Enseignement perturbé, désarroi des parents et des élèves : La reprise se fait encore attendre

Si enseignants et gouvernement se sont enfin accordés après des semaines de grève, les élèves tardent encore à reprendre le chemin de l’école, non sans compromettre leur avenir.


Dans le labyrinthe des rues de Casablanca, sous les balcons décolorés, des jeunes prennent de plus en plus place. Ici, comme dans les autres villes du Royaume, ces enfants qui devaient être à l’école ont trouvé refuge dans la rue pour passer leurs heures perdues. En effet, la grève prolongée des enseignants, déclenchée depuis pratiquement le début de l’année scolaire 2023/2024 en réaction à un accord jugé insuffisant sur leur statut, a plongé les familles dans un abîme d’incertitude et de frustrations.

«Huit mois sans école... Comment voulez- vous que nos enfants réussissent?» s’interroge Fatima, une mère de trois enfants, les yeux emplis de détresse. En effet, les enseignants, tous cycles confondus, ont tenu des manifestations et des grèves nationales pour réitérer leur rejet du statut unifié, adopté le 27 septembre 2023 par le gouvernement Aziz Akhannouch. Mais si ce statut qui aspirait à apporter, selon le ministère de tutelle, des solutions aux dilemmes de l’éducation nationale a été gelé le 10 décembre 2023 après que les enseignants ont eu gain de cause -ils considèrent, en gros, que le texte afférent exacerber les injustices à leur encontre-, les enfants sont toujours loin du banc de l’école. L’accord de Aziz Akhannouch avec les quatre syndicats d’enseignants les plus représentatifs (UMT, CDT, UGTM, FDT), qui a instauré une augmentation de 1500 DH sur deux tranches en 2023 et 2024, n’a pas satisfait les coordinations des enseignants, qui réclamaient, en plus d’une augmentation de salaires plus conséquente, une amélioration des conditions de travail et une réforme du système de contractualisation qui, selon eux, précarise leur profession. Président de la Fédération nationale des associations de parents d’élèves, Noureddine Akkouri nous fait part, dans le même sens, le désarroi collectif et l’inquiétude croissante qui rongent les parents à travers le pays. «Face à cette crise, nombre de nos familles se sentent abandonnées, perdues. Elles implorent le ministère d’intervenir, de rétablir l’ordre dans notre système éducatif», souligne- t-il.

A ce propos, Noureddine Akkouri nous confie que beaucoup de familles ont dû prendre des décisions difficiles, comme inscrire leurs enfants dans des écoles privées, malgré les coûts prohibitifs. Ainsi, il met en lumière le paradoxe vécu par les parents: contraints de choisir entre la stabilité éducative de leurs enfants et leur propre stabilité financière. “Dans les régions rurales, les grèves ne datent pas seulement de quelques mois, mais de six ans,” indique, pour sa part, Mohammed Bouhlala, président d’une association des parents d’élève à Nador. “Depuis le début du recrutement des enseignants contractuels, les élèves des villes lointaines et des petits villages ont dû faire face à de multiples défis. L’accès inégal à l’éducation, exacerbé par les fréquentes grèves des enseignants, a créé un fossé éducatif important entre les zones rurales et urbaines”, regrette-t-il. Pour leur part, les jeunes, principaux concernés, vivent dans un climat d’incertitude et de désillusion. «Le premier semestre est déjà passé sans qu’on en profite et on a peur d’une année blanche,» confie Yasmine, une lycéenne, la voix dépitée. L’absence prolongée de cours a non seulement perturbé le rythme d’apprentissage, mais a aussi semé le doute quant à leur avenir. “Comme beaucoup de mes amies, j’essaie de réviser, de préparer mes cours en ligne, mais cela reste difficile”, déplore la jeune bachelière.

Tarifs prohibitfs
Dans ce chaos, un phénomène inquiétant émerge. Des enseignants proposent des cours privés à des tarifs prohibitfs. «C’est une exploitation de notre désespoir,» dénonce une mère. C’est face à cette situation de plus en plus critique que le ministère de l’enseignement avait initié, du 4 au 10 décembre 2023, un programme national de soutien éducatif. Conçu comme un palliatif aux lacunes d’apprentissage, ce programme n’a, pour de nombreux parents, été qu’un trompe-l’oeil. En recrutant, selon certaines sources, du personnel non-qualifié, il a soulevé des doutes quant à son efficacité. Les réseaux sociaux se sont enflammés, exposant par des clichés et témoignages les erreurs faites par ces enseignants, tant pédagogiques que conceptuelles, et ont ébranlé la confiance des parents et des élèves, remettant en question la capacité du programme à répondre aux besoins éducatifs urgents.

Pire, le programme en question, qui semble une coquille vide, soulève plusieurs interrogations quant à son contenu, aux conditions de sa mise en oeuvre et de son évaluation. En l’absence de statistiques officielles sur le nombre de professeurs engagés , d’élèves bénéficiaires, d’établissements scolaires concernés et de budget consacré à l’opération, une enquête indépendante s’avère nécessaire pour s’assurer des intentions réelles de ses initiateurs et des résultats concrets qu’il aurait atteint. Alors que le risque d’une année blanche plane, le ministère et les enseignants sont appelés à faire de leur mieux pour que les enfants regagnent les bancs de l’école.

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