Entretien avec Khadijatou Mahmoud, victime de Brahim Ghali

"Comment un violeur peut-il être autorisé à entrer en Espagne?"

Traductrice dans les camps de Tindouf, Khadijatou Mahmoud a vu sa vie brisée lorsqu’en 2010, l’actuel secrétaire général du Polisario et alors représentant du mouvement à Alger, abusa sexuellement d’elle. A travers ce témoignage poignant, elle raconte sa traversée du désert, le courage qu’il lui a fallu pour porter plainte et comment, en dépit du refus de la justice espagnole d’arrêter son agresseur, elle résiste et se dit prête à continuer son combat encore et encore.

Pourquoi avez-vous accepté cet entretien?
Pourquoi l’ai-je accepté? Parce qu’il faut parler de tout, non? J’accepte toute interview ou question permettant de faire connaître mon cas.

Pouvez-vous nous parler un peu de vous et comment votre famille s’est retrouvée à Tindouf?
Ma famille se trouve depuis de nombreuses années dans les camps de réfugiés. Malheureusement, ce sont des gens de tribus sahraouies qui ont pris la mauvaise décision de partir et de rejoindre le Polisario. Je suis donc née dans un camp de réfugiés, dans le camp de Tindouf.

Ma famille est d’origine marocaine. Ils ont pris la mauvaise décision de partir pour une cause qui a déjà causé la perte de plusieurs générations et qui va causer la perte de cette génération. À cause de cela, j’ai été séparée de ma famille. En ce sens, j’ai grandi dans deux mondes, j’ai grandi entre les camps de réfugiés de Tindouf et l’Espagne.

Je suis venue en Espagne pour la première fois en 1997 et j’y suis restée jusqu’en 2005. À cette époque, je suis allée dans les camps et je suis restée pour travailler en tant que coopératrice avec une ONG. Je travaillais comme traductrice auprès des personnes qui visitaient les camps. C’était mon travail.

On peut à peine imaginer combien il est douloureux d’en parler, mais, Khadijatou, on doit vous poser la question par rapport à ce qui s’est exactement passé ce jour de 2010, votre rencontre à Alger avec le secrétaire général du Polisario, Brahim Ghali...
Cela s’est produit parce que j’étais restée travailler comme traductrice dans les camps et que je voulais être proche de ma famille après tant d’années. J’avais été pendant beaucoup de temps loin de ma famille et j’avais décidé de rester.

J’aimais aider et collaborer. Malheureusement, ils me l’ont fait payer de la façon la plus cruelle et la plus misérable que l’on puisse imaginer. C’est l’abus que j’ai subi à l’ambassade [de la soi-disant “RASD”] de la part de Brahim Ghali (le secrétaire général du Polisario, qui l’avait convié pour soi-disant lui parler, l’avait violée et en même temps déflorée, ndlr). Ensuite, je suis revenue et je l’ai dénoncé et je me retrouve avec cela.

Malheureusement nous voyons la justice foulée aux pieds. Comme je l’ai plusieurs fois dit dans des interviews, j’attends plus la justice divine car je ne crois plus en la justice d’aujourd’hui. Comment un cynique et un violeur peutil être autorisé à entrer dans un territoire comme l’Espagne et à s’en aller de cette manière? C’est vraiment cruel de la part de la justice espagnole. Mais je suis toujours là, à me battre.

Avant de rencontrer M. Ghali, connaissiez-vous sa “réputation”?
Écoutez, je l’ai toujours dit, je l’ai même dit l’autre jour dans une interview. Il a toujours eu cette renommée. Il était guérillero misérable et cynique, il a toujours eu une réputation de coureur de jupons. Je l’ai toujours entendu. Je pourrais vous dire que lui et d’autres avaient cette renommée.

Avant de porter plainte en Espagne, avez-vous essayé d’alerter les autorités algériennes?
Les Algériens, jamais. J’ai porté plainte en Espagne car, comme je l’ai déjà dit, j’ai grandi dans deux mondes, en Espagne et à Tindouf. Quand ce qui m’est arrivé m’est arrivé, j’ai parlé avec ma mère, je m’en souviens parfaitement et elle m’a dit qu’on ne parlait pas de ce sujet. Elle m’a dit que c’était un sujet très sensible et qu’il s’agissait de notre honneur. C’est ce qui s’est passé. Je lui ai dit que je ne vais pas me taire à ce sujet.

Je lui ai dit que je voulais que personne ne s’en mêle, personne de ma tribu et c’est ainsi que j’ai porté plainte en Espagne. Après plusieurs années, une fois la plainte déposée, je suis retournée dans les camps. Des éléments de la police, de la sécurité des camps sont venus me parler. Ils sont venus plusieurs fois parler à ma famille, pour me faire retirer la plainte et ils m’ont même proposé de l’argent.

Mon frère leur a opposé une fin de non-recevoir, leur a dit que c’était l’honneur de sa soeur. Il leur a dit que tout ce que je disais était vrai, qu’il allait me soutenir et qu’il ne voulait rien en retour. J’ai gardé le silence pendant longtemps, c’était très difficile de parler de ce sujet avec ma famille. C’est un sujet dont on ne parle pas.

Est-ce la raison pour laquelle vous avez si longtemps hésité à rendre publique votre affaire?
J’ai été élevée avec des principes, je suis une musulmane pratiquante. Vous me comprenez? J’ai toujours eu des tabous. Je ne bois même pas d’alcool. Donc cela m’a pris du temps, je n’étais pas bien moralement. Je n’avais aucun soutien. Je ne me voyais pas en parler, je ne me voyais pas non plus m’approcher d’un commissariat pour en parler. J’avais aussi peur de ce qui pourrait arriver à ma famille, qui se trouve toujours dans les camps. Que pourrait-il leur arriver? Dans le passé, des femmes étaient tuées simplement pour avoir parlé d’untel du Polisario qui était sur toutes les lèvres. J’avais très peur.

Vous avez tout à l’heure qualifié de “cruel” le fait que l’Espagne n’ait rien fait pour arrêter M. Ghali tandis qu’il était hospitalisé au printemps à Saragosse suite à son atteinte de la Covid-19. Quelle avait été votre première réaction au moment d’apprendre qu’il se trouvait sur le territoire espagnol au vu et au su des autorités judiciaires?
Je me suis sentie très déçue, j’avais attendu si longtemps. Si je poursuivais ma cause, c’était parce que j’espérais qu’au moins la justice espagnole ferait quelque chose si à un moment donné cet individu entrait en Espagne. Du jour au lendemain, il sort comme si de rien n’était. Je suis donc maintenant sans espoir. Comme je vous l’ai dit, je ne crois plus qu’à la justice divine, même si je vais aller de l’avant.

Vous attendiez-vous à ce que M. Ghali s’envole sans être arrêté par les autorités espagnoles?
Je ne m’y attendais pas. Le plus douloureux dans tout cela, c’est que c’est une femme qui lui a permis d’entrer (la ministre des Affaires étrangères espangole, Arancha Gonzalez, ndlr). Comment une femme peut-elle laisser entrer un violeur, un criminel? Je comprends que le monde traverse une pandémie, mais c’est un criminel et un terroriste. Comment pouvez-vous vous en laver les mains et faire abstraction de vos obligations et du droit? Eh bien, nous l’avons vu dans ce qui s’est passé ici. Elle avait beaucoup de scrupules lorsqu’elle s’adressait au juge. Malheureusement, ils ont fait quelque chose de sale. Ils ont permis à un misérable d’entrer dans un territoire où l’on cherche refuge et justice. Pour moi personnellement, c’était quelque chose qui ne pouvait pas arriver.

Quelles sont vos attentes aujourd’hui par rapport à votre cas?
Je pense qu’avec ce qui s’est passé, ce misérable pourrait de nouveau rentrer [en Espagne]. Vous me comprenez? Je ne pense pas que le gouvernement [Pedro Sanchez] ait agi avec discernement. Tant que nous aurons le même gouvernement, je ne pense pas qu’il y aura de changement, mais nous allons attendre. J’espère qu’ils feront quelque chose. Cela met tout le monde mal à l’aise. Il y avait beaucoup de gens qui ne savaient pas que le Polisario existait ou avait une autre image. Maintenant, les gens ont une image claire du Polisario.

Maroc Hebdo est un journal connu pour son soutien à la souveraineté du Maroc sur son Sahara, et vous pouvez imaginer que certains diront que votre témoignage est faux et qu’il s’agit simplement d’une soi-disant propagande marocaine contre le Polisario. Comment leur répondriez- vous?
Ces commentaires me sont également parvenus. Écoutez, laissez-les dire ce qu’ils veulent. Vous savez ce que je veux dire? Je ne suis ni au Maroc ni en Algérie, je suis en Espagne. Je n’ai aucune obligation.

Vous me comprenez? Je demande justice en défendant ma cause. Qu’ils disent ce qu’ils veulent. On en a beaucoup parlé, mais c’est du chantage et de l’absurdité. Je travaille pour ma cause, j’attends avec impatience que justice soit rendue. Ce n’est pas quelque chose qui se vend ou qui s’offre gratuitement. Il s’agit de mon honneur. Tant que je suis en bonne santé et que je peux en parler, personne ne me fera taire.