El Othmani Hors Sol

Le gouvernement face à son bilan

Le Chef du gouvernement s’évertue à louer ce qu’il fait. Il ne met en valeur que les chiffres -sélectifs– qui à ses yeux sont significatifs de cette approche optimiste.

Que fait le gouvernement El Othmani? Comment évalue-t-il son action? Mais, en creux, qu’en estil au juste? Il y a là matière à interrogation tant le décalage est frappant entre les réalités et le discours aseptisé, autosatisfait aussi, du bilan dressé par Saad Eddine El Othmani, le Chef du gouvernement, et l’état des lieux. Un tableau passablement contrasté qui nourrit nombre d’incertitudes quant aux annonces et leur déficit de crédibilité.

Avec obstination et même entêtement, le chef de l’Exécutif n’en démord pas: lundi 24 juin 2019, devant la Chambre des représentants, il a déclaré que son cabinet a pris le «le bon chemin». Et de ressasser à l’envi qu’il y a des motifs de satisfaction pour faire ce constat. Voici un mois et demi, le 13 mai 2019, présentant son action à mi-mandat devant la Chambre des représentants, il a invoqué à cet égard des indicateurs de réformes en progression. De quoi s’agit–il? Du gain de neuf places au classement Doing Business (60ème), du programme de l’auto-entrepreneuriat qui vient de dépasser les 100.000 bénéficiaires, de l’abaissement du taux de l’IS de 20% à 17,5%, de la création de 405.000 emplois au titre du programme d’Accélération industrielle ou encore du règlement de 40 milliards de retard de TVA. D’autres mesures ont été également citées.

Mercredi 26 juin 2019, devant le Parlement, il s’est ainsi cramponné de nouveau à son discours constant depuis bien des mois. En réponse au débat qui a suivi son intervention de politique générale, il a repris ce qu’il avait sans cesse déclaré, à savoir que la politique de son cabinet est bel et bien dans la bonne voie.Ses alliés sont-ils aussi fervents et optimistes? Ils se gardent bien de partager cette évaluation pratiquement euphorisante, s’attachent scrupuleusement à ne mettre en relief que les réalisations dans leurs domaines respectifs. Le malaise est là: les uns et les autres n’ignorent pas l’attentisme et la frilosité du climat d’affaires ni les effets du manque de visibilité et de crédibilité imputé au Chef du gouvernement actuel. Le moment venu, ils assumeront bien l’actif de leurs ministères respectifs, mais pas le passif de ce gouvernement El Othmani.

Discours constant
C’est la question globale de la croissance corrélée à l’emploi qui reste posée. Quelles perspectives se présentent à ce sujet? Le gouvernement a annoncé et promis une croissance de 5,5%; l’on est loin du compte avec un médiocre taux de 3% en 2018 et des prévisions à peine de ce même chiffre en 2019. Pas mieux, d’ailleurs, en 2020 du fait d’une campagne agricole moins que moyenne pour 2018-2019 et de ses effets pour le prochain exercice annuel. Pour ce qui est des grands agrégats macro-économiques, pas d’amélioration significative non plus (déficit du Trésor, compte courant, balance commerciale, réserves de change à hauteur de cinq mois). A la fin du mois de juillet, le wali de Bank Al Maghrib, Abdellatif Jouahri, ne va pas manquer de rappeler de nouveau, dans son rapport annuel présenté à S.M. le Roi, les résultats enregistrés en 2018 et les contraintes pesant encore sur l’économie.

Le diagnostic général, de la même veine, va dans le même sens tant dans les rapports d’institutions spécialisées nationales tel le HCP qu’internationales (FMI, Banque mondiale, OCDE, BAD…) Que dit-il? Qu’il y a bien des mesures prises et des efforts déployés mais que tout cela n’assure pas la mise en place de véritables leviers de changement pour une croissance forte, soutenue, durable pouvant réarticuler l’appareil de production vers un modèle de développement inclusif. Au coeur de ce débat, figurent, en bonne place, de grands dossiers. Le premier d’entre eux, minoré par le gouvernement, est celui de l’entreprise, son statut, son rôle sa dimension économique et sociale.

Pas de véritable relance économique
C’est en effet l’entreprise qui crée la richesse et, partant, l’emploi; l’Etat, lui, peine à créer bon an, mal an, quelque 25.000 emplois dans la loi de finances. Avec une arrivée annuelle sur le marché de l’emploi de plus de 300.000 jeunes, il y a donc tant à faire pour le secteur privé. Les entreprises sont-elles encouragées? Il suffit de se référer aux déclarations et rapport des fédérations professionnelles sectorielles et plus globalement de la CGEM pour donner une réponse conséquente: ce gouvernement n’assure pas; il ne crée pas des conditions d’une véritable relance économique par et avec les entreprises. Autre grand chantier: celui de la réforme du système éducatif et professionnel. Il y a bien du retard dans ce domaine. Difficile de dire que le Chef du gouvernement ait fait montre de beaucoup d’allant à cet égard. Le ministre de l’Education nationale, Saïd Amzazi, a-t-il bénéficié d’un fort soutien? Pas vraiment –à preuve les obstacles rencontrés pour l’adoption de la loi-cadre par le Parlement par suite des «résistances»… des parlementaires du PJD, un parti dont le secrétaire général n’est autre que le Chef du gouvernement en personne.

Même lenteur pour ce qui est de l’implémentation de la régionalisation, pour laquelle il a fallu des recommandations répétées du Souverain pour que le texte sur la déconcentration soit finalement publié en novembre 2018. Si bien que près de quatre ans après les élections régionales de septembre 2015, la région n’a pas encore pris forme et contenu dans la nouvelle articulation institutionnelle prévue par la Constitution de juillet 2011. Au fond, pourquoi ce cabinet pèche-t-il par toutes ces insuffisances? Il lui manque l’ambition, des convictions et l’incarnation. L’ambition? toutes ses composantes -et au premier rang le PJD de Saâd Eddine El Othmani- gèrent des départements et les secteurs qui s’y rattachent mais sans beaucoup de volontarisme ni de projet. Quels ministres se sont identifiés pleinement à des réformes pour les assurer et les porter avec détermination, courage et le cas échéant avec impopularité? Quelques uns au plus! Les objectifs énoncés dans le programme d’investiture par le Parlement, à la fin avril 2017, gardent-ils quelque actualité? Le Chef du gouvernement ne s’y réfère plus comme si ce programme était frappé de caducité. C’est que de fortes corrections apportées par le Souverain ont conduit pratiquement à cette situation, quelque mois seulement après avec les recommandations et décisions prises depuis une vingtaine de mois: éducation, formation professionnelle, relance de la croissance.

Nouveau modèle de développment
Avec en particulier le discours royal du 13 octobre 2017, devant le Parlement, c’est le modèle économique même qui a été réexaminé. Qu’en est-il en cette fin juin 2019? Le gouvernement s’est-il attelé à l’élaboration et à la finalisation d’un nouveau modèle? Il tient bien un discours en la matière; guère plus. Ce qui lui manque n’est-ce pas aussi des convictions? Cela implique une vision claire de la situation. Or, le Chef du gouvernement s’évertue à louer ce qu’il fait. Il ne met en valeur que les chiffres -sélectifs– qui à ses yeux sont significatifs de cette approche optimiste.

Occultation et déni
Il se félicite dans le même temps de la solidarité et de l’appui des composantes de sa majorité qu’il présente comme «la plus belle majorité de l’histoire du Royaume»… Il fait bien référence à des «divergence normales» au sein de celles-ci sans autre forme de procès. Il est dans l’occultation, le déni pour tout dire alors que cette majorité est profondément divisée, tournée vers une âpre compétition électorale en 2020 et 2021.

Enfin, ce gouvernement manque d’incarnation. El Othmani arrive-t-il à exposer une vision et les décisions qu’elle exige? Difficile de le croire. Son leadership n’est pas probant à la tête de son parti, avec les divisions qui ont marqué le congrès de décembre 2017 et le «statut» persistant de Abdelilah Benkirane encore prégnant et pesant tant au sein de la formation islamiste qu’au-delà.

Pas davantage, El Othmani n’est arrivé à imposer son autorité au sien de la majorité; affaibli au sein du PJD, il pouvait difficilement le faire à l’égard des cinq alliés de son parti au gouvernement. Comme à titre compensatoire, et pour donner le change, il croit efficient de déclarer que : «S.M. le Roi est satisfait de notre travail». Il donne là une lecture bien personnelle de communiqués et de décisions du Souverain traduisant plutôt le mécontentement assorti de sanctions de ministres ou autres, et de réformes retoquées...


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