Élections 2021: Qui reprendra le flambeau?

Aux côtés du PJD, la concurrence est rude plus que jamais, avec notamment le RNI et le PI en embuscade pour empocher à la fin la mise électorale.

Tandis que le Parti de la justice et du développement (PJD) continue d’insister sur ses chances de rééditer sa performance des deux dernières législatives du 25 novembre 2011 et du 7 octobre 2016 et d’arracher la première place, une poignée d’autres partis ne sont pas en reste et voient dans le scrutin à venir de ce mercredi 8 septembre 2021 une véritable opportunité pour eux de (re)prendre en main le gouvernement. Numériquement parlant, on peut d’abord bien sûr penser au Parti authenticité et modernité (PAM): deuxième force politique du pays, avec 102 députés, au cours de la législature sortante, le parti du tracteur fait, comme il y a cinq ans, encore partie des favoris. Surtout, il ne semble plus vraiment en proie, depuis l’élection en février 2020 de Abdellatif Ouahbi au poste de secrétaire général, aux querelles intestines qui l’ont déchiré depuis le retrait surprise d’août 2017 d’Ilyas Elomari, qui près de dix-sept mois durant avait eu la charge du parti du tracteur après en avoir longtemps été l’éminence grise.

Mais pourquoi voter PAM, aujourd’hui? Question que se posent même d’anciens sympathisants du parti, déjà échaudés par les années Hakim Benchamach, parvenu en presque deux ans seulement (mai 2018-février 2020) à faire du parti un ensemble de courants hétéroclites, et désormais outrés par la mue opérée depuis son arrivée aux commandes par M. Ouahbi. Cette mue, elle a principalement trait, on l’aura deviné, au rapprochement avec l’ennemi d’hier qu’est le PJD, puisque c’est pour contrer la montée en puissance de la formation islamiste que le PAM a, originellement, vu le jour. Le 24 juillet 2021, les deux partis ont ainsi tenu une fortement médiatisée réunion de concertation, au cours de laquelle le PJD a notamment été représenté par son secrétaire général en personne, à savoir le Chef du gouvernement Saâd Eddine El Othmani, tout en sachant qu’avant même de devenir secrétaire général, M. Ouahbi mettait un point d’honneur à enterrer la hache de guerre avec le PJD.

“Le PAM est ouvert sur tous les partis politiques et ne voit aucune objection à s’allier avec le PJD,” déclarait d’ailleurs, trois jours après ladite réunion, M. Ouahbi au cours d’un forum organisé par l’agence Maghreb arabe presse (MAP). Et alors que le ministre PJD de l’Énergie, Aziz Rabbah, se voyait rabrouer en juillet 2016 par son secrétaire général, Abdelilah Benkirane, pour des propos tenus quelque deux ans plus tôt dans le quotidien Assabah en faveur d’une alliance gouvernementale avec le PAM, le parti de lampe semble avoir donc lui-même, pour sa part, changé son fusil d’épaule; autrement il n’aurait jamais été question, quoi qu’il en soit, de la réunion de concertation “incriminée”.

Mais c’est que M. El Othmani et ses “frères” sont aussi bien conscients désormais que leur principal adversaire n’est plus vraiment le PAM, que pour rappel le PJD avait d’emblée écarté des consultations dont le roi Mohammed VI l’avait chargé pour former ses gouvernements successifs, mais plutôt le Rassemblement national des indépendants (RNI). Ce dernier a, ainsi, été aussi tôt que le mois de février 2018 été identifié comme l’ennemi à abattre, Abdelilah Benkirane se demandant à l’époque ironiquement, sur l’estrade d’un congrès de la Jeunesse de la justice et du développement (JJD), “quelle voyante” avait promis au président du parti de la colombe, Aziz Akhannouch, qu’il serait le prochain Chef du gouvernement. Car ce dernier, qui avait été sorti en octobre 2016 de sa retraite politique pour remettre d’aplomb le RNI, suite à la perte de quinze sièges qu’il venait d’enregistrer aux législatives -perte ramenée à douze sièges seulement au cours des différentes partielles des quatre dernières années-, a tôt fait d’entrer en campagne électorale, multipliant ici et là les happenings et couronnant le tout par sa tournée du début de l’année 2020 de 58 villes du Royaume, la pandémie de Covid-19 l’empêchant d’accomplir son objectif originel qui était de 100 villes.

Un message simple
Dans une analyse publiée en novembre 2019, l’École de guerre économique (EGE), en France, avait même fait le lien entre d’un côté la campagne de boycott dont avait fait l’objet, au printemps 2018 sur les réseaux sociaux, le pétrolier Afriquia, propriété par le truchement d’Akwa Group du même M. Akhannouch, et la contre-attaque du PJD, puisque de nombreuses pages ayant eu une part active dans la campagne s’étaient révélées comme appartenant à l’islamistosphère. Aussi, le RNI s’est vu, au cours des derniers mois, traîner sous les feux des critiques, des chefs d’autres partis lui reprochant de mettre par exemple à profit les opérations de distribution de paniers-repas pendant le mois sacré du Ramadan pour s’attacher de nouveaux électeurs -le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, qui avait été saisi à ce propos au cours de son passage du 28 avril 2021 à la Chambre des représentants, avait toutefois balayé d’un revers de main ces accusations.

Vérité électorale
Pour espérer enlever la primature, M. Akhannouch a l’avantage de pouvoir compter sur un message simple; il met l’accent, depuis un certain nombre d’années, sur trois thématiques précises qui sont la santé, dont il espère publiquement bien mettre le département concerné sous le giron du RNI, ainsi que l’éducation et l’emploi et s’était distingué, en juin 2021 au cours de meetings qu’il avait tenus dans une demi-douzaine de villes, par les promesses suivantes: créer un million d’emplois; une carte de soins pour pouvoir bénéficier de traitement; une somme de 1.000 dirhams pour tous les citoyens âgés de 65 ans et plus; 300 dirhams pour tout enfant scolarisé dans une limite de trois enfants par famille; et l’intégration des enseignants du primaire dans la fonction publique avec, à la clé, un salaire mensuel de 7.500 dirhams.

“Peut-il vraiment le faire?,” fut ainsi, pendant plusieurs jours, un des hashtags les plus en vogue de la toile marocaine. Il faudra aussi, bien entendu, que l’engouement que M. Akhannouch a trouvé sur les routes se retrouve directement dans les urnes, et si avec le changement qu’a connu au début de l’année 2020 le mode de calcul du quotient électoral il a des raisons légitimes d’ambitionner de combler le gap de 84 sièges que le RNI compte par rapport au PJD à la Chambre des représentants, il n’est pas le seul à voir dans la fenêtre de temps actuelle l’occasion idoine pour rebondir: le Parti de l’Istiqlal (PI), puisque c’est de lui qu’il s’agit, est également en train de mener une campagne dont l’objectif est clairement de refaire du doyen des partis marocains la première force politique du pays, lui qui pouvait encore se prévaloir de ce statut au tournant de la décennie 2010.

Véritable géant endormi qui a vu la politique de la terre brûlée de son secrétaire général, Hamid Chabat, l’amener à rallier depuis octobre 2013 l’opposition ou même se coltiner, en décembre 2016, une crise diplomatique, sur fond de propos irrédentistes, avec la Mauritanie, l’élection à sa tête de l’ancien ministre de l’Économie, Nizar Baraka, en octobre 2017 lui a permis de reprendre du poil de la bête. Avec le RNI, le PI a, ainsi, par exemple été le seul parti à véritablement se constituer en force de proposition pour une sortie de la crise en cours en raison de la Covid-19, voyant notamment sa proposition pour la mise en place d’une banque nationale d’investissement concrétisée par la transformation de la Caisse centrale de garantie (CCG) en banque d’État.

Mais au-delà de son programme, qui demeure sans doute un des plus aboutis d’entre tous les partis de la place -se déclinant en 157 mesures et 13 objectifs, il vise “l’équité maintenant”, slogan de la campagne-, le PI a surtout su regagner ses galons de machine électorale, en allant notamment piocher des candidats dans les rangs de ses concurrents: l’ancien président de la région de Guelmim-Oued Noun, Abderrahmane Ben Bouaida, par exemple au Sahara marocain, où le parti peut déjà se prévaloir de contrôler les autres régions de Laâyoune-Sakia El Hamra et de Dakhla-Oued Ed-Dahab; ou encore dans l’Oriental le député Najib Ouazzani, dont la formation, Al Ahd Addimocrati, a également été absorbée; en sus de profils peut-être moins en vue dans les autres régions mais tout aussi efficaces pour gagner des sièges.

À vrai dire, le PI semble bien parti pour au moins retrouver la majorité. Mais quels que soient les pronostics et indépendamment de la pertinence des éléments sur lesquels ils s’appuient, il n’en reste pas moins que la vérité électorale peut souvent s’avérer surprenante. Avec au moins quatre partis ayant en ligne de mire, plus ou moins à raison, de vouloir empocher la mise, les jeux de cette année 2021 sont décidément bien ouverts...