L’ETAT DOIT PROCÉDER À UNE REFONTE GLOBALE DE SES PRIORITÉS BUDGÉTAIRES

INTERVIEW DE Najib Akesbi, économiste

Pour Hassan Akesbi, les deux sorties contradictoires du Chef du gouvernement et de son ministre de l’Economie attestent de la grande confusion qui règne au sein de l’équipe de Saâd Eddine El Othmani.

Quelle est votre réaction à la gestion par le gouvernement de la crise du Covid-19?
Il faut reconnaitre que le confinement, qui est l’un des éléments de réponse à la crise sanitaire, a eu un impact violent sur l’économie. Le confinement veut dire décréter du jour au lendemain la crise économique. C’est un choc terrible au niveau de l’offre car on décrète l’arrêt de la production, puis on décrète le chômage. On savait qu’une grande partie de la population active est dans l’informel et donc elle est dans vulnérabilité. On est typiquement dans l’économie de survie. Ce qui est terrible, c’est que le gouvernement, pendant les premiers jours, n’avait pas l’air de se rendre compte de cette réalité qui crève les yeux. Après avoir proposé, fin mars, une solution aux salariés affiliés à la CNSS, il a commencé à toucher ce qu’on appelle les «ramedistes»; puis, un mois et demi plus tard, ceux qui n’ont ni CNSS ni Ramed. Je peux vous dire qu’à l’heure actuelle, des centaines de milliers de familles marocaines n’ont encore rien reçu.

Que pensez-vous de la solution proposée aux salariés affiliés à la CNSS?
La formule adoptée pour les salariés affiliés à la CNSS était d’attendre que les entreprises mettent leur personnel au chômage. On a vu tout de suite l’effet pervers de cette solution qui est une incitation à la mise au chômage. Les chiffres déclarés par les entreprises ont explosé: 850.000 en avril puis 910.000 en mai. Ceci est, à mon avis, très grave puisque, selon les données rendues publiques en été dernier par la Banque mondiale, le nombre de salariés affiliés à la CNSS ne dépasse pas 3,3 millions de personnes. C’est-à-dire qu’un tiers de cette population a été mise au chômage.

Contestez-vous alors la méthode suivie par le gouvernement pour ce genre de situation?
La méthode suivie par le gouvernement n’était pas bonne. La bonne méthode, selon moi, aurait été de d’apporter une aide directe aux entreprises et de conditionner cette aide par le maintien de l’emploi. Or, l’Etat a choisi tout le contraire en demandant aux entreprises de licencier leurs employés, après quoi ces derniers sont pris en charge par une formule de bricolage adoptée par la CNSS. Je pense que l’aide directe de l’Etat aux entreprises sous condition de maintenir les emplois aurait été, pour moi, plus efficace. Car cette formule va permettre au moins aux salariés de sauvegarder leurs emplois.

Pensez-vous que le confinement a tué l’économie marocaine?
Le raisonnement de nos officiels, en décrétant le confinement, était d’abord de sauvegarder la santé humaine au détriment de la santé de l’économie. Mais, au fur et à mesure que le temps passe, le coût économique de ce confinement devient tellement exorbitant qu’il arrive un moment où on n’a ni la santé humaine ni la santé de l’économie. Car une économie par terre avec un chômage massif et une économie à l’arrêt va provoquer une situation sociale qui va considérablement se dégrader. C’est ça, le risque réel que le Maroc a pris en procédant au premier prolongement de l’état d’urgence sanitaire. Un risque qui s’est aggravé davantage avec le deuxième prolongement jusqu’au 10 juin prochain.

Le ministre de l’Economie et des Finances, Mohamed Benchaâboun, a tenté de rattraper la situation en appelant à la reprise de l’activité économique avant le 10 juin
De prime abord, cette sortie inattendue du ministre de l’Economie et des finances pose un sérieux problème politique. Car quand un chef du gouvernement annonce, lundi 18 mai dernier, le prolongement de l’état d’urgence sanitaire pour le 10 juin prochain et son ministre de l’économie vient, le lendemain, appelle les entreprises à reprendre leurs activités économiques, il y a là une réelle cacophonie au sein du gouvernement. C’est un message catastrophique. En déclarant que l’économie marocaine perd 1 milliard de dirhams par jour de confinement, le ministre de l’Economie veut certainement se poser en sauveur de l’économie nationale. Mais les deux sorties contradictoires du Chef du gouvernement et de son ministre de l’Economie attestent de la grande confusion qui règne au sein du gouvernement.

Comment voyez-vous l’économie marocaine après cette crise du Covid-19? Pensez-vous qu’elle va rebondir?
Il ne faut pas se leurrer: l’économie marocaine ne va pas rebondir rapidement. Tout dépend des choix économiques qui seront faits par le gouvernement. Il faut reconnaître que cette crise sanitaire a révélé les profonds problèmes structurels du système économique marocain. Le néolibéralisme que prêchaient beaucoup d’hommes d’affaires et l’économie de marché avancée par certains économistes sont des théories idéologiques qui sont en train de fondre comme neige au soleil avec cette crise du Covid-19. Maintenant, tout le monde se précipite devant les portes de l’Etat. C’est l’Etat qui va les sauver. Mais malheureusement, l’Etat n’a plus la main sur sa politique monétaire. Elle est désormais entre les mains des institutions financières internationales, à savoir le FMI et la Banque mondiale.

Quelles sont, pour vous, les grandes priorités pour l’Etat?
Avec un budget conséquent, l’Etat doit procéder à une refonte globale de ses priorités budgétaires. Il doit notamment s’attaquer aux priorités révélées par la crise sanitaire, à savoir l’éducation, la santé, le logement, l’emploi et les infrastructures dans le milieu rural. Autant de secteurs qui ont reçu très peu d’attention par le passé. Il est temps désormais de les développer pour les rendre performants. Il faut aussi arrêter de lancer les grands chantiers dont ne bénéficient pas les Marocains, sans aucune rentabilité économique ni sociale.


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