Entretien avec Noureddine Bensouda, Trésorier général du Royaume

"L’intervention de l’État a permis de surmonter la crise du Covid-19, mais l’humain et le social ne doivent pas être laissés de côté"

Lourdement impactée par la pandémie du Covid-19, l’économie marocaine est à la croisée des chemins. Préserver des finances saines devient une nécessité alors que l’endettement s’alourdit. Interview avec Noureddine Bensouda, Trésorier général du Royaume, qui revient sur l’importance du capital humain et du rôle régulateur de l’État.

La pandémie du Covid-19 a lourdement affecté l’économie et les ressources de l’État. L’endettement serait-il une solution viable?
Recourir à l’endettement au pic de la crise liée au Covid peut être perçu comme normal, mais maintenant il faudra voir du côté de la croissance économique afin de générer des ressources supplémentaires. Il faut se rappeler que 90% des ressources de l’État sont issus de taxes et d’impôts. Et toute politique publique doit se baser sur des finances saines et le gouvernement actuel est déjà engagé dans ce sens à travers le PLF 2022 en mettant un maximum de crédits budgétaires dans la santé et l’éducation, tout en entamant le chantier de la réforme fiscale.

En tout cas, nous avons surmonté la phase la plus difficile de la crise liée au Covid-19, et avec l’actuelle ouverture et la levée des restrictions, l’économie est en train de se ressaisir petit à petit. Et si l’économie reprend, les finances publiques reprendront aussi.

Comment la pandémie a-t-elle affecté les finances publiques?
Dans le contexte du Covid-19, il fallait gérer la crise dans laquelle se sont retrouvés les ménages et les entreprises. Il était alors tout à fait logique que l’État se dresse comme le rempart contre toute fragilité sociale et pour réduire les inégalités spatiales et sociales. Les finances publiques reflètent un peu l’évolution de l’économie et de la société. Pendant la crise du Covid-19, c’est l’État qui a injecté des masses financières importantes, notamment avec le fonds spécialement créé pour faire face à la pandémie en mobilisant des ressources du secteur public, mais aussi du privé, que je tiens d’ailleurs à remercier.

La pandémie aura donc favorisé la naissance d’un État hyper régulateur …
Ce qu’on peut retenir, c’est que l’intervention de l’État est là et elle est nécessaire. Si l’État n’était pas là, qui pouvait faire face à la situation, mettre des règles sanitaires, et en même temps essayer de booster l’économie, payer les ménages en difficulté, soutenir les entreprises? Donc, l’État a un rôle fondamental et il l’aura tout le temps parce que, de toute façon, il sert de pierre angulaire dans le contrat social entre les citoyens et les pouvoirs publics. Ce sont les fonds publics qui nous ont permis de surmonter cette situation exceptionnelle.

Cette omniprésence de l’État ne risque-telle pas de freiner l’orientation libérale de l’économie nationale?
Je dis qu’il faut voir du côté des États-Unis, considérés comme un modèle de libéralisme. Le gouvernement américain n’a pas hésité à injecter des sommes colossales dans l’économie du pays pour résister à la crise sanitaire et ses retombées.

Comme l’a dit le professeur Michel Bouvier dans son allocution, on est dans un nouveau modèle qui prend ce qu’il y a de meilleur dans l’économie de marché, tout en profitant des aspects positifs de l’intervention de l’État. C’est, quelque part, un État-providence revisité, amélioré. On ne peut pas laisser l’humain et le social de côté. Il faut veiller à ce qu’il y ait cet équilibre qui est garant d’une société homogène où tout le monde peut vivre dans des conditions saines et équitables.

En parlant du rôle important de l’État, comment celui-ci peut-il répondre à la récente flambée des prix?
Justement, la reprise économique devrait permettre une plus grande marge de manoeuvre financière, et cela donnerait la possibilité de mieux répondre à toutes les demandes sociales, notamment la question du soutenir les prix de produits nécessaires. Il y a des questions juridiques et opérationnelles à prendre en considération. Le gouvernement prend des mesures de contrôle des prix, et c’est le rôle de l’État de gérer l’équilibre entre, d’un côté, le producteur-distributeur et, de l’autre, le consommateur.

Si pendant des années nous avons considéré qu’on devait laisser le marché faire, aujourd’hui il y a un retour en force de l’État régulateur, planificateur, stabilisateur. Il faut rester optimiste, car la machine reprend à travers le monde et j’espère qu’il y aura des conséquences positives sur le Maroc, notamment en termes d’investissements directs étrangers au Maroc. Après une hausse, y a toujours une baisse et vice versa. Dans ce cas-là, les pouvoirs publics vont prendre les mesures nécessaires. Comme ils l’ont fait pour faire face à la crise du Covid-19, ils vont faire pareil pour soutenir les citoyens.

Le discours des pouvoirs publics met de plus en plus l’accent sur l’aspect social…
Ces thèmes ont été au centre du colloque international des finances publiques, organisé ces 19 et 20 novembre 2021 par le ministère de l’Économie et des Finances à Rabat. Comme vous le voyez, dans le Projet de loi de finances (PLF) 2022, le nouveau modèle de développement ou encore la déclaration gouvernementale du nouveau cabinet, on parle beaucoup de l’éducation et de la santé, ou ce qu’on peut appeler les dépenses d’avenir.

Cela montre un intérêt particulier porté au capital humain. Car on peut investir dans les infrastructures, mais l’humain reste essentiel aussi bien au niveau de l’État que dans les entreprises privées, car c’est le moteur et c’est lui qui crée la valeur ajoutée.

Si ce capital humain trouve accès, entre autres, à une éducation de qualité à tous les niveaux, on pourra avoir les ressources humaines nécessaires pour bien faire face aux défis de l’ère actuelle. Tout cela a été conceptualisé par la Commission spéciale sur le modèle de développement, qui a, d’un côté, effectué un diagnostic complet, tout en fournissant des pistes à suivre. Maintenant il faut passer à l’action, et, comme on le sait tous, les politiques publiques nécessitent des fonds.

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