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Élections 2021: Crise de confiance

Dans tous ses discours, le Roi Mohammed VI a insisté sur le rôle décisif des élections pour l’avenir du Maroc, ainsi que sur l’implication des citoyens pour faire le bon choix. Le rendez-vous électoral de 2021 ne peut être que le point de départ d’un nouveau modèle de développement et d’un mode de gouvernance mené par des élus ayant à coeur de servir leur pays.

Cette année 2021 doit, en principe, être une année électorale par excellence. Le Maroc aura, ainsi, droit à trois élections, au total, pour le prix d’une, avec d’abord les communales et les régionales, mais aussi et surtout les législatives. Il faut, à cet égard, remonter à l’année 1997, soit il y a 24 ans, pour trouver un exercice annuel aussi riche en scrutins. Sauf que, d’un côté, il y a toujours la pandémie de Covid-19 qui continue, depuis presque une année, de dominer l’actualité nationale, et à supposer que les autorités reçoivent dès à présent le vaccin, ce qui semble encore pour l’heure fort improbable, il faudra encore trois mois minimum pour mener l’éventuelle campagne de vaccination à bout et, peut-être, en finir. Et, de l’autre, il y a plus généralement la situation de notre paysage politique, tout-à-fait en lambeaux.

A-t-on déjà abordé des échéances électorales de la sorte, avec un leadership de nos partis politiques aussi insipide? Peut-être jamais de l’histoire du Maroc indépendant. Car même au plus fort des années de plomb, lorsque l’administration décidait ouvertement de qui siégerait au sein des différentes institutions nationales issues des suffrages populaires, il existait tout de même la Koutla, par exemple, pour mener une opposition de front, avec un discours politique bien rôdé et une vision claire par rapport à ce que doit être le pays, indépendamment du fait que l’on en partage l’agenda ou pas.

De cette ère, il reste peut-être le Parti de l’Istiqlal (PI), qui a quelque peu redoré son blason depuis que Nizar Baraka en a pris les commandes, et la Fédération de la gauche démocratique (FGD), héritier directe de l’Organisation de l’action démocratique populaire (OADP) du grand moudjahid Mohamed Bensaïd Aït Idder, mais ce sont là, au mieux désormais, des partis d’appoint, condamnés seulement à faire le nombre si tant est qu’on leur accorde la possibilité de prendre part à la majorité.

Officines électorales
Le Parti de la justice et du développement (PJD)? Contrairement à de nombreuses autres formations nationales, il a au moins le mérite d’être né d’une matrice sociale véritable, et non ex nihilo comme certaines simples officines électorales pullulant ici et là. Mais alors qu’il vient de souffler son neuvième anniversaire à la tête du gouvernement -le 3 janvier-, le moins que l’on puisse dire est qu’il s’est raté dans les grandes largeurs. Manque-til de cadres, comme d’aucuns le soulignent? Peut-être.

Mais ce qui est sûr est qu’il a surtout manqué de courage, n’allant jamais vraiment à bout de sa promesse de lutter contre la corruption, et se contentant d’enfoncer des portes ouvertes et de se cacher, dans les moments les plus délicats, derrière le Palais -“je suis seulement membre du conseil des ministres que préside le Roi,” aimait à répéter Abdelilah Benkirane à l’époque où il assurait, au nom du parti de la lampe, le poste de Chef du gouvernement.

Le 25 novembre 2011, beaucoup avaient, pourtant, cru au message du PJD, allant donc jusqu’à lui accorder un nombre de sièges inédit à la Chambre des représentants, de 102. Auquel s’ajouteront, en octobre 2016, 23 autres sièges, après que l’électorat ait cru que la formation était vraiment en proie, au niveau de l’Exécutif, à une cabale de “crocodiles” et de “démons”, comme avait désigné en mai 2012 M. Benkirane ses ennemis au sein de l’État, et en somme à une tentative de mainmise, ou “tahakkom” en arabe, à la Ben Ali sur le champ politique marocain. Mais que peut prétexter le PJD cette fois? La monarchie peut-être, comme s’y était aventuré en juin 2018 le vice-président de son conseil national, Abdelali Hamiddine -qui l’avait taxée, au cours d’un dialogue interne du parti, de “handicape[r] le développement, le progrès et l’évolution” du Maroc?

Le fait est que, tout simplement, le PJD, et ce avec tout le respect que l’on peut devoir à ses militants et à la sincérité de l’engagement de beaucoup d’entre eux, n’a pas de vision politique: cela reste, au final, un parti éminemment sociétal, cabré sur certaines thématiques dont l’importance est fort contestable, et laissant de côté l’essentiel. Ce que peut illustrer le fait qu’au commencement de son tout premier mandat, il ait par exemple cherché à changer les cahiers des charges de la chaîne 2M, voulant l’arabiser davantage et insistant sur la diffusion des horaires de la prière, comme si c’était cela qui allait permettre au Maroc d’émerger.

Il y avait aussi le discours sur la fin de l’économie de rente, mais en dehors de quelques listes comme celles des détenteurs des agréments de transport en février 2012 ou celles des exploitants des carrières de sable en novembre de la même année et qui ne comportent en fait généralement que des noms de sociétés écrans, rien n’a été, au demeurant, fait -il aura fallu une enquête publiée en janvier 2013 par le média électronique Lakome pour au moins un tant soit peu démêler l’écheveau.

Soutien populaire
Pis, on a même vu, à titre éloquent, dans le secteur des hydrocarbures se créer une niche n’existant pas jusqu’à sa libéralisation en décembre 2015 par le gouvernement Benkirane, ce qui a permis aux pétroliers d’amasser près de cinq ans durant des sommes colossales sur le dos des Marocains, avant que le Conseil de la concurrence ne tape enfin, en juillet 2020, du poing sur la table, tellement c’en était devenu indécent.

Et, ici, si l’on accable particulièrement le PJD sans faire référence aux autres partis ayant pris part à ses cabinets successifs, y compris le Rassemblement national des indépendants (RNI) dont le président Aziz Akhannouch aspire à devenir le futur Chef du gouvernement, c’est qu’il avait vraiment les moyens de faire mieux, et ce surtout eu égard au soutien populaire, déjà mentionné plus haut, à son endroit; en lieu et place, il s’est défaussé.

Il a, ainsi, refusé d’assumer ses responsabilités, cédant notamment, au fur et à mesure, ses principaux ministères à des technocrates que les Marocains n’ont jamais élus et qui, quelle que soit leur compétence, n’ont aucune légitimité démocratique. Et rien, absolument rien, ne l’a empêché de “déposer les clés”, comme menaçait à ses débuts M. Benkirane, si ce n’est la logique rentière dans laquelle la formation islamiste s’inscrit dorénavant elle-même et qu’illustre le fait que ses derniers ministres n’ont par exemple pas été élus par le conseil national, contrairement à ce qui s’était fait en 2011.

De fait, ce que l’Union socialiste des forces populaires (USFP) a entamé en octobre 2002 en acceptant de siéger au gouvernement du technocrate Driss Jettou, bien que c’est à lui qu’aurait dû revenir le poste de Premier ministre après sa victoire aux législatives du mois précédent, le PJD l’a, ces dernières années, achevé. Et il ne faudrait, par conséquent, pas s’étonner que le taux de participation aux élections soit autrement médiocre, d’autant plus que donc la pandémie ne devrait certainement pas favoriser son amélioration par rapport aux éditions précédentes.

Car comment croire encore à la crédibilité de la “méthodologie démocratique”, pour reprendre l’expression chère au défunt Premier ministre et premier secrétaire de l’USFP, Abderrahmane Youssoufi, avec de telles pratiques? Bien sûr, le PJD devrait, à coup sûr, rester le premier parti du pays, et il ne faudrait pas se leurrer sur la base de ses dix défaites en onze partielles depuis septembre 2017, dont ultimement le 7 janvier 2021 dans la ville d’Errachidia: il ne s’agissait pas là, de toute façon, de bastions qu’on lui connaît.

On pourrait même le voir, en fait, remporter davantage de sièges à la Chambre des représentants, et après tout on n’en serait pas à une surprise près. Et le pire, c’est que, malgré cela, il ne devrait sans doute pas changer de fusil d’épaule et chasser ce naturel qu’il semble avoir dorénavant dans son ADN: il reviendrait, sans coup férir, de sitôt au galop.

Sempiternelle antienne
L’époque où nous nous trouvons exige, en tout cas, des partis politiques nationaux qu’ils soient différents. Et c’est d’autant plus le cas au Maroc où, après que le nouveau règne se soit initialement voulu dans le prolongement de la monarchie exécutive ayant fondé l’État marocain depuis ses balbutiements anté-islamiques, le vent souffle actuellement clairement dans la direction d’un régime parlementaire à part entière: les conseillers du roi Mohammed VI, Abdeltif Menouni et Omar Azziman, avaient été clairs à ce propos dans les déclarations qu’ils avaient accordées fin juillet 2019 à l’Agence France-presse (AFP). Ce qui demande donc la mise en place de véritables programmes politiques, et non des slogans creux comme “le sérieux”, que certains crient à hue et à die comme si cela pouvait bien permettre à un pays d’aller de l’avant.

On en a d’ailleurs particulièrement manqué au cours de la pandémie, où ce sont les responsables technocrates qui ont été principalement à la manoeuvre, avec un personnel politique presque totalement absent de la scène. Or ces responsables ont-ils toujours raison? Ne doivent-ils pas être contestés, avant que l’on en arrive encore, dans quelques années, à de nouveau reparler d’actualiser le modèle de développement comme d’une sempiternelle antienne, parce qu’au moment le plus opportun tout le monde se sera tu? C’est l’avenir, ici, tout court du Maroc qui est en jeu, et il est plus que temps que tout un chacun daigne mettre la main dans le cambouis...