Les enfants de la rue : Un fléau social qui nous colle à la peau

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Depuis une bonne vingtaine d’années, de nombreuses initiatives ont visé le phénomène des enfants de la rue. Mais il est loin d’être endigué.

Il aura donc fallu la 8ème édition du Forum Africités, tenue à Marrakech, du 20 au 24 novembre 2018, pour qu’une nouvelle lumière crue soit faite sur les enfants de la rue. Combien sont-ils dans le continent? Quelque 30 millions. Le message royal adressé à cette rencontre a été un appel urgent à lutter contre ce fléau social. Ce que l’on offre aujourd’hui à ces enfants, c’est «l’avenir de nos villes et de nos nations» a précisé le Souverain dans son message lu par la princesse Lalla Meryem. Leur précarité n’en fait pas des invisibles, «ils sont présents et ils sont le futur», a-t-il ajouté. Combien sont-ils au Maroc? Trente mille, cinquante mille? Selon bien des évaluations, ce serait plutôt au-dessus de cette fourchette. Preuve que les politiques publiques ne maîtrisent pas grand-chose.

Assurément, la bonne volonté ne manque pas, mais cela suffit-il pour autant? Aucunement. Alors? Il y a sans doute de la difficulté à reconnaître ce fléau, sa nature et sa dimension. Pourquoi? Parce que c’est le constat d’échec et de faillite, «d’une famille, de nos valeurs mais aussi d’un système» comme l’a justement relevé Célestine Ketcha, maire de Bangangté (Cameroun) et présidente du Réseau des femmes élues locales d’Afrique (REFELA).

Quelle est au Maroc leur implantation? Surtout à Tanger et à Casablanca. Suivent Marrakech, Agadir, Fès, etc. Que la capitale du Détroit se classe en tête s’explique par l’aimantation qu’elle exerce sur les candidats au départ vers l’Europe.

Une vie d’errance
L’objectif est –et reste– l’émigration par tous les circuits et les passages possibles, des «pateras» aux soutes de camions. Combien d’entre eux finissent par arriver? Une bien faible minorité, mais le rêve est toujours là, prégnant, contribuant à les installer de fait dans une précarité durable. Ils n’en ont cure… Quant à la métropole économique et aux autres villes, c’est le résultat d’une déstructuration sociale, aux facteurs multiples.

Il faut cependant ici faire une distinction entre les enfants de la rue et ceux qui sont dans la rue. L’enfant de la rue, qui vit dans la rue, n’a pratiquement plus aucun contact avec sa famille. Tout autre est la situation de l’enfant dans la rue, vivotant de multiples activités –mendicité, chapardage, …- et qui aide sa famille; souvent il vit avec elle, d’ailleurs, mais de manière intermittente. Pareille situation s’apparente pratiquement dans les deux cas à une vie d’errance.

Les conditions défavorables, voire extrêmes, qui ont conduit à ce mode de vie sont nombreuses et complexes. Elles tiennent à des facteurs connus: divorce des parents, décès du père ou de la mère suivi d’un remariage, violence familiale… L’enfant de la rue se trouve ainsi plongé dans un monde nouveau qu’il ne connaît pas et qu’il lui faut apprendre avec la nécessité d’adopter des conduites adaptatives pour y faire sa place et tenter d’y trouver un «statut» de survie quotidienne et de subsistance.

Un monde parallèle
La coupure avec la société –école, famille– devient totale; elle porte un nom que les sociologues appellent la «désocialisation». Alors, les difficultés ne manquent pas et génèrent des dérèglages. Et ce par rapport au temps, à l’espace, aux autres et, enfin, au corps même de l’enfant de la rue. L’insécurité, l’anxiété et l’inquiétude s’installent; elles reformatent le profil et les ressorts les plus profonds de ces jeunes adolescents, plutôt des préadolescents, d’une dizaine d’années seulement.

Le rythme de vie s’en ressent tant pour ce qui est de l’alimentation, passablement aléatoire, que du sommeil. Le périmètre d’évolution est délimité dans des quartier particuliers ou dans des rues tout aussi singulières. Une localisation qui tient à la nécessité de répondre à des besoins propres couvrant un large spectre: métiers de la rue, prostitution, trafics, lieux pour dormir... Ce rapport à l’espace entraîne souvent une certaine logique des relations à autrui. Des groupes, voire des petites bandes, peuvent alors se former; mais cela tient sans doute davantage à un besoin de se rassembler qu’à une réelle volonté de partager en commun. Dans divers cas, ces enfants sont sous l’autorité d’un «protecteur» exerçant sur eux une pression pour faire fructifier ses activités ou ses revenus.

Une dépendance renforcée par la prise et l’addiction à des solvants qui modifient les perceptions corporelles, tel le rapport à la faim ou à la douleur. Chaque enfant de la rue a une histoire propre, une trajectoire bien à lui, sur la base de relations sociales particulières. Mais, globalement, se retrouvent des facteurs sociaux communs comme les contextes social, urbain, institutionnel et familial. Il faut y ajouter l’âge et la perception de l’univers; autrement dit, ce que l’enfant a en tête pour vivre sa vie.

La société interpellée
Il n’y a pas vraiment d’anticipation sur l’avenir mais un rêve, une illusion lyrique, fantasmagorique. Il faut mentionner le statut bien différent des filles qui, elles, majoritairement, sont des filles-mères et qui, de ce fait, subissent une sorte de double peine sociale, l’exclusion et le stigmate du déshonneur. Une vie de misère: voilà le tableau individuel et social. Des souffrances et des exactions, ces enfants-là se terrent, surnagent, subissent la dureté du quotidien et constituent de ce fait une forte interpellation de la vie sociale telle qu’elle se déploie ailleurs, dans un monde parallèle dont ils sont exclus et qui fait si peu pour les réinsérer autant que faire se peut. Des orphelins livrés à eux-mêmes. Que faire? Et comment faire? Comment arriver à enclencher un processus de «sortie de rue», pourrait-on dire? Depuis une bonne vingtaine d’années, des initiatives ont visé ce phénomène. Des associations de protection de l’enfance oeuvrent dans des conditions difficiles dans ce domaine. L’association Bayti, créée en 1995 à Casablanca, s’est ainsi distinguée durant des années pour dénoncer ce phénomène d’enfants de la rue.En 1993, le Maroc a ratifié la Convention internationale des droits de l’enfant adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies le 20 juin 1989; elle a été publiée au Bulletin officiel du 19 décembre 1996. Parmi ces droits consacrés, figurent notamment le droit inhérent à la vie, la survie et le développement de l’enfant, le droit à la protection et la participation dans la famille et dans la vie sociale et culturelle.

Autant de droits fondés sur la dignité humaine de l’enfant et son développement. Le 25 mai 2004, le Roi a présenté au 10ème congrès des droits de l’enfant des propositions et initiatives novatrices de lutte contre toutes formes de précarité. L’INDH, lancée en 2005, participait également de cette approche.

A noter encore que le Plan d’action national de l’enfance (2006-2015) a illustré une grande avancée dans ce domaine et ce en réaffirmant la protection des droits des enfants à la santé, l’identité, la participation et l’accès à l’éducation. Plusieurs départements ministériels sont associés à cette politique.

Un projet national
Des progrès ont-ils été enregistrés? Sans doute. Mais le phénomène est-il endigué? C’est qu’en effet il s’est fortement amplifié et a pris aujourd’hui une visibilité particulière. Au Maroc, bien sûr, mais aussi –et de plus en plus– en Espagne et, de manière encore plus médiatique, à Paris. Mineurs, sans-papiers, ces enfants sont en effet apparus dans les rues de la capitale française, surtout dans les rues des quartiers de la Goutte d’Or, de la Chapelle et de Barbès (18ème arrondissement).

Qui s’en préoccupe vraiment? Et quelle politique publique pour les dizaines de milliers ici? Les partis ne paraissent pas apporter une attention particulière; des associations se dévouent mais avec de modestes moyens; des éducateurs sociaux sont tout aussi mobilisés. Mais c’est un projet national qui manque.

Va-t-on enfin s’y résoudre ou continuer à colmater des brèches, ici et là pour continuer à gérer un discours «social» sans grand impact?.

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