Faillites en cascade chez les patrons. Le cri de détresse



10.000 entreprises ont fermé en 2017. Pour la CGEM, le bilan de l’année 2018 sera pire. Le chômage prend des proportions inquiètantes. Le Maroc n’a plus la confiance des investisseurs. Un plan d’urgence pour relancer l’économie s’impose.

Salaheddine Mezouar n’est pas rassuré. Et il le fait savoir. Dans l’interview qu’il a accordée au cabinet d’intelligence économique britannique Oxford Business Group (OBG) et que ce dernier s’apprête à publier dans son rapport 2019 sur le Maroc, le président de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) s’est insurgé contre le taux de mortalité d’entreprises dans le Royaume, qu’il qualifie de «fort».

«Ce (...) taux (...) est un signal d’alerte», avertit- il. Si M. Mezouar est sorti de la réserve qu’il semble s’imposer depuis son élection à la tête de la CGEM le 22 mai 2018 -il l’a d’ailleurs en partie gardée, en se disant «très confiant quant à l’évolution de l’économie marocaine»-, c’est qu’effectivement la situation ne prête pas à l’optimisme.

En mars 2018, le cabinet Inforisk avait révélé dans une étude sur les défaillances des entreprises marocaines que 8.020 entreprises ont mis la clé sous le paillasson en 2017 -d’autres sources avancent le chiffre de 10.000. A titre de comparaison, ce chiffre était 12% moins important en 2016, selon la même source.

Retards de paiement
Pour la seule région de Casablanca-Settat, seules 51% des quelque 64.000 entreprises créées entre 2003 et 2015 sont toujours actives, avait pour sa part indiqué une étude du parcours post-création des entreprises créées dans ladite région via le Centre régional d’investissement (CRI), présentée le 16 octobre 2018 dans la ville de Casablanca. Cette étude avait également mis au jour le fait que le quart des entreprises créées à Casablanca-Settat n’auraient jamais démarré leur activité, et que deux sur trois ne dépassent pas le seuil de cinq ans d’existence.

Le nombre de faillites d’entreprises devrait, certes, se déprécier de 3% cette année à en croire les prévisions du cabinet Euler Hermes, leader mondial de l’assurance-crédit, mais pour rapidement reprendre une tendance haussière en 2019, d’environ 4%, selon la même source. Pour le monde économique, le coupable est tout trouvé: l’État, ou, pour être plus précis, sa propension à payer les entreprises qu’il engage dans ses chantiers en retard.

Défaillances des entreprises
Le roi Mohammed VI avait lui-même pointé du doigt la question dans son discours de la Révolution du Roi et du peuple du 20 août 2018, où il avait appelé «les administrations publiques et les collectivités territoriales en particulier», à régler leurs dettes envers les entreprises. «Car tout retard de paiement peut entraîner des cas de faillite et, corrélativement, de nombreuses pertes d’emplois. Or, comment prêcher d’exemple alors que les administrations et les institutions de l’Etat n’honorent pas leurs engagements en la matière?», avait-il soulevé.

Les retards de paiement ont ainsi enregistré, en 2017, une moyenne de 83 jours, soit 17 jours de plus que la moyenne mondiale. Cela a été pire pour les petites et moyennes entreprises (PME), qui forment 10% des entreprises nationales et qui ont, en moyenne, touché leurs émoluments avec 140 jours de retard, voire catastrophique pour les très petites entreprises (TPE), qui, elles, ont dû patienter 260 jours alors même qu’elles constituent 89% du tissu économique. Le premier trimestre de l’année concernée a notamment été «caractérisé par une hausse importante des délais de paiement sur les marchés publics engendrant une augmentation inhabituelle des défaillances», selon le directeur des études d’Inforisk, Amine Diouri, qui avait tenu ces propos dans l’étude sur les défaillances des entreprises marocaines de son cabinet de mars 2018. En moyenne, le risque de faillite est multiplié par 2,5 après 20 jours de retard de paiement, et par 7 après 30 jours, selon les actuelles estimations.

«En raison de l’allongement des délais de paiement, le Maroc se retrouve dans le même wagon arrière que la Chine, la Grèce, l’Italie,» avait regretté Stéphane Colliac, économiste senior à Euler Hermes, lors de l’Observatoire international du commerce que le cabinet avait organisé le 29 novembre 2018 à Casablanca en partenariat avec BMCE Bank of Africa et l’assureur Allianz. Ces retards de paiement sont d’autant plus rédhibitoires que les entreprises doivent souvent seules faire face à leurs créanciers, qui leur réclament leur dû sans égard à leur situation.

Environnement des affaires
En ce sens, le projet de loi modifiant et complétant l’intitulé du livre V du code de commerce relatif au redressement des entreprises en difficultés, adopté en avril 2018 par le parlement et à travers lequel le gouvernement veut justement parer à ce problème, apparaît comme insuffisant.

Pour les acteurs économiques, l’État doit prendre ses responsabilités. «Si l’on ne règle pas le problème rapidement, le reste n’a pas de sens», a souligné M. Mezouar dans son interview à OBG. C’est ainsi tout le climat des affaires qui se retrouve impacté par l’actuelle situation, et ce bien que le Maroc fasse bonne figure dans le dernier classement Doing Business, présenté le 31 octobre 2018, et où le Royaume s’affiche à la soixantième place, seulement derrière les Émirats arabes unis dans le monde arabe et Maurice et le Rwanda en Afrique.

Les effets se sont notamment fait sentir cette année où les investissements directs étrangers (IDE) ont stagné, sachant que leur niveau se serait détérioré n’était la vente, le 7 mars 2018, par le groupe Saham de son pôle assurances au sud-africain Sanlam pour près de 1,1 milliard de dollars.

Le Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, avait ainsi appelé le 7 décembre 2018 dans la ville de Rabat, lors de la présentation du rapport d’activité 2017-2018 du Comité national de l’environnement des affaires (CNEA), à des mesures plus «pratiques» et «audacieuses », avec l’objectif que le Maroc intègre le top 50 de Doing Business à l’horizon 2021. Outre la réduction des retards de paiements, un effort est notamment à faire en matière de financements. Dans l’étude du parcours post-création des entreprises du CRI de Casablanca-Settat, les entrepreneurs interrogés ont considéré l’accès au financement comme la deuxième difficulté pour les entreprises (6,5 entreprises actives sur 10 la considèrent prioritaire, selon l’étude), derrière l’accès au marché mais devant la fiscalité, l’immobilier et les ressources humaines.

Paradoxe marocain
A fin octobre les prêts accordés aux sociétés non financières étaient ainsi, selon les derniers chiffres de Bank Al-Maghrib (BAM), de 341 milliards de dirhams (MMDH), soit une quasi stagnation par rapport à l’année précédente. Le wali de la banque centrale nationale, Abdellatif Jouahri, a, à cet égard, reconnu lors d’un point presse qu’il a donné mardi 18 décembre «à la fois une baisse de la demande et de l’offre de crédits». «Pour connaître les raisons de ce recul, on ne peut pas faire des enquêtes car les résultats peuvent être tronqués», a-t-il expliqué, fataliste. Une réunion est en tout cas prévue entre BAM, la CGEM et le Groupement professionnel des banques du Maroc (GPBM). «C’est en cours de préparation. Nous allons mettre tous les dossiers sur la table», a promis M. Jouahri. Le CNEA avait pour sa part annoncé, à l’occasion de la présentation de son rapport d’activité, la création d’un baromètre afin de disposer, selon ses termes, d’une «information fiable sur la situation du climat des affaires et de s’en servir pour construire une stratégie pertinente, en phase avec les attentes des acteurs économiques».

Cela suffira-t-il, pour autant, à rendre la confiance aux investisseurs? Et surtout, quels bénéfices pour les Marocains? Car il faut se rappeler qu’à la base, l’amélioration du climat des affaires au Maroc depuis quelques années, certes indéniable, n’a jamais vraiment profité aux principaux concernés, à savoir les habitants du pays. Le Haut-Commissaire au plan (HCP), Ahmed Lahlimi Alami, a ainsi souvent fait observer ce paradoxe marocain, où la croissance est «peu créatrice d’emplois qualifiés et peu contributive à la réduction des inégalités sociales et territoriales».

Promotion de la formation
Conséquence logique, une augmentation inexorable du taux de chômage, notamment parmi les jeunes de 15 à 24 ans, dont 29,3% des jeunes âgés de 15 à 24 ans ne travaillent pas, ne sont pas à l’école et ne suivent aucune formation, selon la même source. On a vu, à cet égard, se développer le phénomène de la migration irrégulière, à travers lequel beaucoup cherchent un moyen de refaire leurs vies sous d’autres cieux, souvent au péril de leur vie.

Les profils les moins qualifiés ne sont pas, comme on peut le penser, les seuls concernés, puisque quelque 600 ingénieurs quitteraient chaque année le Maroc d’après des chiffres que le ministre de l’Éducation nationale, de la Formation professionnelle, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Saïd Amzazi, avait lui-même donnés en juillet 2018. Pour sa part, la présidente de la Fédération marocaine des technologies de l’information, des télécommunications et de l’offshoring (APEBI), Saloua Karkri-Belkeziz, avait évalué, en avril 2018, le nombre de cadres qualifiés prenant la route de l’étranger par an à 8.000. Le roi Mohammed VI s’est personnellement saisi de la question dans nombre de ses derniers discours, où il a fait des jeunes une priorité.

Inégalités sociales
Il avait notamment appelé, dans son discours de la Révolution du Roi et du peuple du 20 août 2018, à revoir en profondeur les spécialités de la formation professionnelle. Une séance de travail vient d’ailleurs, à ce titre, d’être tenue le 29 novembre au palais royal de Rabat en présence de M. El Othmani et de huit de ses ministres, où ces derniers se sont fait rappeler à l’ordre en raison de «lacunes » dans le projet de programme de qualification de l’offre de formation professionnelle, que le Roi les avait chargés de réaliser le 1er octobre. A notamment été reprochée au Chef du gouvernement la non-maitrise des sources et des mécanismes de financement.

«La promotion future secteur doit être réalisée dans le cadre d’une vision complémentaire de réforme du système de la formation professionnelle, en tirant profit des expériences internationales réussies en la matière, particulièrement l’adoption de l’alternance entre la formation théorique et les stages au sein des entreprises », avait martelé le Roi.

Le moins que l’on puisse dire est que la balle est désormais dans le camp de M. El Othmani, qui devra faire bien plus qu’expédier les affaires courantes, comme ce qu’il semble faire depuis l’entrée en fonction de son gouvernement en avril 2017. Les mesures «pratiques» et «audacieuses» qu’il avait appelé à prendre sont, in fine, de son ressort direct. Autrement, il devra rendre son tablier car en attendant, c’est tout un pays qui se retrouve pris en otage de son immobilisme...

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