Entretien avec Ersilia Soudais, députée de la France Insoumise.

Ersilia Soudais : "il faut un féminisme décolonial qui s’oppose au féminisme blanc"

Après Rafah à la frontière entre Gaza et l’Egypte puis la Jordanie, Ersilia Soudais, députée de la France Insoumise, s’est rendue au Maroc. Dans cette interview exclusive accordée à Maroc Hebdo, elle aborde la situation tragique des populations à Gaza, notamment les femmes, et la nécessité de mettre en oeuvre une internationale féministe et un féminisme décolonial.


Pourriez-vous nous parler de votre tournée arabe qui se clôture par une visite au Maroc à partir du 25 février 2024?
Nous avons commencé par visiter, le 4 février 2024, Rafah à la frontière entre Gaza et l’Egypte dans le cadre d’une délégation interparlementaire française dirigée par mon collègue Eric Coquerelle. L’objectif était d’aller voir la situation à la frontière et les problématiques liées à l’aide humanitaire. On a vu les fils de camions qu’on empêchait d’entrer à Gaza, et tous ces produits refusés par Israël notamment. On a voulu continuer cette tournée pour parler de la question palestinienne et du génocide en cours surtout avec la fermeture de l’Unrwa, qui ne peut qu’accélérer la catastrophe. On a commencé par la Jordanie, puis nous avons essayé d’aller en Tunisie mais cela n’a pas été possible, et nous voilà au Maroc.

Outre la cause palestinienne, le second volet de votre tournée porte sur la situation des femmes...
Justement je tiens à lier les deux sujets, car j’ai constaté qu’on a tendance à opposer le féminisme à la question palestinienne. À titre d’exemple, il y a la récente déclaration problématique de la ministre des droits des femmes (Aurore Bergé le 11 février 2024, ndlr) qui a voulu couper les subventions aux associations féministes qui n’avaient pas eu la réaction qu’il fallait, selon elle, aux violences contre les israéliennes lors de l’attaque du 7 octobre 2023, et cela sans considération pour les femmes palestiniennes. Or, le féminisme n’est pas à géométrie variable, et quand il y a conflit armée les femmes et les enfants souffrent particulièrement et c’est le cas dans ce génocide.

On a l’impression d’être face à deux féminismes qui s’opposent…
Nous défendons un féminisme décolonial s’inscrivant dans la logique d’une internationale féministe que nous sommes d’ailleurs en train de monter avec des féministes d’Amérique du Sud qui ont publié un manifeste dans ce sens. Ce modèle se veut opposé au féminisme blanc qui parait notamment à travers les mots de la ministre Aurore Bergé. L’objectif est de tisser des liens avec les pays du monde sur cette base et aider les militants dans leurs luttes respectives au niveau local. Justement, comment avez-vous trouvé la situation des femmes palestiniennes? Il y a une sorte de mythe qui s’est installé selon lequel tout a commencé le 7 octobre 2023.

Or, la colonisation existe depuis des décennies et les femmes palestiniennes en souffrent depuis. J’ai eu une discussion intéressante avec une avocate jordanienne qui nous a expliqué que les souffrances des femmes palestiniennes sont invisibilisées et qu’il était difficile de les aborder quel que soit le camp dans lequel on est. D’un côté on a des prétendues féministes qui ne s’intéressent pas à la situation des Palestiniennes et les déshumanisent, avec une certaine islamophobie derrière cela, et de l’autre côté il y ceux qui refusent d’en parler car pour eux le féminisme est un import occidental et une féministe arabe constitue un cheval de Troie au profit de l’Occident. Quoi qu’il en soit, la responsabilité de ce qui se passe à Gaza est partagée par tous les pays.

Que préconisez-vous en tant que député représentant un mouvement politique de poids en France?
Il y a un problème d’alignement sur les positions des États-Unis, et il n’y a pas de position séparée et différente et ce même au niveau de l’Union européenne qui a du mal à avoir une position unie. Si on veut avancer vers la fin de ce génocide et une solution politique au conflit, il faut faire en sorte d’isoler Israël et les États-Unis et les obliger à se plier. Il faut absolument parvenir à une solution qui soit basée sur la justice.

Pour revenir à votre visite au Maroc, quels sont les principaux points abordés?
J’avais déjà eu l’occasion de rencontrer des députées marocaines lors de leur visite à l’Assemblée nationale en France et de parler des droits des femmes notamment la réforme du Code de la famille en cours au Maroc. Lors de ma visite à Rabat, j’ai pu rencontrer notamment la députée de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), Salwa Belghiti, ainsi que la fondatrice de l’association Kif Mama Kif Baba et la présidente de la Fédération des ligues des droits des femmes. On a discuté de cette famille et de ce qu’elle attend, et comment s’établissent et se discutent les propositions de réforme. Nous avons discuté de plusieurs détails comme le statut de représentant légal de la mère et l’objectif de tendre vers l’égalité dans l’héritage. Notre visite était également l’occasion de voir comment on met en oeuvre un féminisme qui n’est pas importé de l’étranger et qui prend compte la culture et les spécificités locales.

Pourriez-vous nous expliquer ce point?
Cette visite était l’occasion d’aborder les combats menées à travers le monde et le manifeste pour une internationale feministe dans l’optique de la rejoindre. Nous avons proposé ça aux organisations jordaniennes de défense des droits des femmes que nous avons rencontrées lors de notre visite dans ce pays.

Certains craignent qu’à force de vouloir adapter le féminisme au contexte local, on risque de le déformer...
Il y a des valeurs qu’il faut mettre en commun et cela apparaît d’ailleurs dans le manifeste en question. On rattache le féminisme à la lutte contre le capitalisme, la lutte pour l’écologie. C’est un féminisme qui n’est pas déconnecté des autres questions politiques.

Votre visite intervient alors que les relations entre le Maroc et la France commencent à se détendre après plusieurs années de crise. Qu’en pensez-vous?
Cette froideur était en contraste avec l’accueil chaleureux dont a eu droit Jean- Luc Mélenchon (leader de la France Insoumise, ndlr) lors de sa visite au Maroc. Notre mouvement veut une relation forte avec le Maroc dans un esprit de non-alignement. Il ne faut pas vendre un pays du Maghreb pour un autre. Ces derniers temps, il y a des gestes positifs de la part du gouvernement français pour le réchauffement des relations. Nous espérons que ça va se poursuivre, car on a assisté dans le passé à de tels signaux mais qui se sont dissipés par la suite laissant place au froid à nouveau.

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