Pour qui vote Rabat?

Élections présidentielles Américaines, le 3 novembre 2020

Aussi bien Donald Trump que Joe Biden feront en sorte, on peut le gager, que les relations entre Rabat et Washington gardent leur caractère d’excellence.

En 2016, le Maroc s’appuyait sur les excellentes relations qu’il avait tissées au fil des ans avec Hillary Clinton, depuis l’époque où elle était première dame des États-Unis, pour la soutenir dans son duel face à Donald Trump aux présidentielles américaines. Finalement, c’est le dernier cité qui l’avait emporté, et d’aucuns, parmi les officiels marocains, avaient à l’époque craint que l’homme d’affaires républicain cherche à faire payer au Maroc son alignement sur l’ancienne secrétaire d’État US, surtout qu’il s’était fait le relais pendant sa campagne sur Twitter d’un article du média électronique “The Daily Caller” alléguant d’une contribution de 28 millions de dollars du Royaume à la Fondation Clinton, appartenant à l’ancien président américain et mari de Mme Clinton, Bill Clinton, via le groupe OCP.

Une ligne favorable
M. Trump n’en a cependant rien fait; au contraire, Rabat a été soulagé, au bout du compte, de constater qu’il ne s’écartait pas de la ligne américaine traditionnellement favorable au Maroc, si l’on excepte quelques moments de flottement quand il eut pour conseiller à la sécurité nationale, entre avril 2018 et septembre 2019, l’ancien représentant permanent de l’administration George W. Bush auprès des Nations unies, John Bolton, pro-séparatiste notoire qui poussa notamment pour la réduction du mandat de la Minurso, la mission onusienne de paix au Sahara marocain, à six mois seulement -la durée habituelle d’un an a, ceci dit, été restaurée aussitôt son limogeage acté.

Dossier israélien
Cette année 2020, on a même parlé de l’ouverture d’un consulat américain à Laâyoune, en échange toutefois de la reconnaissance d’Israël et de l’établissement de relations diplomatiques avec lui. S’il n’en a, au final, rien été, le Maroc “réaffirm[ant]” le 8 février à Mahmoud Abbas, par la voix du ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, à Amman, sa “position constante (...) de soutien à la question palestinienne” -c’est le roi Mohammed VI en personne qui avait dépêché le chef de la diplomatie auprès du président palestinien dans la capitale jordanienne, où il se trouvait alors-, il n’en reste pas moins, justement, que le “deal” en question -une des expressions favorites de M. Trump- est resté par la suite sur le tapis.

Car le président américain, pour sa réélection qui se joue donc ce 3 novembre, a beaucoup misé sur le dossier israélien et en l’occurrence sur le fait qu’Israël normalise ses relations avec les pays arabes, dont seuls deux étaient jusqu’au mois d’août encore en termes officiels avec l’État hébreu, à savoir l’Égypte et la Jordanie. Or l’on a vu, au cours des dernières semaines, coup sur coup les Émirats arabes unis, Bahreïn et enfin, ce 23 octobre, le Soudan, ouvrir des canaux diplomatiques, chacun en échange d’un ou plusieurs avantages: possibilité par exemple pour Abou Dabi d’enfin acquérir les fameux F-35 Lightning II de Lockheed Martin alors que Tel-Aviv y opposait visiblement auparavant son véto, retrait de Khartoum de la liste des États sponsorisant le terrorisme où il figure depuis août 1993 -le régime d’Omar el-Bechir, déchu comme chacun le sait de son poste de président en avril 2019 suite à la révolution qu’avait alors connue le pays nilotique, entretenait à l’époque des liens avec plusieurs organisations jihadistes, dont Al-Qaïda.

Pour M. Trump, son pro-israélisme vise surtout à remporter les faveurs de l’électorat évangéliste, largement sioniste en ce qu’il croit que la donne actuelle est pour favoriser le retour de Jésus sur terre, et c’est dans le même sens que le locataire de la Maison-Blanche avait transféré, en mai 2018, l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, ou encore reconnu la souveraineté d’Israël sur le Golan en mars 2019. Le Maroc, conscient de ces enjeux électoraux, pour ne pas dire électoralistes, donne, ainsi, l’impression, depuis le début du mouvement de normalisation en été, de temporiser, en attendant sans doute que l’élection se décide et après, et seulement après, décider.

Enjeux électoralistes
Il fait surtout face, en outre, sur le front intérieur, à un mouvement pro-palestinien très fort -88% des Marocains sont contre toute normalisation avec Israël, selon un sondage récemment publié par le Centre arabe de recherche et d’études politiques (ACRPS)-, et sans doute l’hésitation du Royaume s’explique davantage par cet état de fait que par les considérations d’un autre ordre, bien qu’un consensus semble, ceci dit, de mise parmi la classe dirigeante sur le fait que la cause palestinienne mérite un traitement non moins égal à celle du Sahara.

Ainsi, l’on peut, à cet égard, rappeler la décision du roi Mohammed VI de simplement renoncer, en juin 2017, à sa participation à la 51ème session ordinaire des chefs d’Etat et de gouvernement de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) devant pourtant traiter de l’adhésion du Maroc parce que Benjamin Netanyahou y avait fait acte de présence, et le Premier ministre israélien se serait également vu fermer, en décembre 2019, les portes du Royaume, alors que le secrétaire d’État américan, Mike Pompeo, souhaitait vraisemblablement l’y ramener après une entrevue qu’ils avaient eue tous les deux à Lisbonne, au Portugal.

Dans le même sens, s’il a reçu avec tous les égards qui leur sont dûs, en mai 2019 au palais royal de Rabat, le gendre et haut conseiller de M. Trump, à savoir Jared Kushner, et le représentant spécial du président américain pour les négociations internationales, Jason Greenblatt, le Souverain n’avait toutefois dépêché quelques semaines plus tard à la conférence organisée à Manama pour présenter le volet économique de la “vision pour la paix, la prospérité et un avenir meilleur pour les peuples palestinien et israélien”, dite aussi “deal du siècle”, qu’un cadre du ministère de l’Économie et des Finances, de sorte à ne pas s’y engager pleinement. Mais si M. Trump est, au final, réélu pour quatre nouvelles années et se voit donc confier les rênes des États-Unis par les Américains jusqu’en 2024, le moins que l’on puisse dire est que le Maroc devra bel et bien, sans doute, changer son fusil d’épaule.

Autrement, l’adversaire de M. Trump, qui n’est donc autre que l’ancien vice-président Joe Biden, n’a pas vraiment donné d’indications pour l’heure sur ses intentions diplomatiques, en dehors du fait de vouloir prendre le contre-pied de l’actuelle administration au niveau du multilatéralisme, en reprenant par exemple le chemin de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) -Washington doit s’en retirer officiellement en juillet 2021, sur décision de M. Trump- ou encore en ressortant du placard l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien.

“Amitié historique”
Au Maroc, on se souvient qu’il était notamment venu à Marrakech, en novembre 2014, pour le Sommet global sur l’entrepreneuriat (GES), mais on garde aussi en mémoire les nombreux incidents ayant émaillé les relations maroco-américaines au cours de l’administration Barack Obama, avec notamment la tentative de dénaturer, en avril 2013, le mandat de la Minurso en l’étendant à la surveillance des droits humains -les États-Unis avaient, après la levée de boucliers du Royaume, fait machine arrière-, ou encore l’absence de prise de distance, en mars 2016, avec le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, après que ce dernier eut qualifié la présence du Maroc dans son Sahara d’“occupation”.

Le roi Mohammed VI, dans un discours de la Marche verte resté dans les mémoires, allait même critiquer l’“ambiguïté” de ladite administration, une année à peine avoir avoir mis l’accent, dans le message qu’il avait adressé à la première conférence des ambassadeurs en août 2013, “la fierté que nous inspirent les liens d’amitié historique et de coopération fructueuse unissant le Maroc et les États-Unis d’Amérique”.

Car malgré tout et en dépit de tout ce qui peut advenir, sur l’essentiel Rabat et Washington semblent maintenir les mêmes atomes crochus, que le passage des administrations ne change en rien fondamentalement. Ainsi, aussi bien MM. Trump que Biden feront en sorte, on peut le gager, que les relations entre les deux capitales gardent leur caractère d’excellence et prolongent une amitié qui, déjà, dépasse les 240 ans d’histoire. Le plaisir, pour ainsi dire, se doit encore de durer.