Les grands vainqueurs des élections 2021: RNI, PAM, Istiqlal

La nuit du destin

Le RNI largement premier, le PJD ramené à sa taille d’il y a 20 ans, retour en force du PI, de l’USFP et du PPS; le PAM devra attendre au moins cinq ans pour enfin mener un gouvernement: le scénario du scrutin de ce 8 septembre 2021 a été encore plus fou que s’y attendaient les observateurs.

Longue fut, décidément, cette nuit du 8 au 9 septembre 2021. Dès lors que les bureaux de vote avaient, sur le coup de 19h tapantes, fermé, les Marocains étaient pendus aux différents médias d’informations, que ce soit les classiques radios et télévisions ou les désormais omniprésents réseaux sociaux, afin de grappiller le moindre indice susceptible de les avancer quant à l’identité du parti arrivé premier aux législatives et donc futur leader de la majorité.

Le Parti de la justice et du développement (PJD), pour ceux qui voyaient dans le maintien de la formation islamiste pour une troisième législation consécutive à la tête de l’Exécutif une fatalité; le Rassemblement national des indépendants (RNI), pour ceux croyant plutôt au miracle de Aziz Akhannouch, installé président en octobre 2016 moins de trois semaines après la déconfiture du parti aux législatives ayant eu lieu le même mois; ou encore le Parti authenticité et modernité (PAM) et le Parti de l’Istiqlal (PI), qui comptent également à leur tête deux fringants secrétaires généraux en les personnes respectives de Abdellatif Ouahbi et Nizar Baraka et qui aspirent pour le premier à enfin réaliser le dessein gouvernemental pour lequel il avait été spécifiquement fondé en août 2008, et pour le second de retrouver sa place de première force politique du pays, perdue aux législatives du 25 novembre 2011. Et surtout, il y avait encore cinq bonnes heures à faire passer en attendant la conférence du ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, dont le département s’est vu charger par le roi Mohammed VI d’organiser le scrutin et qui à minuit trente devait annoncer les résultats.

Ce ne sera toutefois qu’à 2h30 du matin que M. Laftit se présentera enfin devant les caméras des médias pour prononcer son discours et, après avoir donné plusieurs chiffres, notamment celui de la participation record -50,35% précisément, et une moyenne supérieure même dans la région du Sahara-, révéler la sentence partielle à 96% des électeurs. Les chiffres définitifs donnés dans l’après midi du jeudi 9 septembre sont: 102 sièges pour le RNI, 87 pour le PAM, 81 pour le PI, 34 pour l’Union socialiste des forces populaires (USFP), 28 pour le Mouvement populaire (MP), 22 pour le Parti du progrès et du socialiste (PPS), 18 pour l’Union constitutionnelle (UC) et… 13 seulement pour le PJD! Soit même pas de quoi constituer un groupe parlementaire! Et le comble, c’est que sans le quotient électoral auquel il a tant résisté, allant jusqu’à ameuter la quasi totalité de ses 124 députés au moment de l’adoption du projet de loi afférent début mars 2021 par la Chambre des représentants, le parti aurait très bien pu descendre à zéro élu à la première chambre du parlement! Du jamais vu dans l’histoire du Maroc indépendant, où même après avoir été décrié en raison de son choix de poursuivre dans le gouvernement Driss Jettou (octobre 2002-octobre 2007), qui devait pourtant lui revenir, l’USFP avait en tout et pour tout perdu douze sièges.

Une véritable débâcle
Sans doute tenu au fur et à mesure du dépouillement au courant par ses scrutateurs déployés dans les 40.628 bureaux de vote nationaux, le Chef du gouvernement sortant et secrétaire général du PJD, Saâd Eddine El Othmani, pouvait ainsi, légitimement, faire grise mine et en rejeter la faute, dans une déclaration sans doute honteuse et hors de propos du fait de son statut de deuxième personnalité de l’État derrière le roi Mohammed VI, sur la soi-disant impossibilité pour les siens d’accéder aux procès-verbaux établis par les services du ministère de l’Intérieur et donc de confirmer les résultats, ce que M. Laftit a, au cours de son allocution, démenti en révélant que les représentants des candidats en avaient tous obtenu les copies qui leur sont dues.

Mais il faut dire aussi qu’à titre personnel, le leader islamiste se voyait pour la première fois perdre, au cours de la même soirée, sa première course à une élection législative dans la circonscription de l’Océan, dans la ville de Rabat, où un certain Mohamed Nabil Benabdallah, secrétaire général du PPS, a également été défait: en vingt-quatre ans à concourir, M. El Othmani avait toujours réussi à se faire élire, d’abord dans la ville d’Inezgane en novembre 1997 et septembre 2002 puis celle de Mohammedia à partir de septembre 2007. Dans son sillage, de nombreuses autres figures du PJD ont également essuyé une véritable débâcle: des ministres présents comme celui de l’Énergie, Aziz Rabbah, et celui de l’Emploi, Mohamed Amakraz, dans les villes de Kénitra et de Tiznit, comme anciens à l’instar de l’ancien porte-parole du gouvernement, Mustapha El Khalfi (dans la ville de Sidi Bennour), ou encore le député-maire de Meknès et ancien président du groupe parlementaire, Abdellah Bouanou.

Sentant peut-être le vent tourner, l’ancien Chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, qui s’était distingué trois jours avant l’élection par une vidéo intempestive à l’encontre de M. Akhannouch, ainsi que le ministre d’État sortant chargé des Droits de l’Homme, Mustapha Ramid, avaient, eux, tout bonnement renoncé à se présenter, tandis que le vice-président du conseil national du PJD, Abdelali Hamiddine, et le président du conseil de la région de Rabat-Salé-Kénitra, Abdessamad Sekkal, peuvent sans doute remercier, a posteriori, le ministère de l’Intérieur d’avoir invalidé, pour des raisons d’irrégularités, leurs candidatures, eux pour lesquels M. El Othmani était allé jusqu’à taxer l’administration, lors d’un point presse en date du 26 juillet 2021, de “sournoiserie politique” et de “rudesse légale”. M. Hamidine s’est justement signalé, sur sa page sur le réseau social Facebook, par une publication soulignant “le besoin de l’autocritique” du PJD; somme toute plus élégant que l’ancien ministre de l’Enseignement supérieur, Lahcen Daoudi, qui a comparé la victoire du RNI à la sortie d’un serpent, en ce que ce dernier est dangereux.

L’axiome gagnant
Quoi qu’il en soit, il n’y aura sans doute plus besoin, au cours des cinq prochaines années, d’accorder autant d’importance au PJD, ou en tout cas pas plus qu’au moment de sa création en juin 1998, où là aussi son nombre de députés se montait à une douzaine seulement. L’avenir appartient désormais donc au RNI, dont on devrait sans doute voir M. Akhannouch être nommé Chef du gouvernement. La Constitution, dans son article 47, le stipule, en effet, et contrairement à MM. Benkirane et El Othmani qui, à vrai dire, n’ont pas toujours été en odeur de sainteté auprès du Palais, le premier insupportant même, par ses multiples indiscrétions publiques relatives à leurs échanges, le roi Mohammed VI, celui qui dirige depuis octobre 2007 le ministère de l’Agriculture est réputé proche du Souverain, ce dernier s’étant même à plusieurs reprises rendu chez lui à son domicile dans le quartier de Californie, dans la ville de Casablanca, pour le traditionnel ftour du mois de Ramadan.

Et on n’imagine surtout pas M. Akhannouch agir en force de blocage: c’est aussi là une autre raison pour laquelle le PJD était vu, dans les différents cercles de décision, d’un oeil relativement mauvais, retardant par exemple, en 2019, la francisation de l’enseignement des matières scientifiques, ou oeuvrant plus récemment contre le rétablissement des relations diplomatiques avec Israël et la dépénalisation de la culture du cannabis, sans parler du fait que dix ans plus tard, l’officialisation de la langue amazighe n’a toujours pas encore été mise en oeuvre.

Le RNI devrait, pour ainsi dire, s’inscrire dans le sens des orientations générales du roi Mohammed VI, à commencer par le nouveau modèle de développement (NMD), dont son gouvernement devra signer le pacte afférent. Ses promesses de campagne s’inscrivent d’ailleurs, en partie, déjà dans le sens de ce modèle: elles misent principalement sur l’axiome santé- éducation-emploi et doivent concrètement se traduire par la création d’un million d’emplois; une carte de soins pour pouvoir bénéficier de traitement; une somme de 1.000 dirhams pour tous les citoyens âgés de 65 ans et plus; 300 dirhams pour tout enfant scolarisé dans une limite de trois enfants par famille; et l’intégration des enseignants du primaire dans la fonction publique avec, à la clé, un salaire mensuel de 7.500 dirhams. Et il peut surtout compter, pour ce faire, sur son vivier de technocrates, dont les plus éminents ont sans doute constitué les éléments les plus en vue du gouvernement El Othmani: Mohamed Benchaâboun (Economie), Moulay Hafid Elalamy (Industrie), Nadia Fettah Alaoui (Tourisme), sans oublier M. Akhannouch lui-même.

Quelle alliance?
Reste à savoir avec qui s’alliera le parti. Reconduira-t-il son alliance avec l’USFP, le MP et l’UC, celle-là même qui avait décidé de négocier en rang resserré en 2016-2017 avec M. Benkirane, que le roi Mohammed VI avait chargé de former son nouveau gouvernement (qui, en raison de son échec, ne verra ceci dit jamais vu le jour)? Cela ne constituera toutefois, au total, qu’un groupement de 182 députés, en deçà du seuil des 198 sièges nécessaire pour obtenir la confiance de la Chambre des représentants. Et en imaginant que le RNI ne voudra certainement plus faire cause commune, en raison des tensions des huit dernières années, avec le PJD, on imagine qu’il devra de toute façon se rabattre soit sur le PAM, soit sur le PI, soit, pourquoi pas?, sur les deux; le PPS étant, avec ses vingt sièges seulement, trop peu doté pour faire figure d’allié.

En s’attelant ses deux premiers poursuivants, le RNI constituerait, de fait, une sorte de gouvernement d’union nationale couvrant plus de 85% de la première chambre, mais cela compliquerait dès lors la question des portefeuilles, ce qui la rend, en dépit de son caractère séduitant, problématique. Un des deux, alors? Dans ce cas, aucun des deux partis ne semble vraiment tenir la corde.

En dehors de rumeurs insistantes à un moment sur une éventuelle fusion entre les deux, le RNI et le PAM ont, au cours des treize dernières années, tout bonnement donné l’impression de s’ignorer, n’étant ni forcément proches ni nécessairement éloignés. Avec le PI les choses sont un peu plus différentes: tout le monde se rappelle l’insistance qu’avait mise M. Akhannouch, au moment de l’entame de ses tractations avec M. Benkirane, pour mettre de côté le doyen des partis nationaux, et partant parlent d’inimitiés entre les deux formations.

Sauf qu’il ne faut pas oublier deux choses: l’une, c’est que ce refus était circonstanciel, dans la mesure où M. Akhannouch ne voulait pas se retrouver en minorité dans un gouvernement où le secrétaire général du PI d’alors, Hamid Chabat, et M. Benkirane feraient à son détriment la pluie et le beau temps et l’utiliseraient pour faire le nombre seulement; et l’autre c’est que tout de même RNI et PI ont plusieurs fois appartenu au seul et même gouvernement et que rien ne saurait prévenir que cela se reproduise encore dans le futur.

Ce qui semble en tout cas acquis, c’est qu’on ne risque sans doute pas de se retrouver dans la situation d’il y a cinq ans, où il avait fallu attendre six mois pour voir un gouvernement investi. Est-ce donc, au final, un Maroc différent dans lequel on va se retrouver dorénavant? Sûrement, la pandémie de Covid-19 frappant depuis mars 2020 le pays ayant déjà, en soi, apporté de nombreux changements inédits, mais c’est indéniablement aussi, en même temps, un retour à la normale.

Bien que constitué par des Marocains dont on ne met bien sûr pas en doute leur attachement à leur pays, le PJD reste finalement un objet politique exogène, répondant à des problématiques qui, au vrai, ne se sont jamais vraiment posées au Maroc. Le Royaume n’a, ainsi, jamais eu à sa tête, comme ce fut le cas à la grande époque du nassérisme au Moyen-Orient, des gouvernements laïcs éloignés de la chose religieuse, du fait simplement de l’existence d’une institution comme la Commanderie des croyants, et il n’y a donc jamais vraiment eu de valeurs islamiques à restaurer.

Les véritables problèmes du pays sont davantage sociaux, et pour ceux-là l’islamisme n’apporte aucune réponse pouvant être considérée comme satisfaisante, cette idéologie restant finalement réduite à une dimension purement sociétale. Il a un projet en ce qui s’agit des moeurs des gens, mais qu’est-ce qu’il peut nous dire des problèmes de dette publique? Ou sur la libéralisation du dirham? Rien, à part peut-être appliquer à l’aveugle, sans vraiment donner l’impression d’en saisir pleinement les implications, les directives du Fonds monétaire international (FMI) et autres Banque mondiale (BM), avec cette dangereuse conviction, maintes fois exprimée notamment par M. Benkirane, de pouvoir faire passer n’importe quelle décision, aussi impopulaire qu’elle soit. Des choses à bien souligner car, demain encore, le cauchemar peut toujours se reproduire...