L'énigme Zemmour

Le Maroc et les présidentielles françaises

Connu pour son rejet de l’islam et de l’immigration “illégale et légale”, le polémiste d’extrême droite fait sans doute l’objet d’un suivi particulier de la part de la partie marocaine, qui se retrouve d’une façon ou d’une autre touchée par ses thèmes de campagne.

La faisait plusieurs mois déjà que c’était dans le pipe. C’est le 30 novembre 2021 qu’Éric Zemmour a finalement officialisé sa candidature pour les présidentielles françaises prévues en 2022. Une annonce faite par le biais d’une vidéo de dix minutes au cours de laquelle le polémiste d’extrême droite -qualificatif qu’il récuse- a ressassé les thèmes qui lui sont chers et qui lui valent aujourd’hui la sympathie d’environ 14% des électeurs selon les derniers sondages, à commencer bien sûr par celui de la migration et du soi-disant grand remplacement du peuple français de souche, “européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne” comme l’aurait décrit en son temps le général de Gaulle, dont M. Zemmour se plaît à se dire sinon l’héritier, du moins le (potentiel) continuateur.

“Vous vous sentez étrangers dans votre propre pays, vous êtes exilés de l’intérieur,” a-t-il notamment lancé à ses sympathisants dans un discours aux accents urgents surjoués. S’il est trop tôt pour dire s’il a vraiment des chances d’être élu et s’il est même encore douteux qu’il puisse rassembler les 500 signatures d’élus nécessaires pour pouvoir accéder à l’épreuve des urnes, M. Zemmour n’en a pas moins d’ores et déjà influencé l’orientation des débats et même, à l’évidence, la politique adoptée par le pouvoir français actuel du président Emmanuel Macron.

Dimension marocaine
Ainsi, d’aucuns n’ont pas manqué de voir un lien de cause à effet entre la décision prise le 28 septembre 2021 par le gouvernement Jean Castex de limiter le nombre de visas octroyés au Maroc ainsi qu’à l’Algérie et à la Tunisie, au prétexte que leurs autorités ne coopéreraient pas suffisamment en matière de lutte contre la migration irrégulière, et la montée dans les sondages de M. Zemmour -qui saluera, soit dit en passant, l’initiative, tout en ironisant sur le contexte électoral y ayant présidé.

Et ceci nous ramène par ailleurs à la dimension marocaine de la candidature de M. Zemmour, et cela en des termes inédits pour un candidat présidentiel français: car alors que le Maroc se préoccupe davantage, d’habitude, d’un éventuel tropisme envers l’Algérie et, partant, d’un impact négatif sur le processus de règlement du dossier du Sahara marocain, M. Zemmour semble, lui, semble n’avoir parfaitement cure de cela. Pour lui, l’“obsession” -terme qu’il ne s’offusque pas de revendiquer- donne l’impression d’être vraiment et seulement la question migratoire, à laquelle le Maroc se trouve, à l’instar d’un certain nombre d’autres pays “émetteurs”, directement lié: rappelons que fin septembre 2020 déjà, M. Zemmour s’était notamment attaqué sur la chaîne CNews, dont il était le commentateur attitré, aux mineurs marocains en situation irrégulière en France, qualifiés de sa part de “voleurs”, d’“assassins” et de “violeurs” -propos que le gouvernement français avait à l’époque taxés, par la voix du secrétaire d’État chargé de l’Enfance et des Familles, Adrien Taquet, de “tout bonnement scandaleux”.

De fait, il faut s’attendre à ce que M. Zemmour redouble, au cours des prochains mois, de véhémence à l’encontre des pays comme le Maroc, d’autant qu’ils sont accusés d’exporter vers la France une population musulmane menaçant “existentiellement” le pays, en ce sens que la culture qu’ils (ap)portent ne saurait se dissoudre dans celle qui s’y trouve déjà. M. Zemmour aime, à cet égard, à répéter que l’Islam est “un code juridique et politique” qui se trouverait, ipso facto, en concurrence avec les lois de la République française -comme si la plupart des pays où la religion musulmane est majoritaire, y compris le Maroc, n’appliquaient pas le droit positif…

Et il est surtout prêt à tout pour stopper cette migration, et cela, comme il précise, qu’elle soit “illégale” ou “légale”, c’est-à-dire même quand elle a trait au regroupement familial -dont il vilipende, à longueur de discours, l’adoption, fin avril 1976, par l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing- ou lorsqu’il s’agit d’étudiants désireux de poursuivre leurs études universitaires en France, comme c’est le cas chaque année de dizaines de milliers de Marocains, généralement premier contingent estudiantin étranger en Hexagone.

Migrants en situation irrégulière
En plus, il souhaite faire pression sur les pays qui, comme le Maroc, disposent de migrants en situation irrégulière afin qu’ils puissent, comme il le dit toujours, les “reprendre”: cessation des aides au développement ou encore taxation des envois -idée que reprendra d’ailleurs, avant d’y renoncer en raison de la controverse suscitée, le candidat pourtant de gauche Arnaud Montebourg. Enfin, il y a lieu d’ajouter que M. Zemmour fait partie des personnalités que le consortium de journalistes Forbidden Stories avait accusé en juillet 2021 les services marocains d’avoir espionnées en utilisant le logiciel israélien Pegasus; ce qui avait fait dire au concerné ce qui suit: “J’apprends avoir été mis sur écoute par un État étranger. Si le gouvernement savait mais n’a rien fait, alors c’est un scandale. S’il l’ignorait, c’est inquiétant.

Cela prouve notre grande fragilité face aux ingérences étrangères” (il n’a, toutefois, plus jamais évoqué le sujet). Il faut bien sûr se dire que s’il veut devenir le neuvième président de l’histoire de la Ve République française, M. Zemmour a encore devant lui un parcours du combattant et, surtout, trois autres candidats au sondage: M. Macron luimême, qui reste le favori, ainsi que les candidates respectives de la droite et de l’extrême droite, à savoir Valérie Pécresse (Les Républicains) et Marine Le Pen (Rassemblement national). Mais de par, au moins, la portée de son discours au sein de la société française, il est à suivre.

En même temps, le Maroc ne manque bien sûr pas d’atouts: il dispose, quand bien même, d’importants relais au sein du landerneau politico-médiatique français, de sorte à pouvoir nuancer une éventuelle campagne à charge. Et il a, surtout, ses propres moyens de dissuasion: l’ancien président François Hollande l’avait appris, au cours de son mandat (2012-2017), à ses dépens, après que le Maroc eût stoppé net toute coopération judiciaire et sécuritaire avec la France suite à la tentative de convocation, en février 2014, par la justice française du directeur général de la surveillance du territoire national (DGST), Abdellatif Hammouchi, accusé alors par l’ancien kickboxeur Zakaria Moumni de torture -affaire qui, faute de preuve, avait par la suite été classée.

Et parmi les personnalités politiques françaises à appeler alors à la détente avec le Maroc, un certain Charles Pasqua, ancien ministre de l’Intérieur et que M. Zemmour considère, surtout, avec l’ancien président du parti du Rassemblement pour la République (RPR), Philippe Séguin, comme un de ses deux mentors: la réputation des services marocains n’est, il faut le dire, plus à faire, et cela s’était notamment manifesté dans la foulée des attaques terroristes qu’avait connues la capitale française, Paris, en novembre 2015 et dont le cerveau, Abdelhamid Abaaoud, avait pu être neutralisé grâce au Maroc. Sans compter que le Royaume joue, quoi que veuillent les pourfendeurs du soi-disant “séparatisme islamiste” -y compris M. Macron, qui avait utilisé l’expression dans un discours d’octobre 2020-, un rôle essentiel dans la promotion d’un Islam tolérant et du juste milieu, par le biais des imams, des morchidines et des morchidates qu’il forme à l’Institut Mohammed-VI de la ville de Rabat. M. Zemmour pourrait donc en prendre de la graine...

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