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Elections de mi-mandat americaines : ce que nous attendons de l’Amérique

A l’issue des élections de mi-mandat du 8 novembre 2022, le Parti démocrate de Joe Biden garde le contrôle du Sénat. Jusqu’où son administration peut-elle aller dans ses relations avec le Maroc ?

 

Quand le président américain Joe Biden se présente ce 9 novembre 2022 face aux caméras de télévision pour se féliciter des premiers résultats du Parti démocrate (PD), dont il est issu, aux élections de mi-mandat organisées la veille aux États-Unis, ce ne sont pas seulement ses citoyens qui ont les yeux rivés sur leurs petits écrans. Du fait de son impact forcément mondial au vu de l’implication du pays de l’oncle Sam dans les quatre coins de la planète, le scrutin a également été fortement suivi à l’étranger, et le Maroc n’a bien sûr pas pu y échapper. Pour le Royaume et ses autorités, l’intérêt était naturellement lié à la question du Sahara marocain, dont une partie de l’avenir international se joue au sein des institutions législatives américaines. Le Sénat, notamment, qui constitue la deuxième chambre du parlement américain, à savoir le Congrès, a également son mot à dire sur la politique étrangère des États-Unis, et ce à deux niveaux principalement: la nomination des responsables diplomatiques, à commencer par le secrétaire d’État, qui tient lieu outre-Atlantique de ministre des Affaires étrangères; et surtout, en ce qui intéresse le Maroc, la ratification des traités.

 

Retraite d’un pro-séparatiste notoire

C’est-à-dire que si le Maroc souhaite aller plus avant eu égard à la reconnaissance par les États-Unis de sa souveraineté sur son Sahara et obtenir davantage que le décret qui avait été signé dans ce sens en décembre 2020 par le président Donald Trump, il ne peut faire l’économie d’un passage par le circuit sénatorial US. Et à ce niveau, il pouvait assurément, des mois avant la tenue des élections, se satisfaire d’un changement d’ores et déjà acté, en l’occurrence le départ, annoncé dès le 25 février 2022, à la retraite du sénateur de l’État de l’Oklahoma, Jim Inhofe. “C’est certainement une très bonne nouvelle pour le Maroc,” nous confie, dans l’interview qu’il nous a accordée, le politologue américain Calvin Dark. Pour ceux qui ne le connaissent pas, M. Inhofe est le premier responsable du retard pris par M. Trump dans sa décision relative au Sahara marocain.

En effet, c’est dès mai 2020, soit sept mois avant, que cette décision aurait pu être rendue publique, n’était le lobbying du sénateur républicain, pro-séparatiste notoire et qui dès novembre 2005 s’était fait remarquer en qualifiant, à la sous-commission sur l’Afrique, les droits de l’Homme mondiaux et les opérations internationales du Sénat, la présence du Maroc dans son Sahara d’“occupation” -il s’est aussi rendu à deux reprises, en février 2009 et février 2017, dans les camps de Tindouf, en Algérie, où le Front Polisario tient ses bases.

En cette année 2020, M. Inhofe se trouve être président de la commission des forces armées du Sénat, et M. Trump a, par conséquent, besoin de son soutien pour tout ce qui a trait à la politique de défense qu’il veut mettre en œuvre. Sauf que ce qui se passe c’est que la relation entre les deux hommes tourne en eau de boudin après le refus de M. Inhofe d’ajouter deux amendements à la loi annuelle d’autorisation de la défense nationale qui est soumise à la discrétion du Sénat: un premier amendement qui rend les plateformes de réseaux sociaux responsables du contenu publié sur elles en annulant la fameuse “section 230 du Communications Decency Act”, ce qui pouvait constituer un moyen pour M. Trump de faire payer ces plateformes pour leur opposition à lui au cours de la campagne présidentielle où il briguait son second mandat; et un deuxième amendement qui, lui, ferme la porte au changement des noms des bases militaires portant ceux des chefs confédérés, et ce afin de maintenir l’appui à son égard de l’électorat conservateur notamment du Sud.

 

Un véritable acquis pour la paix

On le sait aujourd’hui, le chef du cabinet de M. Trump, Mark Meadows, son haut conseiller et gendre, Jared Kushner, et son représentant spécial pour les négociations internationales, Avi Berkowitz -qui, soit dit en passant, fut le principal interlocuteur du Maroc et en l’espèce du ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, pendant les pourparlers- y voient une ouverture pour réactiver le dossier de la reconnaissance de la marocanité du Sahara marocain et obtenir en échange le rétablissement de ses relations avec Israël et son adhésion aux accords d’Abraham portés par l’administration Trump.

Ce à quoi M. Trump donne suite, et ni les récriminations de M. Inhofe, que relaie notamment une tribune publiée sur le bimensuel Foreign Policy, où il appelle M. Biden à revenir sur la décision de M. Trump une fois installé, ni son lobbying auprès de MM. Tony Blinken et Lloyd Austin au moment où ces derniers sont entendus en janvier 2021 par le Sénat pour être confirmés aux postes respectifs de secrétaire d’État et secrétaire à la Défense dans l’administration Biden, n’y feront quelque chose. C’est que la nouvelle administration, bien qu’à l’évidence peu chaude à l’idée d’appuyer de façon on ne peut plus ouverte le Maroc en raison de l’adhésion d’une certaine frange du PD aux thèses séparatistes, ne pouvait en même temps revenir sur ce qui a indéniablement constitué un véritable acquis pour la paix dans la région MENA (Moyen-Orient/Afrique du Nord).

 


Pouvoir d’influence

Parallèlement, le Maroc pouvait également compter sur le soutien du complexe militaro-industriel américain, aussi bien pour des considérations géostratégiques de lutte contre le terrorisme au Sahara et au Sahel, où le Royaume est un allié, que commerciales, puisque l’on sait que les fabricants d’armements étasuniens souhaitent récupérer une partie des 20 milliards de dollars que les Forces armées royales (FAR) projettent d’investir au cours de la présente décennie 2020 pour se moderniser (l’Agence pour le commerce international, qui relève du département du Commerce, y avait même consacré toute une note en octobre 2021). Mais le Congrès garde quand bien même un pouvoir d’influence et, éventuellement, de nuisance non-négligeable: si, deux ans plus tard, un consulat des États-Unis n’a toujours pas vu le jour à Dakhla, la capitale économique du Sahara marocain, alors qu’il avait été promis, c’est essentiellement en raison de l’institution législative américaine.

Ainsi, la commission des crédits du Sénat, qui s’occupe des questions de financement, s’est jusqu’ici vertement opposée à la construction et l’exploitation de ce consulat, et il ne faut pas chercher bien loin pour comprendre pourquoi: son président n’est autre que Patrick Leahy, sénateur démocrate de l’État du Vermont qui, comme M. Inhofe, n’est, pour le moins, pas vraiment connu pour défendre l’intégrité territoriale du Maroc.

En février 2021, M. Leahy avait en fait été avec M. Inhofe à la baguette d’une lettre signée par vingt-cinq autres sénateurs et adressée à M. Biden pour l’“exhorter (...) à annuler une décision erronée”. Huit mois plus tard, il se fendait d’une deuxième missive, cette fois avec neuf autres sénateurs seulement, “réaffirm[ant] le droit du peuple du Sahara occidental (sic) à l’autodétermination, plaid[ant] pour la libération des prisonniers politiques et protég[eant] la liberté d’expression de chaque Marocain et Sahraoui (sic)”.

 

Activisme diplomatique

Une autre “bonne nouvelle”, toutefois, pour reprendre M. Dark? A l’instar de M. Inhofe, M. Leahy va également prendre sa retraite. Doyen des sénateurs ou président pro tempore du Sénat comme c’est l’appellation d’usage aux États-Unis, puisque c’est depuis janvier 1975 qu’il siégeait à la deuxième chambre du Congrès, il a décidé de ne pas se porter candidat pour une neuvième fois consécutive, et c’est le démocrate Peter Welch, élu au score de 68,5% face au républicain Gerald Malloy, qui s’apprête désormais à lui succéder en tant que sénateur du Vermont. Mais il faut toutefois rester prudent: à la présidence de la commission des crédits, on va désormais retrouver la nouvelle présidente pro tempore du Sénat, à savoir Patty Murray, également démocrate et, surtout, soutien par le passé de l’organisation d’un soi-disant référendum d’autodétermination au Sahara marocain. Avec M. Inhofe notamment -déjà lui-, elle avait appelé, en septembre 2001, le secrétaire d’État Colin Powell à faire en sorte que ce référendum se tienne. Est-elle, depuis lors, restée sur la même ligne? C’est à voir, mais elle n’avait en tout cas pas cosigné la lettre de février 2021 de M. Inhofe.

En tout cas, le fait que le PR ait officiellement repris le contrôle de la Chambre des représentants, en parvenant à avoir remporté huit sièges supplémentaires au soir du 16 novembre 2022, pourra éventuellement contribuer à peser dans la balance du Maroc étant donné que la première chambre du Congrès a également son mot à dire au niveau du budget fédéral (il ne peut s’agir pour l’heure que de pures spéculations). Mais ce n’est pas que sur le sujet de la construction du consulat de Dakhla que la composition du Congrès impacte directement le Maroc: c’est aussi le cas en ce qui s’agit de la livraison d’armement, car c’est en raison du Sénat que les FAR ne se sont pas encore fait livrer les drones MQ-9 Reaper de General Atomic, également promis par l’administration Trump et qui sont censés lui apporter un avantage décisif face à l’Algérie.

Le Sénat a, à cet égard, le pouvoir de bloquer toute vente d’armement à des pays tiers s’il le souhaite (comme il l’avait fait à l’égard des Émirats arabes unis lorsqu’ils ont voulu se doter des avions de chasse F-35). De façon générale, on pourrait, à partir de ces différents éléments, croire que le tableau est noir pour le Maroc, mais c’est bien tout-à-fait le contraire; grâce à son activisme diplomatique et, il faut le dire, les millions de dollars dépensés en lobbying (Foreign Policy avait estimé en février 2014 les sommes totales investies jusqu’alors à 20 millions de dollars) il a fait éloquemment pencher la balance en sa faveur au cours des vingt dernières années.

 

Une fenêtre d’opportunité

A titre d’exemple, c’est au Maroc qu’est directement octroyée depuis 2015 l’aide destinée, au titre du budget fédéral américain, aux provinces du Sud; ce qui revient automatiquement à reconnaître, même de façon tacite, la marocanité de ces dernières.

Et au cours des deux derniers mois en particulier on a vu des développements inédits vis-à-vis de l’Algérie: d’abord, le 15 septembre 2022, par le biais du sénateur de l’État de Floride, Marco Rubio, puis, deux semaines plus tard, celui de 27 députés menés par la Républicaine Lisa McClain, la voisine de l’Est a été directement prise à partie en raison de ses achats d’armements russes. Lesquels armements visent bien évidemment un pays précis du voisinage algérien qui n’est ni la Mauritanie, ni le Mali, ni le Niger, ni la Libye, ni la Tunisie. De là à ce que l’administration Biden adopte un train de sanctions, c’est un pas que seuls les besoins gaziers de l’Europe -et le lobbying français, principalement- devraient l’empêcher de franchir, mais le Maroc dispose indéniablement d’une fenêtre d’opportunité qui pourrait potentiellement lui profiter. Reste aux électeurs américains à faire les choix qui les arrangent et qui, surtout, pourraient arranger les administrations présente comme futures pour pouvoir faire montre d’un soutien sans plus d’ambages à l’égard du Maroc et de son intégrité territoriale…l

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