Le jeu diabolique de Paris

Emmanuel Macron

Depuis quelque temps, les relations entre le Royaume et l’ancienne colonisatrice n’ont fait qu’empirer, sans que le président français fasse quelque chose pour permettre un retour à la normale. En cause, le Sahara marocain, mais pas que. Pendant ce temps, Rabat regarde déjà ailleurs.

Plusieurs représentants des médias nationaux pourront l’attester: l’ambassadrice de France à Rabat, Hélène Le Gal, n’a, depuis sa nomination en mai 2019, sans doute jamais été autant à pied d'oeuvre que dans la journée du 2 septembre 2022 et celles qui ont suivi. Ils ont ainsi été nombreux les journalistes du Royaume à recevoir, au cours de la période concernée, des appels de la part de la diplomate française pour, on l’aura deviné, démentir les informations d’un journal électronique de la place qui, s’appuyant sur deux prétendues notes, a assuré que la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE), le principal service de contre-espionnage de la France, avait incité le président français Emmanuel Macron à adopter “un ensemble de mesures destinées à faire pression sur Rabat afin de rester au premier plan et préserver les intérêts de la République française”.

Parmi ces mesures, “exposer les comptes bancaires et les projets de nombreux responsables”, “publier des vidéos scandaleuses de certaines personnalités influentes de la société marocaine sur le sol de [la France], qui ont été enregistrées par [les] appareils [français]” ou encore “donner le feu vert à la justice pour suivre (sic) de nombreux responsables marocains”: graves allégations qui, selon nos informations, ont fait réagir jusqu’au quai d’Orsay, siège du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères à Paris, ce qui explique d’ailleurs en partie l’activisme “téléphonique” de Mme Le Gal.

Selon les mêmes sources, c’est également au plus haut niveau diplomatique français qu’a été prise la décision de se contenter du communiqué laconique publié à la fin de l’après-midi du samedi 3 septembre 2022 qui, outre le fait qu’il “dément formellement” ce qu’il a qualifié de “fausses informations”, souligne que “l’ambassade de France est au service de l’amitié franco-marocaine et renouvelle son appel à la prudence quant à certaines informations pouvant circuler dans les médias ou sur les réseaux sociaux”.

Pas de fumée sans feu
Ainsi, commente notre source, la diplomatie française “ne souhait[ait] pas jeter davantage d’huile sur le feu”. De toute façon, le développement des soi-disant notes semble, aussi bien sur la forme que sur le fond, tellement tiré par les cheveux qu’il se suffit à lui-même pour jeter le discrédit sur leur véracité. Dans le cadre de ses attributions, la DGSE n’a par exemple pas vocation à se fendre de “mesures” au président français, prérogative qui relève plutôt des conseillers de la présidence.

Et surtout, les notes, en tout cas telles qu’elles ont été publiées, donnent l’impression, dans leur syntaxe, d’avoir été traduites de l’arabe, ce qui, si cela s’avère, serait sans doute intrigant à plus d’un titre. Mais quoi qu’il en soit, il n’y a pas de fumée sans feu: si les notes ont semblé à une partie de l’opinion publique suffisamment crédibles et que la diplomatie française a estimé qu’il fallait y réagir, c’est que les relations entre le Maroc et la France ne sont actuellement certainement pas au niveau qui devrait être le leur.

Nonchalance française
En cause principalement, le refus manifeste de Paris d’emboîter le pas aux autres alliés traditionnels du Maroc de sinon reconnaître sa souveraineté sur son Sahara, comme l’ont fait les États- Unis en décembre 2020, du moins soutenir la prééminence de l’initiative marocaine pour la négociation d’un statut d’autonomie, à l’instar de l’Espagne depuis le 14 mars 2022. A cet égard, la position de la France, réitérée le 21 mars 2022, reste, certes, “constante” et considère l’initiative comme “une base discussions sérieuse et crédible”. Mais autant cette position a longtemps été à l’avant-garde, autant elle semble aujourd’hui bien timide, d’autant plus que M. Macron ne semble la reprendre que nonchalamment: le gouvernement français avait, on se le rappelle, pris immédiatement ses distances avec la décision du parti présidentiel de La République en marche (LREM) de se doter d’une antenne dans la ville de Dakhla, au Sahara marocain, le secrétaire d’Etat français aux Affaires européennes, Clément Beaune, la “regrett[ ant]” même lors d’une intervention à l’assemblée nationale.

Des positions à clarifier
Ainsi, c’est principalement la France que, selon de nombreux observateurs, visait le roi Mohammed VI lorsque dans son dernier discours de la Révolution du Roi et du peuple du 20 août 2022 il avait indiqué que “s’agissant de certains pays comptant parmi nos partenaires, traditionnels ou nouveaux, dont les positions sur l’affaire du Sahara sont ambiguës, nous attendons qu’ils clarifient et revoient le fond de leur positionnement, d’une manière qui ne prête à aucune équivoque”.

Il faut dire aussi que dans les dernières correspondances qu’il a adressées à M. Macron à l’occasion de sa réélection le 24 avril 2022 et de la fête nationale française du 14 juillet, le Souverain s’en est tenu au strict minimum, se limitant par exemple dans la première correspondance citée de lui “formul[er] ses voeux de succès dans la poursuite de [sa] mission” et de se “félicit[er] (...) de la profondeur des liens multidimensionnels qui unissent les peuples marocain et français”: preuve, s’il en fallait encore, de l’existence d’un froid entre les deux pays, ou plus précisément leurs dirigeants, étant donné que Mohammed VI ne semble de toute façon jamais avoir cessé de tenir en estime la France, à laquelle il avait d’ailleurs réservé à partir du 1er juin 2022 sa première visite, certes privée, en Europe depuis le déclenchement de la pandémie de Covid-19 (une partie de la famille royale a par ailleurs régulièrement coutume de se trouver en Hexagone). A cette hésitation à appuyer ouvertement l’intégrité territoriale du Maroc s’ajoute en outre, en l’expliquant aussi sans doute, le tropisme algérien de plus en plus évident de M. Macron et dont beaucoup le soupçonnaient bien avant sa première élection: il vient ainsi de réserver, fin août 2022, une visite de trois jours en Algérie qui n’a pas manqué de rappeler dans son ton les sorties fleuries dont, encore candidat, il avait été l’auteur à l’adresse de la voisine de l’Est lors du déplacement qu’il y avait effectué en février 2017.

Tropisme algérien
Chose qui pourrait d’un côté surprendre quand on voit par exemple l’animosité que le régime algérien voue à son pays, au point que lors d’un passage en date du 8 avril 2022 au sénat le ministre algérien du Travail, El Hachemi Djaâboub, n’avait eu aucun mal à taxer la France d’“ennemi éternel et traditionnel” alors même que le sujet du débat ne la concernait pas du tout -il répondait à une question sur la sécurité sociale-, mais de l’autre côté il faut se rappeler que M. Macron porte, comme cela peut être compris à travers nombreuses de ses actions, visiblement l’ambition de marquer l’histoire et d’être en l’espèce considéré comme le président qui a permis d’acter la fameuse réconciliation franco-algérienne (à Alger, il n’a d’ailleurs pas hésité à se targuer du “moment unique” que représenterait la séquence actuelle correspondant à sa présidence). De fait, ses déclarations de fin septembre 2021 sur l’inexistence d’une nation algérienne à l’époque précoloniale demeurent anecdotiques et n’ont, au demeurant, été aucunement soulevées au cours de son séjour en Algérie.

Un certain sentiment anti-français
A vrai dire, le seul point sur lequel M. Macron semble traiter sur un pied d’égalité Rabat et Alger est celui des visas, dont il avait décidé le 28 septembre 2021 de réduire de moitié la délivrance aux citoyens des deux pays à un moment où l’extrême droite montait dans les sondages et où l’on annonçait même le polémiste et candidat anti-immigration Éric Zemmour au second tour des présidentielles: qualifiée à l’époque d’“injustifiée” par le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, cette initiative a notamment vu des Marocains remplissant toutes les conditions requises et ayant même de la famille en France voir leurs demandes balayées d’un revers de main, non sans augmenter au sein de la population un certain sentiment anti-français qui explique d’ailleurs sans doute en partie la réceptivité obtenue par les soi-disant notes de la DGSE (une de ces notes reprend justement la question des visas dans les termes suivants: “Pour préserver nos différents acquis, nous vous demandons de donner des ordres urgents au ministère des Affaires étrangères pour réduire le nombre de visas accordés aux Marocains, ainsi que de durcir au maximum les conditions d’octroi de ces visas”).

Les proportions sont, en vérité, devenues tellement burlesques que le Mouvement des entreprises de France (MEDEF), qui réunit la majeure partie du patronat français, avait lui-même pris ouvertement fait et cause le 27 août 2022 en appelant à ce qu’au moins les hommes d’affaires marocains ne fassent plus l’objet d’autant de contraintes.

Et ceci ramène, enfin, à ce qui constitue sans doute la pomme de discorde fondamentale des années Macron en ce qui s’agit des relations Maroc-France: la propension presque mécanique du président français à humilier le Royaume. Car c’est ce que constitue, en somme, cette affaire de visas. Concrètement, elle met au pas le citoyen marocain, considéré comme un être humain de seconde zone que l’on peut sanctionner à outrance, et en cela elle est sans doute révélatrice d’une attitude qu’il ne serait pas exagéré de considérer comme néocoloniale.

Se disant pourtant libéral, M. Macron a, anecdotiquement, fait sienne cette attitude à plusieurs reprises: en se faisant, à l’issue de sa visite privée de juin 2017, le porte-parole du Palais royal sur une question strictement interne qui était le mouvement social du Hirak ach-chaâbi dans la province d’Al-Hoceima; en “demand[ant]”, au début de la Covid en mars 2020, “aux autorités marocaines”, comme si celles-ci étaient à ses ordres, “de veiller à ce que tout le nécessaire soit fait au plus vite” pour évacuer les citoyens français bloqués au Maroc, et encore plus récemment, seulement à son retour d’Algérie, en annonçant à de simples passants qui le filmaient après qu’ils lui eurent posé la question qu’il se rendrait “fin octobre” 2022 au Royaume, sans communiqué ni rien, comme s’il se rendait dans n’importe quel département français.

Simples maladresses?
Actions intentionnelles? Beaucoup de responsables marocains que nous avons interrogés tendent à favoriser la seconde option. Simples maladresses? Mais pour quelle raison M. Macron tiendrait- il un agenda défavorable au Maroc? Parce que, comme on le trouve dans les soi-disant notes de la DGSE, “le rôle du Maroc ne cesse d’augmenter tant sur le plan économique qu’en termes d’investissement en Afrique de l’Ouest” (hypothèse qu’en octobre 2014 déjà formulait le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Salaheddine Mezouar, à un moment où le Maroc et la France se trouvaient en crise suite à la convocation par la justice française du directeur général de la Surveillance du territoire national (DGST) par la justice française suite à la plainte pour tortures de l’ancien combattant de light contact Zakaria Moumni)? Parce que, comme le disent aussi les soi-disant notes, le Maroc se serait renforcé de la reconnaissance américaine et aussi, par ailleurs, de son rapprochement avec Israël? On peut présumer de tout et de rien à la fois.

Ce qui est sûr, c'est que, comme le répète notamment souvent M. Bourita, le Maroc d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier, et que par conséquent des comportements qui pouvaient dans un passé très récent encore sembler naturels ne passent plus du tout, et cela aussi bien au niveau de la population du Royaume qu'à celui de ses dirigeants.

Faire amende honorable
D’autant plus que la France ne fait plus tant rêver, et cela d’ailleurs dans l’ensemble de ses anciennes colonies africaines; ce que M. Macron, sur un ton volontairement conspirationniste, avait mis en Algérie sur le compte d’une "'immense manipulation" de "réseaux téléguidés en sous-main" par la Chine, la Russie et la Turquie, mais c’est sans doute essentiellement la combinaison de la politique française visant à maintenir une partie de l’Afrique sous son égide et du déclassement international auquel se trouve en proie l’ancienne colonisatrice (au point que Paris cherche de façon de plus en plus insistante à s’appuyer, comme le laisse suggérer la nouvelle appellation de “ministère de l’Europe” du Quai d’Orsay, sur l’Union européenne (UE) pour exister face aux véritables puissances du moment). En tout cas dans le cas du Maroc, M. Macron sait maintenant ce qu’il a à faire s’il a l’humilité de vouloir faire amende honorable, quoique ses cinq premières années à la tête de la France ne laissent aucunement croire que cela est susceptible d’arriver...