Emmanuel Macron. Le dérapage de trop

Le torchon brûle entre la France et le monde musulman à cause de cette malheureuse phrase du président Macron qui s’est dit engagé, lors de l’hommage à Samuel Paty, à ne pas renoncer, au nom de la liberté d’expression, à la publication des caricatures offensantes envers le prophète Mohammed.

Des pays s’en sont indignés. Certains ont condamné. Alors que d’autres ont appelé au boycott des produits et des enseignes français. Et ce n’est pas fini. Cela ne fait, au contraire, que commencer. La Turquie a rappelé son ambassadeur à Paris après que le président turc Recep Tayyip Erdogan ait invité le président de l’Etat français, Emmanuel Macron, à «faire des examens de santé mentale». En réaction aux déclarations jugées «inacceptables» du président turc, M. Macron décide de rappeler l’ambassadeur de France à Ankara, Hervé Magro.

C’est dire que de part et d’autre, les réactions n’étaient pas identiques aux propos du président français Emmanuel Macron qui a déclaré, lors de l’hommage à Samuel Paty rendu mercredi 22 octobre 2020 au professeur d’histoire décapité vendredi 16 octobre dans la région parisienne, pour avoir montré à ses élèves deux caricatures du Prophète Mohammed (Paix et Salut sur lui) publiées par le journal satirique Charlie Hebdo en 2015 et republiées le 1er septembre 2020, qu’il est engagé à «ne pas renoncer» à la publication de telles caricatures, au nom de la liberté d’expression.

Une offense officielle
Difficile de décortiquer la nature de ces réactions et la manière de les transmettre -jugées pour certaines insolentes par la diplomatie française- et de mieux comprendre les tenants et les aboutissants de ce qui est considéré comme une offense officielle de la plus haute autorité française à la religion musulmane et à ses sacralités ou à ses symboles sacrés, si l’on se contente d’analyser le seul propos de M. Macron en le liant à l’assassinat ignoble du professeur français. Il va falloir remonter dans le temps pour mieux comprendre. Tout commence le 1er septembre 2020. Ce jour-là, Charlie Hebdo diffuse un numéro titré «Tout ça pour ça» dont la couverture reprend les caricatures du Prophète Mohammed qui furent (selon les éléments d’enquête) le prétexte à l'attaque terroriste le visant le 7 janvier 2015 ayant fait 12 victimes dans sa rédaction. C’était la veille du procès de cet attentat. «Nous ne nous coucherons jamais. Nous ne renoncerons jamais», a écrit l’actuel directeur de l'hebdomadaire satirique, Laurent Sourisseau, dit Riss.

Le même jour (1er septembre), le gouvernement pakistanais condamne cette publication, une réaction officielle suivie d’une manifestation à Muzaffarabad durant laquelle le drapeau français fut piétiné puis incendié, sans violence. Le lendemain de la couverture provoquante de Charlie Hebdo, le mercredi 2 septembre 2020, s'ouvre le procès des attentats de janvier 2015 à Paris.

Le jour même (2 octobre), il y a eu le fameux discours du président français Emmanuel Macron sur le séparatisme islamiste, l’islam radical et le financement louche des mosquées de France, qui ne manque pas d’ailleurs de provoquer l’émoi, l’indignation et des réactions critiques du monde musulman. M. Macron disait: «Le problème, c’est le séparatisme islamiste (…) C'est l'endoctrinement et par celui-ci, la négation de nos principes, l'égalité entre les femmes et les hommes, la dignité humaine (…) Parce que l’école doit d’abord inculquer les valeurs de la République, non celles d’une religion, nous allons mettre fin aux ELCO, les Enseignements Langues et Cultures d’Origine.» Pour ne citer que cet exemple, l’institution Al-Azhar, haute autorité religieuse en Egypte, dénonce: «De telles déclarations racistes sont de nature à enflammer les sentiments de 2 milliards de musulmans dans le monde».

Le vendredi 16 octobre, après-midi, un professeur d’histoire-géographie à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) a été décapité à proximité du collège du Bois-d’Aulne où il enseignait. Onze jours auparavant, soit le 5 octobre, le professeur d’histoire-géographie avait présenté un cours d’éducation civique sur le thème de la liberté d’expression au cours duquel il expose deux caricatures du Prophète Mohammed republiées par Charlie Hebdo dans son numéro du 1er septembre 2020. L’assassin, qui se révélerait plus tard être terroriste et islamiste radicaliste, a pris la fuite avant d’être abattu par la police dans un quartier résidentiel à proximité de l'établissement scolaire.

Propos provocateurs
Il s’agit de Abdoullakh Anzorov, jeune Russe d'origine tchétchène de 18 ans, endoctriné par la nébuleuse Daech, qui plus était (jusqu’au jour de son attentat) sous les radars des services de renseignement sans être fiché S ou surveillé. Puis, le mercredi 21 octobre 2020, un hommage à Samuel Paty a eu lieu à la Sorbonne en présence du président de la République, Emmanuel Macron, ainsi que de plusieurs personnalités politiques.

Le discours de M. Macron, notamment le passage où il dit être engagé à «ne pas renoncer» à la publication de telles caricatures, au nom de la liberté d’expression, a fini par enflammer les peuples des pays arabes et musulmans qui ont appelé au boycott des produits et des enseignes français. Une réaction plutôt attendue à cause des propos provocateurs ou interprétés comme tel. Le 25 septembre 2020 dans la matinée, une attaque au tranchoir de boucher près des anciens locaux de Charlie Hebdo, sis rue Nicolas-Appert, fait deux blessés appartenant à l'équipe de production de Premières Lignes télévision. Un premier individu est rapidement arrêté place de la Bastille. Il s’agit de Hassan A., âgé de 18 ans, pakistanais d’origine, qui «assume son acte, qu’il situe dans le contexte de la republication des caricatures de Charlie Hebdo, qu’il n’a pas supportée», d’après la police.

Dans la journée, cinq autres personnes, les colocataires du premier suspect, sont interpellées à Pantin. Le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, fait une sortie médiatique et parle d’«un acte de terrorisme islamiste». Un autre événement qui mérite attention. Le matin même de l’attentat ayant fait des blessés au sein de l’équipe de Premières Lignes télévision (le 25 septembre), Le Figaro publie une tribune de Jean-Charles Brisard et de Thibault de Montbrial où ceux-ci, en «alerteurs » des autorités publiques, estiment que «l'hypothèse d'actions violentes ciblées contre des personnalités [...] engagées dans la lutte contre le terrorisme ou contre l'islamisme en général nous paraît devoir être sérieusement envisagée», «cette situation étant d'autant plus marquée dans le contexte du procès des attentats de janvier 2015». Ils rappellent qu'Al-Qaida dans la péninsule arabique a publié le 10 septembre 2020 un communiqué appelant à prendre pour cible le personnel du journal. Des alertes qui ressemblaient à des prophéties vu qu’ils ont coïncidé avec l’attentat!

Le 29 septembre, dans la suite de l’enquête relative à cet attentat, le mis en examen aurait expliqué avoir voulu initialement incendier les locaux qu'il pensait être ceux de Charlie Hebdo, ne décidant d'agresser des personnes qu'une fois arrivé sur place. Ce qui parait bizarre, c’est que tout le monde savait que Charlie Hebdo a changé de siège après l’attentat de janvier 2015, sauf le terroriste ! Retracer ces péripéties n’est pas anodin ou inutile pour comprendre les événements ayant précédé et ponctué, depuis près de deux mois en France, les déclarations jugées injurieuses de M. Macron. La lecture rétrospective de ces événements donne mieux à réfléchir et explique les ressorts d’une telle sortie médiatique qui est loin d’être fortuite quand on suit de près l’actualité française et surtout la crise sociale et économique qui frappe l’Hexagone depuis deux ans en général (phénomène des Gilets jaunes) et depuis le début de la crise sanitaire en particulier.

Pour beaucoup d’observateurs, ces provocations sont une sorte de diversion d’une véritable crise interne. Mais cela ne justifie en rien des provocations qui piétinent le principe universel de la liberté de culte et de croyance et du respect des religions sous le couvert du principe de la liberté d’expression.

Malaise général
La France, comme tout pays développé et fort de ses services de renseignement, est suffisamment informée pour ne pas mettre Islam et actes terroristes perpétrés au nom de l’Islam dans le même panier. «L’horreur à son sommet. Incompréhension et stupeur. Malaise général et situation critique chez les cinq millions de musulmans en France. Car, qu’on le veuille ou non, ce criminel a agi au nom de l’islam, donc des musulmans vivant et travaillant dans ce pays (…) Cela dure et se répète depuis longtemps, depuis le jour où Mohammed Merrah a tué des enfants juifs devant leur école. Il y eut ensuite d’autres massacres, celui notamment du Bataclan, de Charlie-Hebdo, de l’hypermarché casher, du camion fou de Nice, du père Jacques Hamel égorgé à 86 ans dans son église, etc. A chaque meurtre, l’islam se trouvé invoqué, mis en accusation, et confondu avec l’idéologie criminelle», a écrit l’écrivain Tahar Benjelloun.

Mais tout bien réfléchi, la provocation de Charlie Hebdo est celle qui a mis de l’huile au feu. C’est cette provocation qui remet en cause le principe même de la liberté d’expression. Un fait historique peut servir d’argumentaire.

Charlie Hebdo s'appelait Hara Kiri à ses débuts, en 1968. Un jour, le journal Hara Kiri caricatura la mort du général de Gaulle dans la semaine du 9 novembre 1970, dans un numéro titré «Bal tragique à Colombey: un mort». La justice française se saisit de ces caricatures de de Gaulle et prend la décision d’interdire la vente le journal. C’était le 19 novembre 1970. La raison évoquée par la justice française: la sacralité de la personne de de Gaulle. Hara Kiri fut interdit de publication et même de l'usage du nom «Hara Kiri» par le ministre de l'Intérieur, Raymond Marcellin. Une partie de la classe politique a jugé la couverture de Hara Kiri trop «irrévérencieuse».

De Har-Kiri à Charlie Hebdo
Hara Kiri est mort, vive Charlie-Hebdo! L’interdiction a été contournée. Les rédacteurs de l’hebdo demeurent vicieux en choisissant un nom qui rappellerait la mésaventure vécue à la suite des caricatures de Charles de Gaulle. A l’époque, on disait qu’ils ont choisi «Charlie» en hommage à Charles de Gaulle ! Un article scientifique souligne que «Charlie Hebdo apparaît d’abord, dans la mémoire collective, comme un journal de dessinateurs qui, pour la plupart, ont commencé à Hara Kiri».

Quand il s’est agi de de Gaulle, l’hebdo a été interdit par la justice française et la classe politique scandalisée, mais quand il s’est agi du prophète Mohammed, la liberté d’expression ne pouvait être étouffée sous aucun prétexte! La même liberté condamnée il y a 50 ans! Aujourd’hui, les descendants de cette classe politique indignée pour de Gaulle sont ceuxlà mêmes qui s’élèvent contre la réaction des peuples du monde arabo-musulman. En dehors de cette hypocrisie, tout le reste est condamnable. Sauf bien entendu la réaction déplacée de Nadine Morano, ancienne ministre, qui a demandé au Maroc de reprendre ses mineurs entrés illégalement en France. Du reste, il n’existe aucun musulman au monde qui ne puisse condamner des actes terroristes au nom d’une religion qui prône la paix et la cohabitation.


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