Exploitation du cannabis: Stop à la surenchère!

Opposé de front au projet de Abdelouafi Laftif de légaliser le cannabis, le PJD serait sans doute mieux inspiré de renoncer à ses manoeuvres politiciennes et de privilégier les intérêts du pays et de la population marocaine.

Non, le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, ne veut pas légaliser la “fumette”, comme on l’en accuse depuis qu’il a soumis à l’examen du gouvernement le projet de loi relatif à l'usage légal du cannabis. Et cela, le Parti de la justice et du développement (PJD) le sait bien évidemment pertinemment, lui qui a fait des mains et des pieds pour empêcher l’adoption du texte par l’Exécutif, avant que celui-ci ne soit donc enfin entériné ce 11 mars 2021. Ainsi, le projet avait d’abord figuré dans l’ordre du jour du conseil du gouvernement du 25 février 2021, lors duquel M. Laftit l’avait la première fois présenté, sans toutefois qu’il soit avalisé.

Idem le 4 mars 2021, où là encore on avait dit que le gouvernement que dirige le secrétaire général du PJD, Saâd Eddine El Othmani, donnerait enfin son feu vert, pour finalement le même résultat. Le 6 mars 2021, il devint clair que c’était bel et bien la formation islamiste qui était derrière le blocage, après que le secrétariat général, au cours de sa réunion mensuelle, souligna “l’importance de mener une étude d’impact (...), d’ouvrir un débat public (...) et d’élargir la consultation institutionnelle” préalablement à toute validation du projet.

Auparavant, on avait seulement vu des réactions éparses, mais non moins fortes, de la part de certains leaders du parti, à l’instar du président de son conseil national, Driss El Azami El Idrissi, qui a présenté sa démission le 26 février 2021, au lendemain de la discussion du projet en conseil de gouvernement, en accusant le PJD de se transformer en simple “officine électorale” -il est ceci dit, suite à une intervention de M. El Othmani, revenu sur sa décision. Dans le même sens, l’ancien secrétaire général du PJD et ancien Chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, s’était fendu d’une lettre menaçant de se retirer du secrétariat général, dont il est membre, si tant est que le gouvernement laissait passer le projet, et même de plier bagage au cas où le parti y votait favorablement au parlement- il est, depuis, passé à l'acte.

Considérations politiques
En filigrane, il faut sans doute simplement voir le fait que le PJD estime avoir fait trop de concessions, en signant par exemple le 22 décembre 2020, en la personne de M. El Othmani, l’accord rétablissant les relations entre le Maroc et Israël, sachant que pour de nombreux de ses membres, à l’instar du député d’El Jadida Abouzaid El Mokrie El Idrissi, la normalisation constitue une ligne rouge -ce dernier a d’ailleurs pour cette raison, comme il s’en est expliqué dans un live sur sa page Facebook le 13 février 2021, rendu sa démission du conseil national, auquel il appartenait.

Inimitiés personnelles
En même temps, le PJD se voit encore combattu, comme l’illustre sa résistance acharnée au changement du quotient électoral en mobilisant l’ensemble de ses 124 députés à la Chambre des représentants, le 5 mars 2021, pour s’y opposer dans le cadre de l’amendement des nouvelles lois électorales. Pour beaucoup de ses membres, il est toujours question d’une soi-disant mainmise de l’administration sur le jeu politique, ou “tahakkom”, thème cher à sa dernière campagne législative de 2016. Sans parler par exemple des inimitiés personnelles entre MM. Benkirane et El Othmani, le premier cité essayant depuis qu’il a été écarté du poste de secrétaire général en décembre 2017 de garder une présence médiatique et refusant tout bonnement d’“être considéré comme mort avant de mourir”, comme il le confiait le 10 juin 2021 dans le média électronique qatari Arabi21.

Ce qui, au final, n’a pas vraiment grandchose à voir avec la question pure et dure de la légalisation du cannabis, à propos de laquelle il faudrait normalement échanger sans entrer dans toutes ces considérations politiques. Elle est d’ailleurs là, en partie, la raison pour laquelle le ministère de l’Intérieur a, selon des sources consultées par Maroc Hebdo, voulu dès à présent faire avancer le projet, de sorte à battre en brèche la surenchère qui a souvent cours en période électorale au sujet de la culture du cannabis dans les régions où on on la trouve.

L'argent de l'alcool
Ainsi, des candidats vont parfois promettre monts et merveilles aux agriculteurs, mais avec pour simple objectif d’obtenir à la fin un mandat d’élu, se contentant généralement de questions orales sans lendemain aux responsables intéressés au niveau du parlement. Il faut dire que ces agriculteurs en sont souvent réduits à croire les vendeurs de rêve, tellement leur détresse est grande. Si l’on inclut les familles, elles seraient environ 1,5 million de personnes à vivre de la culture du cannabis, et ce généralement dans le nord du Maroc. D’un côté, l’État, lui-même sous pression de la part de ses partenaires internationaux à l’instar de l’Union européenne (UE), sévit à leur encontre et ne leur propose aucun modèle alternatif véritablement fonctionnel, les cultures de substitution n’ayant pas vraiment fait long feu.

Usage thérapeutique
Et de l’autre, ils doivent aussi subir la loi des trafiquants. Ce sont ces derniers qui tirent au fait profit de ce que l’on est venu au fur et à mesure à appeler “l’or vert”, pas les agriculteurs. “Figurez-vous que ces [agriculteurs] ne peuvent même pas voyager ou se rendre aux administrations publiques de peur d’être arrêtés,” rappelait le co-fondateur du Collectif pour l’usage thérapeutique et industriel du kif, Chakib Al Khayari, dans l’interview qu’il nous a accordée pour notre numéro du 5 mars 2021 (lire nº1384).

En fait, c’est depuis au moins 2010 que le Maroc réfléchissait à la légalisation du cannabis. À l’époque, des expérimentations avaient été menées dans les régions d’Agadir, de Sefrou, de Sidi Allal Tazi et de Béni Mellal par le Laboratoire de recherches et d’analyses techniques et scientifiques (LARATES) de la Gendarmerie royale et l’Institut national de recherche agronomique (INRA) à partir de trois variétés de chanvre à fibre réputées faibles en THC, le principe actif du cannabis. Mais c’est, ceci dit, resté sans suite, une partie des décideurs redoutant, à l’évidence, que le Maroc soit taxé de légaliser le trafic de drogue, en dépit de l’intention clairement affichée de développer une culture qui ne vise nullement l’usage récréatif.

Ce qui a changé, c’est le retrait, le 2 décembre 2020, par la Commission des stupéfiants des Nations unies (CND) du cannabis de sa liste des stupéfiants ayant un potentiel d’abus fort et des effets nocifs importants. Un vote remporté sur le fil, puisque sur les 53 pays membres de cette commission onusienne qui inclut notamment le Maroc, seuls 27 se sont prononcés pour tandis que 25, dont l’Algérie, sont allés contre en plus de l’Ukraine qui s’est abstenue.

Concrètement, ce sont les petits agriculteurs qui sont principalement visés par le nouveau projet de loi, dans la mesure où celui-ci insiste bien sur le fait que quiconque voudra cultiver et produire du cannabis devra: de un, habiter dans un village se trouvant dans l’une des provinces où la culture de la plante sera autorisée, et, de deux, que les agriculteurs s’organisent sous forme de coopérative. Qui plus est, il faudra soit être propriétaire d’une parcelle de terre, soit y être autorisé par le propriétaire original. Ce qui ne laisse donc pas vraiment de place aux grands exploitants, l’objectif étant avant tout social.

Échec des cultures de substitution
Pour ce qui s’agit par ailleurs de la transformation, du transport et de la fabrication ainsi que de l’import-export, ils seront réglementés par une agence spéciale qui sera mise en place. Il faudra, à ce titre, pour les entreprises intéressées obtenir des autorisations spécifiques, pouvant être à tout moment retirées en cas d’infraction en plus des peines de prison et des amendes également prévues.

Enfin, concernant plus spécifiquement l’usage, il sera, si le projet passe le circuit législatif, purement médical et thérapeutique, ce qui va à l’encontre du discours porté par le PJD, qui s’y refuse sous prétexte qu’il est de nature à rendre une drogue licite et, partant, d’aller à l’encontre des principes musulmans de l’État et de la société marocains. D’ailleurs, cet usage n’est pas, contrairement à ce qu’avance le parti, actuellement interdit, un dahir ayant même été signé par le sultan Moulay Youssef pour l’autoriser en décembre 1922.

Si le PJD croit vraiment que le projet de M. Laftit est pour aller à l’encontre de l’intérêt du Maroc, pourquoi ne propose-t-il pas de modèle alternatif pour les régions concernées, notamment le Rif où, en 2016-2017, l’on avait vu éclore un mouvement de protestation contre les conditions socio-économiques désastreuses de la population? Et s’il se dit autant mû par les principes religieux, pourquoi alors se laisse-t-il chaque année, dans les gouvernements qu’il dirige depuis début janvier 2012, à encaisser la taxe intérieure sur la consommation (TIC) des boissons, alcools et produits à base d’alcool? Pourquoi ne rechigne-t-il pas, avec autant, d’énergie, à la viticulture? Parce qu’il est, peut-être, plus facile de s’attaquer aux petits agriculteurs rifains qu’aux grands propriétaires terriens? On ne fera même pas là référence aux importants gains économiques que le Maroc peut récolter à travers la culture légale du cannabis et estimé par d’aucuns à 900 millions de dollars par an. Soit près d’un centième du produit intérieur brut (PIB) national.

L'intérêt des agriculteurs
Comme l’a sans doute bien résumé l’économiste et ancien ministre de l’Emploi, Abdeslam Seddiki, dans une tribune en ligne, “tous ceux qui se prononcent aujourd’hui contre le projet de loi actuel, vont non seulement à l’encontre du progrès humain, mais et c’est beaucoup plus grave, défendent, objectivement, les intérêts des narcotrafiquants”. “Il faut se concentrer sur les atouts que représente le cannabis pour le développement de notre pays sur les plans pharmaceutique et industriel.

Tout en oeuvrant au drainage des investissements étrangers pour se positionner sur le marché mondial, le pays doit afficher son ambition de parvenir, à terme, à disposer d’une expertise marocaine et d’une industrie pharmaceutique capable de capter davantage de valeur ajoutée et d’accompagner le chantier de la généralisation de la couverture médicale,” a-t-il souligné. Plutôt que donc de continuer à reprendre une antienne qu’utilise également la junte algérienne pour accuser le Maroc de vouloir tourner en narco-État -accusation portée notamment le 26 février 2021 par Radio Algérie-, le PJD serait bien inspiré de privilégier les intérêts de son pays et ceux de sa population...

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