Élections Américaines: ce que la victoire de Biden veut dire

La victoire de l’ancien vice-président américain au scrutin du 3 novembre ne doit pas faire oublier que l’actuel locataire de la Maison-Blanche a obtenu plus de 72 millions de votes.

La veille de cette présidentielle US du 3 novembre 2020, l’historienne et journaliste américaine Jill Lepore posait la question de savoir si l’élection de Donald Trump en 2016 à la tête du pays de l’Oncle Sam avait seulement constitué une anomalie dans son histoire moins que triséculaire où s’il s’agissait de la manifestation la plus visible d’une nouvelle tendance typiquement étasunienne à privilégier les intérêts de groupe au détriment de ceux de la Nation.

Selon elle, M. Trump avait poussé à l’extrême, pour arracher la magistrature suprême, le jeu des communautés, que John Fitzgerald Kennedy aurait été le premier à mettre à profit au cours de sa campagne victorieuse pour le scrutin de novembre 1960, et le fait qu’il soit réélu aurait constitué pour elle la confirmation de la fin du “e pluribus unum”, ou “de plusieurs, un” en latin, qui sert de devise aux États-Unis depuis leur constitution dans le dernier quart du XVIIIe siècle.

Et il est vrai que l’homme d’affaires a souvent donné l’impression, au cours de son mandat, d’être d’abord le président d’une certaine Amérique blanche, anglo-saxonne et protestante, ou WASP comme on dit outre-Atlantique (White Anglo-Saxon Protestant), même s’il clamait par exemple récemment que “personne n’avait fait ce [qu’il] a fait pour la communauté” afro-américaine “depuis Abraham Lincoln”, sachant que c’est ce dernier qui, en tant que président, avait mis fin à l’esclavage de ladite communauté. Beaucoup tiennent, ainsi, rigueur à M. Trump de ne pas avoir ouvertement condamné les groupes de l’alt-right, qui tient lieu d’extrême droite américaine, à l’instar des Proud Boys, se contentant de leur demander de se tenir à carreau (l’expression anglophone originale, “stand back and stand by”, fut même reprise en tant que slogan dans la foulée par ledit groupe).

Vocation de “salad bowl”
Avec l’élection de Joe Biden officiellement actée par les médias le 7 novembre, une fois qu’il eut atteint la barre des 270 grands électeurs nécessaires grâce au vote en sa faveur des États de l’Arizona, du Nevada et de la Pennsylvanie (en attendant, vraisemblablement, également la Géorgie), on pourrait penser que les États-Unis seront appelés, dans le proche avenir, à retrouver la vocation de “salad bowl” constitutifs de l’exceptionnalisme du pays, lui qui accueille sur son territoire quelque 50 millions de migrants, soit un cinquième du total de la population expatriée dans le monde.

C’est en tout cas la volonté affichée du concerné, qui dans son discours de victoire depuis son fief de Wilmington, dans l’État du Delaware, a affirmé qu’il serait “un président qui ne cherche pas à diviser mais à unifier”. “Pour progresser, nous devons arrêter de traiter nos adversaires comme nos ennemis. Ce ne sont pas nos ennemis,” a répété M. Biden, en référence au discours considéré comme clivant par son cercle proche de son prédécesseur, qu’il n’a au passage pas mentionné une seule fois.

Mais comme l’avait souligné le journaliste du mensuel Vanity Fair, Gabriel Sherman, alors que l’indécision était encore de mise au sujet de l’identité du futur locataire de la Maison-Blanche, M. Biden “aura à gouverner dans un pays de Trump”. “Incroyable à quel point Trump est compétitif avec plus de 230.000 morts de Covid et des enfants enfermés dans des cages et tout le reste,” avait-il mis en exergue sur le réseau social Twitter.

Car l’élection de M. Biden ne doit pas faire oublier que M. Trump a, en même temps, obtenu plus de 72 millions de votes, soit plus qu’aucun autre président élu dans l’histoire des États-Unis (Barack Obama, en 2008, en avait recueilli 69 millions), et que c’est en fait la mobilisation de l’électorat progressiste dans de nombreux États, notamment en Géorgie grâce à l’action de terrain de l’ancienne députée PD (Parti démocrate, le même que celui de M. Biden) Stacey Abrams, qui a permis d’inverser la donne.

Quand bien même la rhétorique du président sortant est qualifiée de “dure” par M. Biden, elle semble, ainsi, continuer de séduire encore un large pan de la population américaine qui, de proche en proche, a commencé à se sentir “étrangère dans son propre pays”, pour reprendre le titre d’un ouvrage que la sociologue Arlie Russell Hochschild avait consacré il y a quelque quatre ans aux soutiens du mouvement conservateur du Tea Party dans l’État de Louisiane et dans lequel elle avait mis en évidence le fait que de nombreux Américains se sentent désormais passer à la trappe au profit notamment des Noirs et des femmes qui, eux, ont pu bénéficier des politiques de discrimination positive des administrations successives.

Politicien talentueux
Une analyse que partage notamment le président russe Vladimir Poutine, qui dans ses “Conversations” avec le cinéaste américain Oliver Stone sorties en juillet 2017, avait dit de M. Trump qu’“il a identifié la fibre dans l’âme des gens sur laquelle il a su jouer pour gagner leur coeur”, niant en même temps tout ingérence de la part de son pays comme beaucoup continuent encore de l’en accuser. Ce qui, soit dit en passant, explique sans doute le fait que M. Trump bénéficie toujours de l’appui du Parti républicain (PR), au nom duquel il avait été porté au pouvoir, dans son refus de concéder l’élection de M. Biden, qu’il continue de considérer comme truquée.

En effet, le chef du Grand Old Party au Sénat, Mitch McConnell, a affirmé ce 10 novembre au Congrès que M. Trump était “dans son droit d’examiner les allégations d’irrégularités et d’évaluer ses options juridiques”, ce qui revient de fait à le soutenir, même si de nombreux observateurs estiment qu’il s’agit d’une cause d’ores et déjà perdue. Il en va, en fait, de la survie du PR, qui doit notamment remporter l’élection sénatoriale prévue le 5 janvier 2021 en Géorgie pour garder sa majorité à la deuxième chambre du parlement et ainsi un tant soit peu compliquer la tâche à M. Biden durant son mandat.

Le trumpisme est, pour ainsi dire, loin d’être mort. “La situation est une configuration parfaite (...) pour un politicien talentueux pour mener campagne autour [de la même idéologie] en 2024,” avertit, ainsi, le mensuel The Atlantic. Le PD demeure, pour sa part, profondément divisé, comme l’avaient déjà montré ses primaires présidentielles, et d’ailleurs dès après l’élection une passe d’armes a opposé sur Twitter sa députée de New York et une des principales représentantes de son aile socialiste, Alexandria Ocasio-Cortez, au porte-parole du Comité national démocrate (CND), John Kasich, après que ce dernier eut accusé ladite aile d’avoir failli coûter à M. Biden sa victoire.

Ce dernier devra, en tout état de cause, déployer des trésors d’imagination pour “guérir” les États-Unis, comme il en a fait la promesse à Wilmington, car c’est un pays somme toute malade de sa direction politique dont il s’apprête à prendre les commandes.

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