L’Espagne pactise avec le diable

LE LIEN ENTRE LE GAZ ALGÉRIEN ET L’AFFAIRE BRAHIM GHALI

Le contrat du gazoduc Maghreb-Europe, qui transite par le Maroc, prendra fin dans cinq mois. Sera-t-il renouvelé ou pas? Une question qui taraude l’Espagne. Le voisin ibérique a dîné avec le diable pour assurer un approvisionnement régulier et à un prix stable du gaz algérien.

Le double langage de la ministre espagnole des Affaires étrangères, Arancha Sanchez Laya, au sujet de l’affaire d’accueil et d’hospitalisation du chef des séparatistes, Brahim Ghali, muni d’un faux passeport algérien, renseigne sur la politique étrangère de Madrid, marquée par la cupidité et faisant fi des règles du bon voisinage et du partenariat. Car si le voisin ibérique a agi en complice d’un crime avéré, protégeant un criminel recherché par la justice espagnole, c’est pour tirer grand profit d’un accord avec la junte militaire algérienne, qui lui a promis un approvisionnement en gaz à un prix qui n’obéit pas aux fluctuations du prix du brent.

«L’Espagne a pris ses dispositions afin d’éviter toute rupture en gaz naturel fourni par l’Algérie en cas de non-renouvellement du contrat en novembre 2021 entre ce pays et le Maroc pour l’exploitation du gazoduc Maghreb-Europe», indique une source à El Confidencial Digital. Long de 1.300 km (tronçon algérien 520 km, tronçon marocain 540 km, tronçon maritime 45 km et tronçon espagnol 270 km), ce gazoduc, exploité depuis 25 ans à partir de Hassi R’mel, permet d’approvisionner en gaz l’Espagne et le Portugal via le Maroc.

«L’Espagne a réussi à régler avec l’Algérie un éventuel problème d’approvisionnement, en cas d’escalade de représailles à l’encontre de l’Algérie par le Maroc», assure la même source, qui indique que l’alternative trouvée consistera à augmenter le volume des importations du gaz via le gazoduc Medgaz, appartenant à Sonatrach (51%) et la compagnie espagnole de distribution et commercialisation de l’électricité et du gaz, Naturgy (49%), qui relie Béni Saf au port d’Almeria, en Andalousie, et qui exporte 60% du gaz destiné au marché espagnol. Ainsi, l’Algérie conservera sa place de principal fournisseur de gaz de l’Espagne, parce qu’elle «dispose de deux gazoducs reliant les deux pays, ce qui rend le transport beaucoup moins cher», explique El Confidencial.

Information stratégique
Le seul hic, Medgaz ne peut pas transporter la totalité du gaz dont l’Espagne et une partie de l’Europe ont besoin. Et puis un autre obstacle se dresse devant l’Espagne, qui craint une flambée des prix comme ce fut le cas en hiver dernier quand la Sonatrach ne s’est pas souciée de son partenaire espagnol et a augmenté le prix en justifiant sa décision par la forte demande chinoise et japonaise, qui subissaient une importante vague de froid. Les rumeurs du non-renouvellement du contrat Maghreb-Europe, colportées également par une certaine presse algérienne à la solde des militaires, ne sont pas fondées. L’Espagne et l’Algérie veulent tout bonnement faire pression sur le Maroc pour accepter de nouvelles conditions sur la durée et les redevances.

Pour le média algérien L’Expression, le contrat d’exploitation du gazoduc, qui expire en novembre 2021, après un quart de siècle d’exploitation, ne sera pas renouvelé par Alger. Grâce à l’extension de Medgaz, «l’Algérie, tout en anticipant tout conflit d’intérêts avec le Maroc, pourra utiliser Medgaz pour transporter la totalité des 10 milliards de mètres cubes de gaz qu’elle a contractés avec l’Espagne sans avoir à passer par le Maroc», souligne le média. Si elle est vraie, cette information stratégique n’aurait pas été fuitée par un média connu pour être financé par les locataires d’El Moradia. Reste à savoir si le Maroc sera affecté par une éventuelle non-reconduction.

La plus importante redevance est celle de l’année 2014, lors de la flambée des cours du pétrole. Elle a atteint 2,4 milliards de dirhams alors qu’elle a dégringolé pour atteindre moins de 500 millions de dirhams en 2020 à l’aune de la chute du cours de l’or noir, de la baisse de la demande de gaz à cause de la pandémie et de la chute des exportations algériennes en gaz vers le marché espagnol à cause de la concurrence américaine.

Projet d’envergure continentale
Il y aura donc des pertes (1 à 2 milliards de dirhams par an) mais pas au point de tenir en otage toute l’économie. Tout en misant sur les énergies renouvelables, le Maroc a déjà mis en place un plan national du gaz naturel liquéfié reposant sur trois piliers: la construction d’un terminal GNL (stockage et regazéification), la transformation du gaz en électricité (Gas to power) et l’approvisionnement gazier de l’industrie (Gas to industry). En sus de cela, si l’Algérie et l’Europe ne renouvellent pas le contrat Maghreb-Europe, le Maroc se déclarera propriétaire du gazoduc et pourra l’utiliser pour importer du gaz d’Europe.

Mais ce que les Algériens craignent le plus, c’est que le tronçon marocain devienne un jalon du futur gazoduc Nigéria-Maroc-Europe. En effet, le Maroc a misé sur ce projet d’envergure continentale. Le gazoduc maroco-nigérian garantit les avantages économiques et de développement de 12 pays d’Afrique et sert largement les objectifs de développement du continent africain occidental, ce qui est dans l’intérêt des Européens, notamment en ce qui concerne la question de l’immigration clandestine.

L’Algérie était en concurrence avec le Maroc pour remporter le projet de gazoduc nigérian vers l’Europe. Cette question a été tranchée par la Cédéao, le 10 décembre 2020, en optant pour le gazoduc Nigeria-Maroc et en appelant à une synergie entre sa commission chargée du projet d’extension du réseau de gazoduc de l’Afrique de l’Ouest (Wagpep), et les promoteurs du projet de gazoduc Nigeria- Maroc, à savoir la Nigerian national petroleum corporation (Nnpc) et l’Office national des hydrocarbures et des mines du Maroc (Onhym).

Ce choix est justifié, selon la Cédéao, par le fait que le tracé du gazoduc Nigeria- Maroc et celui du Projet Wagpep «concourent à des objectifs communs qui sont la valorisation des ressources gazières de la région et l’approvisionnement des pays en énergie propres y compris les Etats membres de la Cédéao».