Énergies renouvelables : Les rêves atomiques du Maroc


Ce n’est désormais plus un secret que le Maroc ambitionne de se doter de centrales nucléaires. La conjoncture, aussi bien régionale qu’internationale, le commande. Mais le Royaume en a-t-il seulement les moyens? Et quand pourra-t-il exactement mener ses objectifs à bout?

Un accord d’association dans le domaine de l’utilisation de l’énergie atomique à des fins pacifiques? Et avec la Russie en plus? Quand, ce 12 octobre 2022, l’agence de presse russe Tass relaie l’information relative à cet accord dans la foulée de son approbation le jour même par le gouvernement du pays eurasiatique, beaucoup de Marocains semblent surpris. C’est que cela faisait près de cinq ans déjà qu’il avait été signé, et ce lors d’une visite qu’avait effectuée en octobre 2017 le Premier ministre russe, Dimitri Medvedev, à Rabat, au point que pas tous se souvenaient encore de son existence. Qui plus est, l’annonce de l’approbation était intervenue à un moment où l’on parlait de froid dans les relations du Maroc avec la partie russe: celle-ci, on le sait, apporte depuis juin 2021 un soutien officiel à la tenue d’un soi-disant référendum d’autodétermination au Sahara marocain comme solution au différend autour de la
région.

Un “partenariat stratégique”?

Ce qui fait conséquemment pièce aux revendications du Maroc et, en l’espèce, à son initiative pour la négociation d’un statut d’autonomie.

Bien avant même la signature de l’accord concerné, la Russie avait, en fait, à différentes reprises déjà fait montre de signaux hostiles à l’encontre de l’intégrité territoriale du Royaume, en dépit des actions entreprises par ce dernier pour se rapprocher d’elle et symbolisés notamment par la visite du roi Mohammed VI à Moscou en mars 2016: quelques semaines à peine après cette visite, le représentant permanent de la Russie auprès de l’Organisation des Nations unies (ONU), Vladimir Safronkov, s’attaquait d’ailleurs, lors des discussions d’avril 2016 du Conseil de sécurité relatives au Sahara marocain, au plan d’autonomie, en remettant en question les “efforts sérieux et crédibles faits par le Maroc pour aller de l’avant vers un règlement”, selon lui “pas d’actualité”.

Dans le même sens, la Russie s’abstient systématiquement, depuis avril 2017, de voter en faveur des résolutions onusiennes afférentes du simple fait qu’elles donnent raison au Maroc; ce qui a également été le cas pour la dernière résolution, en date du 27 octobre 2022. Peut-être excédé, le Maroc a fini, le 12 octobre 2022 -on l’aura remarqué, le jour même que l’approbation de l’accord maroco-russe-, par voter à l’assemblée générale de l’ONU contre l’annexion par la Russie des régions ukrainiennes de Donetsk, Lougansk, Zaporijjia et Kherson. Et, en tout cas, rien ne semble pour l’instant augurer d’un “partenariat stratégique”, comme on avait fait le vœu Mohammed VI à l’égard du pays de Vladimir Poutine dans le discours qu’il avait prononcé en avril 2016 à Riyad au premier sommet Maroc-Pays du Golfe: depuis octobre 2022, la Russie s’est même engagée dans des manœuvres militaires avec l’Algérie, dont l’une, justement prévue du 16 au 28 novembre 2022, se tient à quasiment la frontière maroco-algérienne et plus précisément dans la région de Béchar.

Fixation sur le Maroc

Officiellement, ces manœuvres “ne visent aucun tiers”, comme l’avait affirmé la directrice du département de l’information et de la presse du ministère des Affaires étrangères russe, Maria Zakharova, mais c’est, tout compte fait, bien difficile à croire.

Et le nucléaire dans tout cela? “Il ne faut pas nécessairement voir de contradictions entre la politique évidemment inamicale de la Russie à l’encontre du Maroc et de son intégrité territoriale et sa volonté de nouer un partenariat dans le domaine de l’énergie nucléaire avec lui. En fait dans les deux cas elle cherche son intérêt d’abord,” nous explique une source marocaine proche du dossier, qui requiert toutefois l’anonymat.

En effet, en approuvant l’accord d’association, et qui est en fait plutôt un mémorandum d’entente entre le Centre national de l’énergie, des sciences et des techniques nucléaires (CNESTEN) et l’Agence fédérale de l’énergie atomique russe, Rosatom, la Russie se cherche d’abord des débouchés pour elle-même et n’est donc pas à proprement parler en train de faire une fleur au Maroc: on sait qu’elle lorgne particulièrement le monde arabe, où Rosatom a déjà pu remporter en Égypte le contrat relatif à la centrale d’El-Dabaa. 

Une industrie nucléaire marocaine

Et pour ce faire, la Russie est même allée jusqu’à financer l’ensemble du processus de construction de cette centrale, pour un coût initial estimé à 28,75 milliards de dollars (!). En outre, Rosatom est également présente en Arabie saoudite, où des consultations sont menées pour l’installation de deux réacteurs, et en Jordanie, où, en revanche, l’agence russe s’est déjà mise d’accord avec le gouvernement du pays pour la construction d’une centrale nucléaire.

Dans le cas du Maroc, des discussions ont été engagées dès septembre 2006, à l’occasion de la visite effectuée par le président russe Vladimir Poutine et qui donnera lieu quelque six mois plus tard, c’est-à-dire en mars 2007, au déplacement dans le Royaume de représentants d’Atomstroyexport, filiale de Rosatom spécialisée dans l’exportation de matériel nucléaire: ils auront des entretiens avec le DG de ce qui n’est alors que l’Office national de l’électricité (ONE), Younès Maamar. Mais rien de concret n’en sortira.

Se pose, ceci dit, la question du pourquoi de la fixation de la Russie sur le Maroc: ce dernier présente-t-il un intérêt en particulier? Certainement, selon les différents experts que nous avons consultés pour cet article. Le plus évident d’entre eux: le fait que le Maroc ne parte pas de zéro et peut “rapidement” -concept à relativiser, bien sûr, au regard du domaine en question- voir se développer chez lui une industrie nucléaire. Comme l’explique l’expert Matthew Adamson, interviewé par nos soins dans le cadre de ce numéro, “c’est dès les années 1960 que les autorités marocaines ont commencé à manifester un intérêt pour l’énergie nucléaire”.

Et l’avancée du Maroc aux plans aussi bien arabe qu’africain est telle qu’au tournant des années 1980 était signé avec les États-Unis un accord pour qu’il puisse se doter d’un réacteur de recherche; ce qui, toutefois, n’aboutira que près de 30 ans plus tard avec le réacteur du Centre d’études nucléaires de Maâmora, opérationnel, comme on le sait, depuis 2009 dans la forêt éponyme et qui, il faut le mentionner, est dû à des financements français.

En même temps, en mai 1993 a été lancé le Conseil national de l’énergie nucléaire (CNEN), avec comme objectif de “proposer au gouvernement les orientations et les objectifs concernant la politique nationale en matière d’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire à des fins de développement économique, scientifique et technologique et de proposer les mesures permettant d’en coordonner l’exécution”, “coordonner les programmes d’activités scientifiques et techniques nucléaires des différents départements et organismes publics concernés”, “donner un avis sur toutes les questions de réglementation nucléaire” et “proposer des actions prioritaires de coopération internationale dans le domaine de l’énergie nucléaire”.

Une expertise de plus de 50 ans

Au plan des institutions, on compte, outre le CNESTEN, déjà cité plus haut et dont relève, soit dit en passant, le Centre d’études nucléaires de Maâmora, également l’Agence marocaine de sûreté et de sécurité nucléaires et radiologiques (AMSSNuR), mise en place en septembre 2014 et qui vient en quelque sorte prolonger le travail effectué à partir d’octobre 1971 par le Centre national de radioprotection (CNRP); ce qui donne une expertise de plus de cinquante ans désormais à ce niveau au Maroc en termes de radioprotection.

Au point que l’AMSSNuR s’était vu désigner en juillet 2021 par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) premier centre de collaboration africain pour le renforcement des capacités en matière de sécurité nucléaire (distinction venue elle-même s’ajouter à celle du CNESTEN en janvier 2021, également par l’AIEA, comme premier centre de collaboration en Afrique pour l’utilisation des techniques nucléaires dans les domaines de la gestion de ressources en eau, la protection de l’environnement et des applications industrielles, pour la période 2021-2025).

Last but not least, le Maroc compte depuis mars 2021 au niveau du CNESTEN son tout premier Centre de formation en sciences et technologies nucléaires, dont l’objectif est, comme son nom l’indique, de promouvoir des compétences qualifiées dans l’utilisation pacifique et durable des techniques nucléaires. Mais, en dehors de ce fait d’avoir un historique de la matière, le Maroc a aussi possiblement un atout: celui de peut-être disposer dans son sous-sol d’importantes quantités d’uranium, nécessaire pour le nucléaire.

Un chiffre, que l’on doit à l’AIEA elle-même? Six millions de tonnes, soit deux fois les réserves mondiales connues (!).

Un frein aux ambitions françaises

A cet égard, c’est depuis le temps du protectorat que de premiers gisements avaient été découverts, et ce à Azgour, dans la province d’Al-Haouz, et de Bou Azzer, dans celle d’Ouarzazate, et ils auraient été tellement prometteurs qu’ils avaient poussé à la création, en 1953, de la Société marocaine de recherches et exploitations minières (SOMAREM) à des fins d’exploitation: également confiants, les États-Unis, dirigés alors par le président Dwight Eisenhower, resté notamment dans les mémoires pour son plaidoyer de décembre 1953 pour les “atomes pour la paix”, c’est-à-dire le nucléaire civil, sont, selon les recherches de M. Adamson, également associés.

Mais il est communément admis que les recherches restent généralement au Maroc lacunaires, si ce n’est même inexistantes au Sahara marocain, du fait que jusqu’à une date très récente un certain nombre d’investisseurs rechignaient à investir dans la région du fait du différend; situation qui, toutefois, change depuis près d’une décennie, comme on le voit avec notamment les investissements de compagnies pétrolières comme l’Américaine Kosmos Energy et plus récemment l’israélienne Ratio Petroleum. La Russie viserait-elle justement l’uranium saharien, comme le croit un de nos interlocuteurs? Il nous a été impossible d’avoir une connaissance exacte du mémorandum d’entente de 2017, qui, on le sait du gouvernement russe lui-même, inclut l’exploration et le développement des gisements d’uranium et l’étude de la base de ressources minérales du Maroc, entre autres quatorze domaines. “Ce ne serait pas contradictoire de la part de la Russie, qui comme vous le savez cherche avant tout son intérêt et rien d’autre. N’oubliez pas qu’en même temps qu’elle conteste la souveraineté du Maroc sur son Sahara, elle signe avec lui-même un accord de pêche qui inclut explicitement ce même Sahara,” relève une source.

En tout cas, du fait qu’il dispose des premières réserves mondiales de phosphate, les chances ne sont pas minces que le Maroc regorge d’uranium, étant donné la corrélation qu’il y a entre le fait que l’on trouve l’un et l’autre minerai: en lui-même le phosphate contient en fait de l’uranium, et c’est d’ailleurs pour en extraire directement à partir de ce minerai que la compagnie nucléaire publique française Areva avait signé, en octobre 2007, un accord avec le groupe OCP. Comme quoi, la France aussi semblait à l’époque toujours intéressée par le potentiel uranium marocain, et cela n’était peut-être pas sans expliquer, note-t-on, ses “largesses” à l’égard du CNESTEN pour l’aider à financer le réacteur de Maâmora. Éventuellement, Paris n’a, depuis lors, pas renoncé à cet uranium, sauf que la politique du “en même temps” du président Emmanuel Macron au Maghreb, voulant à la fois contenter le Maroc et l’Algérie, et à l’évidence pour l’heure seulement l’Algérie, est vraisemblablement en train de mettre un frein aux ambitions françaises non seulement en termes d’accès à ces ressources mais aussi en relation avec la possibilité d’aider le Maroc à construire sa première centrale: comme l’avait affirmé, le 10 octobre 2022, dans un éditorial dans le journal électronique Israel Valley où il avait cité un “expert israélien”, le vice-président-fondateur de la Chambre de commerce Israël-Maroc (CCIM), Daniel Rouach, “les Français, champions du nucléaire, ne souhaitent pas vraiment coopérer dans ce domaine” car, entre autres, “ils craignent la réaction d’Alger”.

Et ceci expliquerait aussi le fait que le Maroc ne se tourne plus en priorité vers la France alors qu’à un certain moment elle semblait avoir la main; outre la Russie, Israël, justement, s’était, comme l’avait rappelé M. Rouach, clairement prononcé par la voix du DG de sa Commission de l’énergie atomique, Moshé Edri, en faveur d’un transfert technologique à destination des pays arabes signataires avec lui des accords d’Abraham, dont fait partie le Maroc. Mais on peut aussi ajouter l’Arabie saoudite: les deux pays viennent, on se le rappelle, de signer le 9 mai 2022 à Riyad un mémorandum d’entente et un accord-cadre pour l’usage pacifique de l’énergie nucléaire. Et, sous le boisseau, on parle, enfin, des États-Unis, dont il faut rappeler qu’ils avaient été les premiers, sous l’administration Jimmy Carter (1977-1981), à aider le Maroc à identifier la localité de Sidi Boulbra, dans la province d’Essaouira, comme lieu potentiel de l’accueil du premier réacteur marocain (c’est là aussi que Rosatom projetait à l’origine et projette peut-être toujours de prendre pied).

Cadre législatif et réglementaire

En tout cas, la détermination du Maroc semble plus que jamais de mise, d’autant plus que le renchérissement du prix de l’énergie à l’international, couplé à la décision de l’Algérie de ne plus vouloir recourir au gazoduc Maghreb-Europe depuis novembre 2021, y poussent instamment: lors de son intervention du 31 mai 2022 à la Chambre des conseillers, la ministre de la Transition énergétique, Leila Benali, avait révélé que ce n’est pas seulement une seule centrale, mais plusieurs centrales qui étaient dans le pipe -et en précisant dans la foulée qu’elles utiliseraient des petits réacteurs modulaires, plus connus sous leur acronyme anglais de SMR (small modular reactor).

Quelques semaines plus tard et plus précisément le 20 juin 2022, elle recevait le DG de l’AIEA, Rafael Grossi, venu au Maroc signer avec le ministère de la Santé un mémorandum d’entente visant à renforcer la coopération en matière de lutte contre le cancer et les zoonoses et qui, au cours de son entrevue avec la responsable marocaine, avait assuré le Royaume de son soutien. Lequel soutien n’est d’ailleurs pas inédit, puisqu’il faut rappeler que la stratégie nucléaire actuellement en germe et sur laquelle Mme Benali a promis de lever les voiles dans les plus brefs délais fait directement suite à des recommandations faites par l’AIEA, qui, en octobre 2015, avait effectué une mission d’évaluation de huit jours au Maroc: avait alors suivi un rapport remis en main propres, en février 2016, au ministre de l’Énergie Abdelkader Amara et qui avait principalement recommandé un meilleur engagement et une meilleure implication du gouvernement, le développement du cadre législatif et réglementaire et la préparation des entités nationales clés. “Le Maroc dispose d’atouts et acquis importants en matière des connaissances et des expériences dans le domaine des activités nucléaires,” avait, surtout, mis en exergue l’AIEA. Depuis lors, c’est le Comité de réflexion sur l’électronucléaire et le dessalement de l’eau de mer (CRED), institué en 2009 au niveau du ministère de l’Énergie, qui s’occupe de trouver les moyens de mettre en œuvre les recommandations de l’AIEA et qui doit donc produire le rapport général auquel Mme Benali fait depuis plusieurs mois allusion. Qui, des pays tiers, va bien pouvoir remporter la mise? l

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