"l'ampleur de cette crise nous interpelle pour réfléchir à renforcer davantage l'orientation sociale du gouvernement"

Interview exclusive de Saâd Dine El Otmani, Chef du gouvernement

Saâd Eddine El Othmani, chef du gouvernement, nous a accordé en exclusivité, une longue interview sur la situation actuelle liée à la crise du Covid- 19. Il parle des répercussions de cette crise sur l’économie du pays et les mesures sur lesquelles le gouvernement planche actuellement pour préparer l’après Covid-19. Dans cette interview, tout y passe, chiffres à l’appui: les entreprises menacées de faillite, les pertes d’emploi occasionnées par la crise actuelle, la possibilité d’une loi de finances rectificative, la mise à niveau du secteur de la santé et les efforts entrepris dans ce cadre comme le volet social de la gestion de la crise, sans oublier les personnes travaillant dans le secteur informel. Et, enfin, la coordination entre les partis représentés au Parlement…

Avec la crise du Covid-19 et ses répercussions sur toute l’économie nationale, l’année 2020 sera à n’en point douter l’une des plus difficiles. Quelle peut être l’ampleur des dégâts et que prévoit le gouvernement pour en minimiser l’impact?
Il est utile de préciser de prime abord que l’année 2020 se profilait d’une manière assez positive et que le 1er trimestre 2020 s’est terminé plutôt sur une note positive, et ce, bien que les effets de la crise aient commencé à se répercuter dès le début du mois de mars sur notre économie. C’est ainsi qu’au premier trimestre de cette année, nous avons enregistré une bonne situation des finances publiques, avec un excédent de 6,3 milliards de dirhams contre un déficit de 4,5 milliards de dirhams au terme du premier trimestre de l’année précédente. Les recettes brutes ont affiché une hausse de 8%, ce qui montre que l’année commençait sur un trend plutôt positif. Ce fut aussi le cas avec l’amélioration d’autres indicateurs tels que le taux de chômage et les investissements directs étrangers, en plus du bon positionnement du Maroc dans plusieurs classements internationaux. Maintenant, il est un fait que l’année 2020 sera difficile, non seulement pour l’économie nationale, mais aussi pour l’ensemble des pays du globe, y compris les plus grandes puissances mondiales.

Le monde entier est confronté aujourd’hui à une véritable crise économique à cause de cette pandémie, qui s’est traduite par des pertes humaines considérables et la paralysie d’une grande partie des activités productives dont personne aujourd’hui ne peut évaluer avec certitude l’impact à moyen et long termes, ni même à court terme. Il s’agit d’une crise subite et sans précédent, ayant pris de court tous les pays, y compris les plus développés, dont le déclencheur est un virus mystérieux que l’on découvre chaque jour et dont les études scientifiques n’ont pas encore fini de se contredire à son sujet. Si le facteur générateur même de la crise, et qui relève de la science exacte, n’est pas encore maîtrisé, comment prétendre vouloir maîtriser ses impacts de manière responsable? Nous sommes devant une situation où il faut faire preuve d’humilité, d’écoute attentive aux experts et scientifiques et de sagesse pour décider des mesures les plus adéquates et les mieux acceptables.

Il reste entendu qu’à l’instar d’autres pays du monde, le Maroc n’est pas à l’abri de ce qui se passe dans son entourage international et régional, et clairement la pandémie est en train d’impacter l’économie nationale, notamment du fait que cette dernière est intégrée dans l’économie mondiale et les chaînes de valeur transnationales. Toutefois, faut-il le rappeler, cette pandémie n’a pas que des effets négatifs sur le plan économique, mais d’abord sur les plans humain et social.

Ce constat nous interpelle davantage sur la réponse qu’apporte le Maroc face à cette situation exceptionnelle…
Le choix du Maroc, dès le début de la crise, a été porté, sous la conduite éclairée de Sa Majesté le Roi, que Dieu le protège, sur la préservation des vies humaines, indépendamment de toute autre considération, car la vie humaine n’a pas de prix. C’est pour cela que la Maroc a pris très tôt des mesures préventives strictes, allant de l’arrêt total de tout transport de voyageurs vers et depuis le Maroc jusqu’au confinement strict des citoyens en passant par la fermeture des écoles et universités, des cafés et restaurants, et, provisoirement, des mosquées, pour n’en citer que ceuxlà. C’est vrai que cela coûte très cher pour notre économie mais c’est le prix à payer pour éviter de lourdes pertes sur les plans humain et sanitaire. Le 6 mars 2020, avant même l’entrée en vigueur des principales mesures préventives, j’ai tenu une réunion, accompagné de certains membres du gouvernement, avec les responsables de la CGEM. Lors de cette réunion nous avons échangé autour de la gravité potentielle de la crise sur l’économie nationale, et nous avons décidé de créer une instance de veille, que j’ai chargé le ministre de l’Économie, des Finances et de la Réforme de l’Administration de présider.

Suite à cela, le Comité de Veille Economique a été mis en place et a été chargé d’étudier les répercussions de la pandémie sur les plans économique et social, et de proposer des solutions. J’ai également tenu plusieurs conseils de gouvernement, à une cadence pouvant aller jusqu’à deux fois par semaine, pour l’étude et l’approbation de plusieurs décrets et décisions en rapport avec cette crise. Des centaines de mesures ont été prises par le gouvernement à date, aussi bien en termes de prévention, que pour minimiser les impacts de cette crise, et nous sommes aujourd’hui à environ 3% du PIB consacré à la lutte contre les effets de cette pandémie, ce qui place le Maroc au 4ème rang des pays au niveau mondial en termes de mobilisation de ressources financières pour lutter contre cette pandémie. Mais s’il ne faut retenir que trois points forts en relation avec la minimisation des impacts de cette crise, je citerai les décisions clairvoyantes de Sa Majesté le Roi, que Dieu le glorifie, ensuite le grand élan de solidarité national de nos concitoyens, et enfin la forte mobilisation collective du gouvernement et de toutes les Institutions et des forces vives de la Nation.

Une loi de finances rectificative est en discussion. Quelles en sont les priorités?
Une loi de finances rectificative nécessite d’abord une meilleure appréciation des paramètres macro-économiques, afin de la construire sur des hypothèses sérieuses et plausibles. Or, ces paramètres sont actuellement en changement continu, et nécessitent d’être mieux cernés et affinés. Par ailleurs, nous ne sommes qu’au début du deuxième trimestre avec un premier trimestre qui était plutôt conforme à nos prévisions. Nous suivons de près la situation économique, et, pour l’heure, nous avons donné nos instructions, par le biais d’une circulaire, aux administrations et aux établissements publics pour rationaliser les dépenses et orienter les ressources disponibles vers les priorités qu’exige la nécessité de faire face à la crise sanitaire et à ses impacts économiques et sociaux; et ceci jusqu’à la fin du mois de juin prochain. Les mois à venir nous permettront de nous prononcer sur une éventuelle loi de finances rectificative.

La crise actuelle a montré les limites du secteur de la santé, entre autres, en termes de ressources humaines et en matériels. Comptez-vous vous pencher sérieusement sur sa mise à niveau?
Il est tout à fait juste qu’au niveau mondial, particulièrement dans les pays les plus touchés par cette crise, le secteur de la santé connait une grande perturbation due au nombre considérable de personnes infectées par le Coronavirus et notamment pour les cas nécessitant la réanimation ou des soins intensifs. De manière générale, la capacité des systèmes de santé dans le monde entier n’est pas dimensionnée pour supporter des pandémies généralisées entrainant un nombre aussi grand de malades en si peu de temps, notamment pour le cas de ce Covid-19 qui se caractérise par un pouvoir de contagion couplé à un pouvoir de mortalité élevés. Pour ce qui nous concerne, nous nous sommes penchés énergiquement sur la mise à niveau du secteur de la santé dès le début de notre mandat, et ce gouvernement a, depuis l’année 2018, doublé l’effectif des nouvelles recrues affectées au système de santé chaque année, puisque nous recrutions environ 2.000 personnes par an contre 4.000 par an aujourd’hui. Par ailleurs, le budget alloué à la santé a progressé sur les deux dernières années de près du quart. Ce qui constitue une preuve tangible de l’effort considérable consenti par ce gouvernement en faveur du secteur de la santé, même si nous sommes conscients qu’il reste encore du chemin à parcourir, en termes de moyens humains et matériels, et surtout de bonne gouvernance, pour avoir un système de santé au diapason et au niveau des aspirations légitimes de tous les Marocains à travers toutes les régions du Royaume. Maintenant et grâce aux mesures préventives et anticipées, Dieu merci, la situation est maîtrisée au niveau de nos hôpitaux.

A ce propos, je tiens à remercier notre Roi, que Dieu le préserve, qui a donné ses ordres pour que la médecine militaire, avec ses moyens et son personnel, apporte son appui et vienne en renfort de notre système de santé civil. De même et sur le plan sanitaire, le ministère de la Santé a pris des mesures vigoureuses dès le début de la crise, mettant en place les protocoles à suivre pour tous les cas de figure en liaison avec un malade Covid-19. Il s’agit, notamment, de la mise en place d’un protocole thérapeutique qui a permis –entre autres– d’atteindre un taux de létalité avoisinant les 4% au moment où la moyenne mondiale concernant ce taux est d’environ 6% avec des pays qui ont atteint plus de 10%. Je tiens à cette occasion à renouveler mes condoléances les plus attristées aux familles des défunts qui ont perdu la vie dans cette crise, que Dieu les ait en sa sainte miséricorde. Pour conclure sur cette question, je peux rassurer l’opinion publique que la situation sanitaire au Maroc est maîtrisée, et que notre système de santé national est bien outillé et doté en ressources pour affronter cette crise sanitaire. Je rappelle que nous utilisons actuellement seulement 14% des capacités de réanimation dédiées au Covid19. Je ne peux, à ce propos, manquer de saluer les efforts considérables de nos hommes et femmes médecins, infirmiers, auxiliaires de santé et tout le personnel de la santé publique civile et militaire, mais également privée, et remercier ces courageux professionnels qui se trouvent chaque jour au front contre ce virus et pour veiller sur notre santé.

Le secteur informel est aussi une véritable bombe qui a explosé à la figure de tout le monde à l’occasion de cette crise. Que prévoit le gouvernement une fois la crise sanitaire derrière nous?
Comme vous le savez, le secteur informel est vital pour beaucoup de nos concitoyens. Cependant, sa contribution au financement du budget de l’Etat est faible, et ses acteurs pâtissent d’une grande fragilité sociale. C’est pourquoi, la problématique que vous avez soulevée ne date pas d’aujourd’hui, et doit être abordée dans le cadre d’une vision globale et multidimensionnelle. Conscient de cette problématique, le gouvernement a, durant les trois dernières années favorisé l’organisation de ce secteur, notamment avec l’aide de l’INDH, a continué à appuyer le système du RAMED, a lancé un grand chantier prometteur d’extension de la couverture sociale, et a encouragé et renforcé le dispositif des auto-entrepreneurs, dont le nombre a atteint plus de 200.000, ce qui dépasse de loin notre objectif fixé dans le programme gouvernemental. Maintenant, face à cette crise, le gouvernement a décidé, depuis le début, d’apporter autant que possible, une aide financière directe aux ménages opérant dans le secteur informel.

Cette opération de soutien de ces ménages s’est déroulée en deux étapes: une première visant les ménages ramedistes qui n’ont plus de revenus du fait du confinement obligatoire et donc ont bénéficié d’aides financières. Une deuxième étape concerne les ménages non-ramedistes, opérant dans l’informel et qui ont aussi perdu leurs revenus à cause du confinement. Dieu soit loué, grâce à ces aides, fruits de l’entraide et de solidarité entre les marocains, nous avons pu alléger le fardeau pour les personnes concernées. Maintenant, une fois la crise derrière nous –pour reprendre les termes de votre question- il faudrait que les personnes évoluant dans le secteur informel soient accompagnées pour intégrer le secteur formel, se conformer aux dispositions réglementaires, et bénéficier de l’équité fiscale et sociale. Par leur intégration au secteur formel, cette frange de la population deviendra visible et contribuera à l’économie de son pays dans le cadre d’un Maroc solidaire, juste et équitable, capable de soutenir ses citoyens en toutes circonstances, et d’avoir les moyens de financer des ouvrages dont ils seraient les premiers à bénéficier, tels l’hôpital et l’école publics ainsi que toutes les infrastructures et services publics essentiels.

Certains disent qu’à quelque chose malheur est bon, en ce sens que la situation actuelle nous interpelle sur les priorités des politiques publiques. Le gouvernement at-il élaboré un nouveau schéma pour renforcer le social? Comme vous avez peut-être pu le constater, le programme gouvernemental a une orientation sociale très forte. Devrais-je encore rappeler quelques réalisations en la matière, en plus du secteur de la santé cité plus haut, telles que l’accord social avec les syndicats au mois d’avril 2019, ou l’augmentation significative des budgets de plusieurs secteurs et filets sociaux: le programme Tayssir, les bourses aux étudiants, le transport et cantines scolaires, etc. Par ailleurs, ce gouvernement a lancé deux assises de la protection sociale, ayant abouti à une politique nationale intégrée de la protection sociale avec un programme de ciblage en cours de réalisation basé sur l’identifiant social et le registre social unique.

D’ailleurs le projet de loi portant sur la mise en place de ce registre social est actuellement en cours d’approbation au Parlement. Cette crise a en réalité démontré la pertinence de l’orientation sociale de ce gouvernement, confirmée par les actions prises sur le terrain pour soutenir aussi bien les salariés ayant perdu provisoirement leur emploi et déclarés à la CNSS, que les ramedistes ou non. Toutefois, et je suis d’accord avec vous, l’ampleur sans précédent de cette crise nous interpelle effectivement pour réfléchir à renforcer davantage cette orientation sociale. Plusieurs propositions sont en cours d’étude dans ce sens, et nous déciderons au moment opportun des améliorations idoines.

Des entreprises sont menacées de faillite avec, à la clé, des dizaines de milliers de sans emploi. Que prépare le gouvernement pour y remédier?
Clairement, nous sommes en train de vivre des changements de paradigme à plusieurs niveaux et nous devons en être conscients pour mieux préparer l’avenir. Il est vrai qu’il y a des secteurs qui ont subi de plein fouet les effets négatifs de cette crise et dont le rétablissement risque de prendre du temps, mais, d’un autre côté, il y a des secteurs qui sont en train de prendre le devant, je pense notamment aux secteurs de la santé, de l’industrie, du digital, de l’agriculture et j’en passe.

Ce qui se passe aujourd’hui entraînera, à mon avis, non seulement l’émergence d’un nouveau modèle de développement mais également de nouveaux modes de travail, de production et de consommation. La richesse connaîtra une transformation et une mutation mais pas une destruction dans l’absolu. Certes, on va assister à des déclins inévitables pour certains «postes», voire des métiers, dans certains secteurs, mais d’autres sont en train d’émerger fortement. Il y a là un effort d’adaptation à opérer, et très rapidement, de la part de l’administration, et des entrepreneurs et opérateurs économiques. Et, en effet, les Marocains ont démontré ce fort potentiel d’adaptation qui en a surpris plus d’un, même au niveau international, lorsque des industries marocaines se sont transformées rapidement pour produire des masques ou des respirateurs artificiels, combien nécessaires et utiles. Ce sont finalement des opportunités en ce moment qui s’ouvrent pour nos investisseurs et entrepreneurs, et qu’ils sauront saisir.

Le gouvernement, de son côté, ne ménagera aucun effort pour appuyer et soutenir ces transformations, comme ce fut le cas avec le programme Imtiaz technologies, qui appuie les TPME investissant dans la fabrication de produits et permettant de faire face à la pandémie Covid-19. Je rappelle aussi que le programme Intilak, initié par Sa Majesté le Roi, que Dieu le préserve, juste avant l’arrivée de cette pandémie, demeure toujours une opportunité pour la reprise escomptée, et constitue un appui fondamental pour tout entrepreneur qui souhaite investir. Dans l’immédiat, le Comité de Veille Economique, se réunissant aussi fréquemment que nécessaire, suit de très près la situation des entreprises et secteurs en difficulté et propose de façon continue les réponses idoines pour préserver au maximum la viabilité des entreprises et le maintien de leurs emplois.

Je peux citer par exemple le report de déclarations fiscales ou des échéances de crédits bancaires, en plus de la prise en charge des salariés affiliés à la CNSS en situation de cessation provisoire de travail. C’est pour cela que je suis confiant, et je pense que les Marocains, par leur forte capacité d’adaptation et d’apprentissage, pourront se mettre rapidement aux commandes d’une nouvelle économie pour créer de la richesse autrement, et hisser notre pays au rang des pays émergents, en profitant de leur intégration dans un espace africain qui leur est naturel, et de leur proximité avec l’Europe de l’autre côté.

Vous avez tenu une réunion avec les partis de la majorité mercredi 22 avril. Pourquoi maintenant?
L’ampleur et l’étendue de cette crise nécessite la mobilisation de toutes les forces vives de la nation. Le moment est à l’union et à la solidarité, toutes tendances politiques confondues. Dans de telles circonstances, la cohésion, l’écoute et l’inclusion ne sont pas uniquement salvateurs, mais relèvent aussi du devoir CITOYEN. En effet, j’ai tenu une réunion à distance avec les chefs des partis politiques représentés au Parlement, réunion qui était une réelle occasion pour saluer leur rôle en matière d’encadrement des citoyens et de leur exprimer mes remerciements pour leur implication dans ce combat contre la pandémie Covid-19, ainsi que leur interaction positive avec l’ensemble des décisions prises pour y faire face.

C’était aussi une occasion, pour les dirigeants de ces partis, de saluer les décisions et actions prises par notre pays sous la conduite éclairée de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu le préserve, de témoigner de leur fierté envers notre grande Nation et nos concitoyens, et d’exprimer leur appui à cet élan national. C’était aussi l’occasion de propositions utiles et d’un échange riche et pertinent sur nos choix et nos idées


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