Quand les entreprises naviguent à vue...

BAISSE DE L’INVESTISSEMENT PRIVÉ AU MAROC EN DIX ANS

Absence d’une loi sur le climat des affaires, augmentation des délais de paiement, impacts négatifs du Covid-19… Autant de facteurs qui entraînent une baisse des investissements privés au Maroc. Explications.

L’investissement privé peine à décoller au Maroc. Une situation préoccupante qui persiste depuis une décennie. C’est ce que révèle une récente étude réalisée par le cabinet Inforisk. D’après ce rapport, les investissements des entreprises non financières privées du secteur formel sont passés de 75 milliards de dirhams en 2014 (soit près de 8% du PIB) à 50 milliards de dirhams (4% du PIB) en 2019.

Pis, la totalité des sommes investies entre 2010 et 2019 ne dépasse pas les 621 milliards de dirhams. Des taux nettement inférieurs à ceux de l’investissement public, dont la part représente 75%, et qui devrait même atteindre les 245 milliards de dirhams en 2022. «La décennie 2010-2019 montre clairement une tendance baissière des investissements privés au Maroc. Cette baisse est le résultat de l’absence de loi spécifique sur le climat des affaires, notamment de solutions fiscales qui favorisent ces investissements. La part du financement alloué aux crédits sur l’équipement a été sur une tendance baissière ou stagnante durant cette période», nous confie Amine Diouri, directeur études et communication chez Inforisk.

Il évoque aussi l’absence d’une charte de l’investissement qui se fait toujours attendre, et l’inexistence d’un mécanisme fiscal dans le PLF 2022 pour stimuler l’investissement privé, comme c’est le cas en France. L’autre raison qui explique cette courbe descendante, ce sont les délais de paiement. «Une entreprise a un cycle d’exploitation et un cycle d’investissement. Aujourd’hui, le premier prend le dessus sur le second. L’augmentation des délais de paiement a un impact extrêmement important auprès des entreprises. Et le Covid n’a fait qu’accentuer cette problématique de trésorerie», regrettet- il.

Investissement hyper-traditionnel
Le rapport braque aussi les projecteurs sur la nature de ces investissements qui privilégient les secteurs classiques au détriment de la recherche et développement (R&D), qui représente à peine 0,2% du total des investissements, contre 3% pour la Corée et 1% pour la France. «On est plutôt dans l’investissement hyper-traditionnel dans des secteurs comme le BTP, le commerce, ou l’immobilier et non dans celui de la R&D ou la fabrication de brevets qui créent plus de valeur ajoutée», constate notre interlocuteur. Selon lui, ces entreprises doivent miser sur cette économie de l’innovation, notamment à travers des partenariats avec les universités marocaines qui développent des projets innovants.

L’autre révélation, et pas des moindres, c’est que «quelques entreprises concentrent aujourd’hui la majorité des investissements privés au Maroc». A en croire l’étude, le montant moyen investi par les grandes entreprises atteint près de 63 millions de dirhams, contre 3,3 millions de dirhams pour les PME (Petites et moyennes entreprises) et 200.000 dirhams pour les TPE (Très petites entreprises). Une situation qui découle du schéma fiscal marocain, où 80% des recettes fiscales sont apportées par 0,8% des entreprises. D’où la nécessité «d’élargir l’assiette fiscale par le biais d’une loi-cadre prévue lors des assises fiscales 2018»

PME innovantes
D’après M. Diouri, au-delà même de ces constats, se pose un sérieux problème de modèle de développement à adopter pour le Maroc. Et, dans ce volet, les benchmarks ne manquent pas. Il cite deux cas d’école. D’une part le modèle coréen et japonais, de l’autre, celui de l’Italie et de l’Allemagne. «La Corée a misé sur des conglomérats, des mastodontes comme Samsung ou LG, spécialisés dans plusieurs secteurs d’activités et qui sont les locomotives de l’investissement, notamment dans l’innovation», indique-t-il. Un choix économique qui a permis à cet ancien dragon asiatique d’être aujourd’hui l’un des leaders mondiaux dans l’investissement R&D, qui représente 3% de son PIB.

«Le noyau des entreprises italo-allemandes est constitué de PME qui sont de véritables champions nationaux qui investissent et qui sont performants à l’export». Deux modèles qui s’opposent. Il évoque aussi le modèle de la Turquie, qui a su développer un réseau d’entreprises qui est très performant dans l’exportation et qui permet au pays d’avoir une part d’investissement privé de 85%, contre 15% pour le public.

«Est-ce qu’on doit confier l’investissement en R&D à quelques grandes entreprises qui tireront le reste ou est-ce qu’on devrait favoriser une plus grande masse de PME?», s’interroge-t-il, tout en précisant que le Royaume ne doit pas uniquement se reposer sur des multinationales comme le groupe OCP ou Maroc Télécom. Il doit, en parallèle, «créer un tissu de PME innovantes qui sera capable de s’imposer sur le marché international». Qui dit climat des affaires, pense forcément au classement Doing Business, de la Banque mondiale. Un référentiel qui, pendant longtemps, a constitué un véritable baromètre économique pour le gouvernement marocain. La suppression de ce célèbre rapport ne risque-t-elle pas d’avoir des répercussions sur les stratégies en cours dans ce domaine?

«Une grande partie de la stratégie du gouvernement était de mettre en exergue les progrès dans le Doing Business, à travers les projets du Centre national de l’environnement des affaires (CNEA), qui a été créé pour sonder le climat des affaires et prendre des mesures phares. Il faut continuer à miser sur le CNEA, en dépit de l’absence de ce rapport », répond M. Diouri.

D’après l’expert, la CNEA, qui a initié d’intéressantes réformes comme celle du Livre V du Code de commerce pour lutter contre les défaillances d’entreprises, «doit continuer à proposer des mesures qui permettent d’améliorer le climat des affaires, d’avoir plus de visibilité sur les données des entreprises pour leur faciliter les prêts bancaires.»

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