Encore plus de victimes !

29 morts dans une usine clandestine à Tanger

Après Casablanca, Essaouira… Tanger compte les victimes de la cupidité d’un propriétaire d’atelier de textile clandestin. Encore une fois, le silence d’agents d’autorité et l’implication de responsables communaux est pointée du doigt dans des drames qui auraient pu être évités.

Affaire bouclée? Déjà? Les responsabilités du drame de Tanger, qui a fait 29 morts suite à l'infiltration d’eaux pluviales qui ont inondé les lieux, encerclant plus d'une quarantaine personnes dans un atelier de textile clandestin au sous-sol d’une villa, située dans un quartier résidentiel dans la zone d'El Mers, ont été délimitées. D’après Ahmed Ettalhi, président de la commission de l’Urbanisme, de l’aménagement du territoire et de la préservation de l’environnement à la commune de Tanger, cette tragédie a été causée par des manquements administratifs et urbanistiques datant de 1996.

Le lotissement où se situe la villa qui faisait office d'atelier a été autorisé à cette époque par la commune d'El Aouama, lorsqu'elle ne relevait pas encore de la ville de Tanger. Mais depuis, cet arrondissement fait partie intégrante de la commune urbaine de Tanger. Voilà, le responsable a fait une sortie médiatique pour évacuer les responsabilités sur les anciens édiles d’un arrondissement qui dépend territorialement et administrativement du Conseil de la ville. Une explication qui ne tient pas debout.

C’est comme si la responsabilité s’arrêtait à la fin du mandat de chaque édile ou élu communal! C’est aberrant! Qu’ont fait alors les responsables de la ville qui se sont succédé, depuis, pour réparer une irrégularité qui a coûté la vie à des ouvriers et des ouvrières dans l’atelier clandestin?

En tout cas, les actuels responsables ont évacué leur responsabilité. “Cela a été fait du temps de X”, disent-ils. La facilité! Chacun est donc comptable uniquement de sa période de gouvernance. C’est ce genre de déclarations irresponsables qui ont fait et qui feront encore que de telles tragédies se reproduisent. Car de cette façon, les défaillances et les dérapages auront longue vie. D’ailleurs, le drame de Tanger est loin d’être le premier. Le 26 avril 2008, à Casablanca, plus précisément au quartier Lissassfa, un incendie se déclare dans une usine R+3 spécialisée dans la fabrication de matelas, qui faisait fi des règles d’hygiène et de sécurité. La panique règne au sein des ouvriers qui cherchaient une issue de secours.

Défaillances et dérapages
La seule issue qu’il y avait était la porte d'entrée de l'usine, car les fenêtres étaient barricadées par des grilles métalliques. Et le propriétaire a bien veillé à fermer les portes à clé pour empêcher tout acte de vol (comme à Tanger). Une ingéniosité du propriétaire de l’entreprise qui a revu de fond en comble le plan de construction initial datant de 2007. Les autorités étaient bien évidemment au courant de ces changements. Elles avaient fermé l’oeil sur ces modifications.

D’après le ministre de l'Intérieur, à l’époque, le propriétaire avait démoli le mur séparant l'atelier de menuiserie et le couloir menant vers la sortie et l'étage supérieur. Il avait aussi annexé le parking à l'atelier tout en barricadant les fenêtres. Il s’était avisé aussi de construire un étage supplémentaire au niveau de la terrasse pour servir de dépôt de matières premières.

Les 150 ouvriers et ouvrières qui s’y sont retrouvés piégés, enfermés à l’intérieur, ont tenté alors de défoncer la porte et les fenêtres. Sans succès. Se nourrissant de matières inflammables de toutes sortes, l’incendie avait fini par étouffer ou carboniser 56 personnes. Ce qui avait augmenté le nombre de victimes, c’est le retard d’arrivée des éléments de la Protection civile sur place. Il est vrai qu’après près d’une heure et demie, plusieurs camions et ambulances ont été déployés dans l’intervention de secours. Mais c’était trop tard. A quoi sert un tel dispositif s'il n’arrive pas avant que le mal soit fait?

Constats amers
Peut-on croire que d’aussi importants changements se sont déroulés à l'insu des agents d'autorité et des responsables communaux? Que fait alors le pacha, le caïd et le mokaddem pour lesquels rien ne se passe au quartier ou dans n’importe quelle maison du quartier sans qu’ils ne soient, au préalable, tenus au courant? Quel rôle avait joué alors la commission tripartie élargie (commune, préfecture, agence urbaine, Protection civile…) censée contrôler les travaux de construction pour l'octroi in fine du permis d'exploitation?

Presque autant de constats amers relevés par des témoins et des habitants du quartier où s’est déroulé le drame de Tanger. Dans l’affaire Rosamor, deux procès ont été lancés en parallèle. Le premier a été plus ou moins rapide et a conclu à la condamnation du propriétaire de l’usine à 4 ans de prison ferme assortie d’une amende de 1.000 DH et de son fils, gérant de l’usine, à 2 ans de prison ferme et à une amende similaire.

Le prix d'une vie humaine
Le second procès a traîné pendant 11 ans. Les ayant-droits et ouvriers blessés ont souffert le martyre avant que la cour d’appel de Casablanca ne rende son verdict en 2019, confirmant la décision du tribunal de première instance. L’indemnisation pour chaque ouvrier survivant a été arrêtée à 80.000 DH et pour les ayant-droits des victimes décédées à 140.000 DH.

Voilà ce que vaut une vie humaine! Le pire, c’est que les leçons de ce drame n’ont pas été retenues. L'Institut national des conditions de la vie au travail (INCVT), créé en 2010 à la suite de ce drame, “dans le but de promouvoir la santé et la sécurité au travail, de sensibiliser, former et effectuer des études dans ce sens, est une institution qui n’a pas été en mesure d’exercer ses attributions faute de moyens humains, logistiques et financiers”, souligne le Conseil économique, social et environnemental (CESE), dans un rapport récent en date du 4 février 2021.

Pire encore, le projet de loi-cadre, censé mettre de l’ordre dans ce domaine régi par l’informel, n’a pas encore été promulgué. Et cela fait 10 ans que cette attente dure, comme cela a été relevé par le CESE dans son rapport sur la santé et la sécurité au travail. Les affaires de corruption de responsables communaux et d’agents d’autorité deviennent de plus en plus nombreuses malgré la mise en place d’un numéro vert dédié à la dénonciation de ce phénomène enraciné dans l’administration.

Dans une affaire de corruption impliquant un agent d’autorité, courant 2020, la Cour de cassation a estimé que la présence de preuves tangibles justifie que l’administration convoque le fonctionnaire devant le conseil disciplinaire et prononce à son encontre des sanctions allant jusqu’à le révoquer, avant même la fin du procès pénal, dès lors que les faits qui lui sont reprochés sont établis.

Sauf que dans le cas de Tanger ou de Rosamor ou d’Essaouira, la sanction doit aller au-delà de la simple révocation, car il en va de vies humaines. Quant aux élus locaux, leur responsabilité est établie non seulement par rapport à ces tragédies, mais à une plus grande échelle, en l’occurrence la gestion de toute une ville ou d’une commune rurale. Les cas des grandes villes comme Casablanca, Rabat, Fès et Tanger sont édifiants.

Les élections de la crédibilité

Et c’est à ce niveau que le rôle d’Abdelouafi Laftit, ministre de l’Intérieur, et Abdellatif Hammouchi, directeur général de la sûreté nationale, qui ont su avec brio gérer le volet sécuritaire, pivot de la stratégie de lutte contre la propagation du coronavirus, est concluant dans ce sens où ils doivent faire montre d’une fermeté, qui est la leur, envers leurs éléments et envers les agents d’autorité et responsables communaux sous leur tutelle.

Plus de laxisme, plus de favoritisme ou de clientélisme, un agent d’autorité ou un responsable communal a une mission bien précise: servir le citoyen et combattre toutes les formes de l’anarchie dans le parfait respect des dispositions de la loi.

Les deux responsables, connus pour leur sérieux et leur rigueur, doivent tirer des enseignements du drame de Tanger et des tragédies antérieures pour marquer, autant que possible, les élections prochaines du sceau de la crédibilité, séparer le bon grain de l’ivraie pour voir enfin émerger des responsables et des élus animés par le seul l’intérêt du pays et des citoyens.