L'énigme Brahim Saâdoun

Que diable allait-il faire dans cette galère?

Condamné à mort, le 9 juin 2022, par les séparatistes pro-russes de Donetsk, le jeune Maroco-Ukrainien est livré à luimême. Était-il soldat ou mercenaire?

“Salam maman, salam papa. Tout se passe bien, n’ayez pas peur pour moi. J’ai fait ce que je voulais de ma vie .. Maman, n’aie aucune crainte pour moi”. Avec son crâne presque entièrement rasé, et sa large tenue de prisonnier enveloppant son corps chétif, Brahim Saâdoun reste serein et se veut rassurant. Dans cet entretien aux allures d’interrogatoire policier mis en ligne le 10 juin 2022 par la célèbre chaîne officielle russe Russia Today (RT), le jeune Marocain de 21 ans réplique, hoche la tête et regarde le journaliste en face de lui, sans le moindre signe de panique. Sa voix est à peine affectée, encore moins ses gestes.

Pourtant, le natif de Meknès marche droit vers sa mort, après avoir été condamné, la veille, à la peine capitale par le Tribunal suprême de la république autoproclamée de Donetsk, contrôlée par la Russie, dans la région du Donbass, dans l’est de l’Ukraine. Et pour cause, un lourd chef d’accusation établi par les séparatistes prorusses pèse sur lui: suivi d’une formation dans le but de mener des activités terroristes, actions destinées à la prise du pouvoir par la force et participation en tant que “mercenaire” à un conflit armé. Brahim ainsi que deux autres accusés, de nationalité britannique, auraient “reconnu leur culpabilité” mais ont toutefois nié être des “mercenaires”.

Le Marocain demeure droit dans ses bottes et ne semble pas regretter son parcours qui le rapproche de plus en plus du peloton d’exécution, alors qu’il était venu en Ukraine 3 ans auparavant pour poursuivre ses études dans les sciences aérospatiales au sein d’un prestigieux institut de Kiev. Dans les différentes vidéos et photos de sa captivité qui font le tour de la Toile, Brahim Saâdoun affiche un air désintéressé et paraît souvent moins inquiet que ses deux compagnons de cellule.

“Martyr” pour sa nouvelle patrie
Seul un léger sourire vient parfois interrompre ses regards hagards. Serait- il courageux au point de ne plus craindre la mort, qui d’habitude fait trembler plus costaud et plus expérimenté que lui en temps de guerre? Ou bien sa conscience et sa perception du danger se seraient-elles engourdies et enfouies sous le chaos de la guerre et l’enchaînement effréné des événements? Nul ne peut prétendre détenir la vérité qui se cache derrière cette épaisse et impénétrable couche de mystères nommée Brahim Saâdoun. Véritable énigme.

“Il a intégré l’armée ukrainienne l’été dernier et voulait mourir en héros”, raconte Dmytro Khrabstov, 20 ans, un ami proche de Brahim, lors d’une interview avec la chaîne britannique Sky News. Un témoignage qui laisse croire que le jeune étudiant était probablement conscient du danger auquel il était exposé en rejoignant l’armée ukrainienne, et qu’il s’était bien imprégné des valeurs de son pays d’accueil, au point d’en faire sa nouvelle patrie en substitution au Maroc, et de vouloir mourir en martyr en défendant l’Ukraine dont il porte la nationalité depuis 2020.

Une tournure tragique
Le jeune n’hésitait d’ailleurs pas à partager sur son compte Facebook des clichés en habits de camouflage, brandissant des armes et autres équipements militaires avec une fierté à peine dissimulée. De quoi attirer l’attention et l’admiration de ses amis virtuels, qui le réconfortent dans ses choix et son “aventure”, à travers leurs commentaires tantôt blagueurs, tantôt encourageants. Visiblement, ni eux, ni l’intéressé lui-même peut-être, ne s’attendaient à ce que les choses puissent prendre une tournure aussi tragique. Mais le père de Brahim, Tahar Saâdoun, gendarme retraité originaire de Safi et père de deux autres filles dont Brahim est le benjamin, insiste que son fils a été forcé à rejoindre les forces ukrainiennes en tant que traducteur afin de profiter de sa maîtrise de plusieurs langues -le russe, l’anglais, le français, l’arabe et le berbère-. Avec un langage assez soutenu qui trahit une certain niveau d’études et de culture, le sexagénaire multiplie les interviews et les déclarations dans les réseaux sociaux pour défendre son fils de toutes ses forces.

Le Maroc divisé
Depuis l’annonce de sa condamnation à mort, Brahim Saâdoun est devenu la star incontestée des réseaux sociaux au Maroc, et fait la une des médias dans le monde entier. Mais comment ce féru des fusées et de l’espace, ce brillant élève et gentil garçon au visage innocent, bercé par les valeurs d’intégrité et de droiture que lui a inculquées son père depuis un très jeune âge, a-t-il pu se retrouver dans l’oeil du cyclone d’une guerre qui oppose les plus grandes puissances mondiales et agite la planète entière?

Mais dans son pays d’origine, Brahim est loin de faire l’unanimité, contrairement à ce que l’on pourrait penser. Si de nombreuses voix s’élèvent sans arrêt pour appeler à libérer cet “enfant du Maroc” et “brillant esprit” produit de l’école publique marocaine, ou du moins stopper sa mise à mort, qui semble “inévitable” selon les dires des dirigeants des séparatistes pro-russes, d’autres estiment que l’État n’est en aucun cas obligé d’intervenir en faveur du jeune. Pourquoi aller à la rescousse d’un homme qui, en toute conscience, “a tourné le dos” à la terre des ses ancêtres, et qui ne cesse de montrer son indéfectible attachement à l’Ukraine au point de rejoindre son armée?, avancet- on.

Y a-t-il plus fort comme preuve de son allégeance aveugle pour une nation autre que le Maroc? Pour enfoncer le clou, des rumeurs sur les orientations religieuses de Brahim, qui aurait “abandonné l’Islam” pour adopter un système de croyance plus large englobant plusieurs cultes, a également porté un coup dur à son image, contribuant à augmenter le nombre de ses détracteurs parmi les Marocains. Des allégations que son père a réfutées à maintes fois, précisant que les Russes auraient manipulé le compte Facebook de son fils pour y publier des photos montrant son appartenance à des groupuscules adeptes de satanisme. Quoi qu’il en soit, la quasi absence du Maroc, en tant que pays et institutions, des quelques déclarations du jeune étudiant après son arrestation, est hautement intrigante. Même son de cloche dans les sorties médiatiques de son père.

Stopper la mise à mort
Celui-ci s’est d’ailleurs tourné vers les organisations non-gouvernementales marocaines et internationales pour leur demander de secourir son fils. Tahar Saâdoun a également eu recours à une avocate russe pour suivre l’avancement du dossier alors que le recours qu’il a déposé sera étudié dans un délai d’un mois. Brahim Saâdoun, soldat ou mercenaire? Peu importe, ce jeune Marocain ne mérite pas la potence.