pense que ce constat est par trop exagéré. Je vois bien certaines initiatives se développer, notamment pour promouvoir une littérature anglophone made in Maroc (avec notamment la librairie le Carrefour des livres, ndlr). Mais sur le plan concret, l’anglais reste pour une l’heure une simple langue de communication dans son rôle de langue véhiculaire ou globish); je dirais même que le recours à lui demeure, finalement, largement superficiel. Ce n’est pas encore une langue de culture à proprement parler comme le français. Cela peut bien sûr encore changer dans le futur. Mais français et anglais me semblent davantage interagir en tant que langues complémentaires plutôt que concurrentes.

Et pour les autres langues étrangères? Comment voyez-vous l’évolution des choses, à terme?
Du fait des excellentes relations que nous avons nouées avec l’Espagne, je vois bien l’espagnol disposer de davantage de place qu’il n’en a à l’heure actuelle. Il y a d’ailleurs eu, comme vous le savez, des accords signés dans cette optique entre les gouvernements de nos deux pays. Quoiqu’il en soit, le Maroc restera certainement toujours un pays ouvert, et je ne vois aucune langue y triompher de façon définitive.

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