Élections 2021 : Les islamistes du PJD face aux urnes

LA DÉROUTE

Détrônés par les partis libéraux (RNI, PAM), les islamistes ont subi une spectaculaire débâcle aux élections du 8 septembre 2021. Promesses non-tenues, scandales, mauvaise gestion… La frustration populaire a été exprimée lors du scrutin.

La leçon est dure et humiliante. Le Parti de la justice et du développement, au pouvoir depuis 2011, n'a obtenu que 13 sièges aux législatives du 8 septembre 2021, contre 125 lors du scrutin précédent. La défaite était attendue. Mais, à dire vrai, l'ampleur de cette défaite a été pour le moins inattendue. Du haut du perchoir, le parti à la référence islamiste, presque inconnu au bataillon jusqu’aux législatives de 2011, a fait une chute libre.

Une descente aux enfers que le plus clairvoyant des analystes politiques n’aurait pas imaginée. Car jusqu’à la veille du scrutin, le parti islamiste laissait croire ou entrevoir qu’il allait récidiver, une fois encore. Les urnes ont alors démenti toutes les prétentions du parti.

A Tanger, Rabat, Salé, Casablanca, Oujda, Kénitra, Fès… le PJD a perdu successivement tous ses fiefs électoraux. Dans les deux circonscriptions de Salé, le parti islamiste n’a remporté aucun siège. Le parti islamiste n’a pu décrocher aucun siège au niveau de la circonscription de Rabat-Océan, où s’est présenté son Secrétaire général et Chef du gouvernement sortant, Saâd Eddine El Othmani. A Casablanca, le PJD n’a obtenu qu’un seul siège sur douze aux élections législatives, deux élus au conseil régional sur 75 et 18 élus au conseil de la ville sur 131.

Morosité économique
Les candidats PJD aux élections, on l’a vu, ont été hués publiquement, voire même chassés par les habitants de plusieurs quartiers de grandes villes marocaines, dont Fès et Casablanca. Les scènes auxquelles on a assisté ont démontré, clairement, qu’ils étaient devenus indésirables. En deux mandats, que ce soit dans les communes ou au niveau des mairies, les pjdistes ont paralysé les circonscriptions ou les villes dont ils avaient la responsabilité.

Leur «point fort» était de bloquer les projets quand ils n’émanent pas d’eux ou de leur proches. L’exemple de la ville de Rabat est édifiant. A plusieurs occasions, le wali de la région de Rabat-Salé-Kénitra, Mohamed Yaâcoubi, a recardé sèchement Mohamed Sadiki, président du conseil de la ville de Rabat, l’accusant, sans ménagement et preuves à l’appui, de dresser des obstacles contre la concrétisation de projets vitaux pour la capitale.

A Fès, Driss El Azami est allé plus loin en s’attirant les foudres de tous les habitants de la capitale spirituelle, qui déplorent sa gestion catastrophique et la morosité économique qui étouffe leur cité. La capitale économique n’a pas eu le maire qu’elle mérite. Casablanca, ville sale, chaotique, témoigne de la défaillance des infrastructures de base, de ses services de propreté et de transport public.

La déconfiture avilissante du PJD est une conséquence de plusieurs faux pas. Le parti traîne depuis 10 ans ses casseroles de mauvaise gouvernance, de manque de vision (particulièrement depuis l’avènement de la pandémie du Covid-19) et surtout de scandales de ses ministres, députés et autres ténors de la formation politique. Parmi les scandales les plus retentissants, il y a eu la non-déclaration des employés de leurs cabinets d’avocats des deux ministres pjdistes, en l’occurrence Mustapha Ramid, ministre d’Etat chargé des droits de l’Homme, et Mohamed Amerkaz, ministre de l’Emploi.

Début juin 2020, soit au début de la crise sanitaire, on découvre que la secrétaire de M. Ramid, la défunte Jamila Bichr, n’avait jamais été déclarée à la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS). Durant ses 24 ans de service! Le ministre ne commente pas cette infraction pénale. Mais il pousse le père de la défunte à le décharger de toute responsabilité et à charger plutôt sa propre fille, qui «aurait refusé qu’on la déclare à la CNSS»! Quelle atteinte abominable à la mémoire d’une personne décédée!

Quelques jours plus tard, on découvre que son «frère» et «collègue », Mohamed Amerkaz, ministre du Travail et de l’Emploi, faisait de même et ne déclarait pas ses employés. La sanction des urnes n’a pas tardé puisque M. Amekraz n’a pas été élu dans son fief près d’Agadir.

Le secrétaire général du PJD s’était embourbé, lui aussi, dans une affaire immobilière louche dans la commune rurale d’Aït Melloul, près d’Agadir. Saâd Eddine El Othmani et ses frères avaient cédé à ladite commune, présidée par un militant du PJD, un terrain de 27.260 m2 pour la construction d’équipements communaux. Mais Saâd Eddine El Othmani et ses frères avaient construit un lotissement sous le nom de «Tikemi Lkhir» sur ce terrain devenu propriété de la commune. Une affaire révélée par le directeur de l’Agence urbaine d’Inezgane-Aït Melloul le 9 juin 2020.

A Settat, un autre scandale immobilier éclate. Des élus du PJD, dont le président de la commune, sont accusés de créer des amicales de logements pour détourner l’argent des adhérents. A Marrakech, le maire Pjdiste est poursuivi pour détournement des fonds publics destinés à l’organisation de la COP 22 dans la capitale du Sud en 2016.

Exploitation de la peur
Les exemples des scandales sont légion. Que ce soit au gouvernement ou au niveau des collectivités locales, les islamistes brillaient par leur incompétence. Leur arrivée au pouvoir a été démocratique, à n’en pas douter. Car ils sont venus par les urnes. Il est vrai qu’ils ont exploité, à l’époque du Printemps arabe, la peur des Marocains et l’inaction de la majorité des autres formations politiques pour s’imposer comme l’alternative. Par la peur également, ils ont pu rééditer leur succès électoral en 2016.

A maintes reprises, l’ancien Secrétaire général du parti de la lampe et ex-Chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, a agité l’épouvantail d’un scénario Printemps arabe à la libyenne ou à la tunisienne. Le même discours et les mêmes éléments de langage ont été utilisés par son successeur à la tête du parti des islamistes, Saâd Eddine El Othmani.

Une fois encore, les autres partis politiques n’avaient pas joué le rôle qui est censé être le leur, en renouvelant et rajeunissant leurs cadres et bases militantes et en encadrant une population désemparée. Ainsi, ils n’ont pas pu faire le poids face aux islamistes en 2016 et ont ainsi raté le coche.

Si Abdelilah Benkirane était «une grande gueule», un populiste hors pair mais aussi un orateur qui sait capter l’attention de ses interlocuteurs, Saâd Eddine El Othmani, lui, est tout le contraire: un leader effacé, sans charisme, ni vision. C’est ce qui a grandement contribué à affaiblir le parti des «frères» et la majorité gouvernementale et c’est ce qui justifie les décisions irréfléchies (pour leur majorité) et impromptues depuis le début de la crise sanitaire.

Les Marocains n’oublieront jamais que les islamistes, qui brandissaient souvent le slogan de la justice sociale, ont, durant ces dix dernières années, plombé le pouvoir d’achat d’une large frange de Marocains, notamment via la décompensation ou l’arrêt de la subvention de produits de première nécessité et surtout des hydrocarbures, ce qui a eu pour conséquence une inflation des prix insoutenable.

Les «Marocains d’en bas» n’oublieront jamais qu’en pleine crise sanitaire, le PJD a refusé de défendre le projet de loi portant sur le report du paiement des loyers (des habitations) de milliers de familles gravement impactées par la crise.

Des politiciens comme les autres
A cela se greffent deux événements qui ont fait perdre sa verve au parti qui ne cesse de se vanter de sa référence islamiste: la signature de l’accord de reprise des relations diplomatiques avec Israël et l’adoption du projet de loi sur le cannabis.

Mais le gros de cette déroute inouïe et historique des islamistes est dû à une prise de conscience des catégories démunies et illettrées de la population qui se laissaient jusque-là séduire par le discours religieux. Aujourd’hui, ces catégories ont dépassé leur peur et se sont rendues à l’évidence que finalement les islamistes sont aussi des politiciens comme les autres, qui cherchent avant tout leurs intérêts personnels et celui de leur parti.

La sanction est venue par le vote, par les urnes. Par là même où le succès des «frères» est parvenu. Aussi démocratiquement qu’ils sont arrivés au pouvoir, ils le quittent. Aujourd’hui, les islamistes doivent faire preuve d’une grande maturité politique et jouer le jeu, avec un esprit sportif. Il ne faudra plus que leurs militants ou responsables agitent encore l’épouvantail du chaos.

Si ce n’est pas le PJD, ce sera le RNI, le PAM ou l’Istiqlal, qui gouvernera le pays. Au final, c’est la patrie qui compte. Et les islamistes doivent contribuer, en formant une opposition forte et agissante, au progrès du pays à l’aune du nouveau modèle de développement. Les gagnants au scrutin du 8 septembre 2021 doivent savoir que ce vote-sanction contre le PJD n’en sera pas le dernier et que les Marocains ne se laisseront plus marcher sur les pieds. Quant aux perdants, les résultats des élections serviront de leçon. Il va falloir en tirer les enseignements et se focaliser sur l’avenir, non du parti, mais du Maroc.

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