Entretien avec Mohamed Baske Manar, membre du secrétariat général du cercle politique de Al Adl Wal Ihsane

Mohamed Baske Manar : "Nous appelons à une nouvelle Constitution démocratique"

Professeur universitaire et membre du secrétariat général du cercle politique d’Al Adl Wal Ihsane, Mohamed Baske Manar revient dans cette interview accordée à Maroc Hebdo sur les questions brûlantes qui se posent après le dévoilement par la “Jamaâ” de son nouveau document politique.


Votre confrérie, Al Adl Wal Ihsane vient de dévoiler son “document politique”. Pourquoi maintenant, pas avant et pas après?
Ce document politique est la résultante naturelle de l’évolution du parcours de la confrérie. Je tiens à souligner d’ailleurs que depuis la création en 1998 du cercle politique de notre confrérie, notre action politique se décline dans toutes ses formes possibles, notamment la protestation, mais aussi la réflexion et la proposition. La différence est que le document que nous venons de publier est beaucoup plus détaillé que toutes nos précédentes publications. Compte tenu de la situation critique dans laquelle se trouve notre pays sur plusieurs plans, et du poids considérable de notre confrérie dans la société, nous avons décidé qu’il était temps de s’exprimer.

À croire votre diagnostic, le Maroc serait dans l’impasse..
Oui, le pays est dans un état de léthargie dans plusieurs domaines. Sur le plan politique, les libertés sont bafouées et des gens se font arrêter pour un simple avis partagé sur les réseaux sociaux. La séparation des pouvoirs n’est pas respectée, et l’institution du gouvernement n’utilise même pas pleinement les quelques prérogatives qu’il elle avait obtenues avec la Constitution de 2011. Le Roi reste, et de loin, le principal détenteur du pouvoir exécutif et cela se voit d’ailleurs dans les nombreuses réunions qu’il préside sur des questions de très grandes importances, alors que le gouvernement ne fait que suivre. Le débat et l’action politique sont à leur plus bas niveau, et tout cela est dangereux pour le pays. Mais il faut toutefois soulever quelques points positifs comme la généralisation de la protection sociale, ou encore l’initiative pour la mise en place d’un code de déontologie du Parlement. Mais il faut sortir de la logique des effets d’annonce et des boucs émissaires pour que ces actions puissent avoir un impact réel.

Les anciens documents de la Confrérie et de son leadership ont toujours eu un ou des destinataires précis. À qui vous adressez-vous par ce document politique?
Tout d’abord aux Marocains dans un sens large. Et puis à toutes les forces vives qui sont préoccupées par la situation et l’avenir de notre pays, mais aussi à ceux qui sont au pouvoir mais qui ne sont pas satisfaits de ce que nous vivons. Et pour finir, c’est aussi une réponse aux chercheurs qui ont toujours reproché à la confrérie de se limiter à la contestation sans proposer des idées et des solutions. La balle est maintenant dans le camp des autres parties, alors coopérons ensemble en toute sincérité et ouverture d’esprit pour l’avenir du Maroc et des Marocains. Ce nouveau document est ouvert à la critique et à la modification à travers des réunions et des conférences, et nous attendons les réactions des différents acteurs politiques à son contenu.

Certains voient en cette initiative les prémices de la création d’un parti politique affilié à la confrérie. Qu’en pensez- vous?
Il est naturel que des lectures pareilles surgissent. Mais il faut que je rappelle une idée importante pour nous: on n’a pas de problème avec l’idée en soi de former un parti politique. D’ailleurs nous avons toujours réclamé un régime démocratique, et un régime pareil ne peut fonctionner sans partis et sans élections, etc. Mais pour l’instant nous refusons de créer un parti et de participer aux élections car le contexte n’y est pas favorable: au Maroc les partis se battent pour quelques miettes de pouvoir et de rente, sauf quelques exceptions. Et pour sortir de cette situation, nous avons justement appelé à une nouvelle Constitution.

Pourriez-vous nous en parler plus?
Sans une véritable constitution démocratique, il ne peut pas y avoir de véritable pluralité politique ni de séparation des pouvoirs qui sont les éléments de base pour une pratique partisane saine comme dans les pays démocratiques. Nous proposons alors une Constitution démocratique qui sera l’émanation de deux consultations populaires: la première pour élire une assemblée constituante qui rédige le texte, et la seconde sera un référendum sur ledit texte. Et avant d’arriver à ce processus, nous proposons de mettre en place une charte nationale sur laquelle tous les acteurs politiques se mettent d’accord, comme ce fut le cas en Afrique du Sud pour préparer le terrain à la Constitution post-Apartheid.


Lors de la présentation du document, vous avez parlé d’un “État civil”, qui ne soit ni théocratique, ni policier, ni militaire. Serait-est ce une tentative de dissiper les craintes sur le projet de Califat que vos adversaires vous accusent de vouloir mettre en place?
Oui, c’est l’occasion de clarifier notre position une fois pour toute. Nous avons toujours réclamé un État civil et ce nouveau document vient de l’entériner tout en détaillant ce que nous voulons: la séparation des pouvoirs, la pluralité politique, la reddition des comptes. Malheureusement, il y aura toujours certains qui tentent de nous coller une étiquette qui n’est pas la nôtre pour nuire à notre image.


Justement, avancer la revendication de l’État civil serait, selon ces “certains”, une sorte de Taqiya pour cachez vos intentions réelles..
Ceux qui connaissent la confrérie et les valeurs de ses fondateurs savent très bien que la Taqiya n’a jamais fait partie de nos pratiques et de nos principes. Le document a été le résultat d’un long débat interne à tous les niveaux et les appareils de la confrérie, horizontalement et verticalement, en toute transparence. Le travail sur le document a commencé avant le Covid-19 mais la pandémie nous a freinés pendant un certain temps.

Ce régime démocratique que vous avez décrit se décline dans le cadre d’une monarchie parlementaire donc..
Nous ne débattons pas de la forme du régime ou son appellation, nous débattons son fond. Il y a des régimes présidentiels despotiques comme il y a des régimes monarchiques démocratiques. Nous nous intéressons au contenu qui doit inclure notamment la séparation des pouvoirs, la pluralité politique, l’indépendance de la justice, le respect des libertés et la non-instrumentalisation de la religion. Votre réponse reste flou toute de même.. On ne peut être plus clairs que ça. Nous avons effectué un pas géant en avant pour clarifier notre vision, maintenant c’est au tour des autres parties de faire un effort de clarté.

Vos propositions et vos idées sont désormais formulées en détail. La question qui se pose: comment les appliquer?
Pour que ces propositions puissent être entendues et appliquées, il faut un changement dans le rapport des forces en place actuellement dans notre pays, lequel rapport de force bloque tout changement positif. Quand je parle de changer le rapport des forces, ce n’est pas par la violence. Certes, il faut des sacrifices, mais par la participation pacifique du peuple et des forces vives pour pousser vers une véritable démocratie, loin des querelles idéologiques et des accusations de trahison. Finalement, notre initiative vise à ouvrir les canaux de débats et de dialogue. Nous sommes conscients que ce changement prendra beaucoup de temps. Nous ne nous précipitons pas, mais en même temps nous ne restons pas statiques et silencieux.

Vous parlez d’éviter les querelles idéologiques et d’un “État civil”. Cela nous renvoie à un autre point sensible sur lequel la confrérie reçoit des critiques de la part des ses rivaux idéologiques, en l’occurrence les libertés individuelles ..
Je tiens à souligner que nous sommes avec la majeure partie des libertés et des droits selon les conventions universelles. Toutefois, nous sommes dans un pays musulman avec un peuple musulman qui a sa propre identité. Nous avons des réserves sur certaines choses, qui restent peu nombreuses faut-il préciser, comme c’est le cas dans tous les pays du monde. Quoi qu’il en soit, la confrérie a des positions en avance, et nous appelons à utiliser Al Ijtihad dans certaines questions comme par exemple la liberté de conscience que nous défendons dans notre nouveau document. Al Ijtihad doit être utilisé beaucoup plus souvent, tout en restant dans les limites du référentiel islamique. Quant à l’État civil, il existe des États aux USA qui interdisent l’avortement par exemple. Peut-on dire que ces États ne sont pas civils? Bien sûr que non!.

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