Élection de Fouzi Lekjaâ au conseil de la Fifa

L'HOMME PROVIDENTIEL

A la tête de la FRMF depuis 2014, M. Lekjaâ a eu l’humilité de s’inscrire dans une dynamique entamée près de vingt ans avant son arrivée aux commandes.

Qui aurait cru que, moins de sept ans après son élection à la présidence de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), Fouzi Lekjaâ se retrouverait au sommet du football mondial? Et pourtant l’intéressé vient d’y parvenir en arrachant un des sept sièges réservés à l’Afrique au conseil de la Fédération internationale de football association (FIFA), qui tient lieu de gouvernement de l’autorité suprême du ballon rond.

La Confédération africaine de football (CAF) l’y a élu, au cours de son assemblée générale tenue le vendredi 12 mars 2021 dans la ville de Rabat, aux côtés de ses homologues égyptien Hany Abo Rida, béninois Mathurin de Chacus, sierra- léonaise Isha Johansen, nigérian Amaju Pinnick et malien Mamoutou Touré, en plus du Sud-Africain Patrice Motsepe, qui occupera le poste de vice-président dudit conseil en tant que nouveau président de la CAF. Jamais un Marocain n’avait été porté aussi haut.

Dans sa première réaction dans les médias, M. Lekjaâ a tenu à rendre hommage à “la politique africaine sage et visionnaire de Sa Majesté le roi Mohammed VI”; politique qui selon lui rend “normal” que le Maroc “se positionne en bonne place à tous les niveaux, sur le continent africain”. A ce propos, il a estimé qu’en accueillant, à la base, l’assemblée générale de la CAF, “le Royaume a prouvé, une nouvelle fois, qu’il est une terre de rencontres et de prise des décisions les plus importantes”.

Suivi personnel
Ce que, par modestie sans doute, il s’est toutefois tenu de signaler, c’est le rôle qu’il a lui-même joué pour que le Maroc renforce son statut de place forte du football africain et désormais donc aussi mondial. Certes, un travail non des moindres avait également été effectué par ses prédécesseurs, notamment le général Hosni Benslimane et l’actuel président-directeur général du cimentier LafargeHolcim, Ali Fassi Fihri, respectivement présidents de la FRMF de septembre 1994 à avril 2009 et d’avril 2009 à avril 2014. À ces deux derniers ont doit la professionnalisation du football national, largement amateur jusqu’à encore le milieu des années 2000.

Et il y a surtout le suivi personnel du roi Mohammed VI, grand fan de football à l’instar de la majorité des Marocains et qui a par exemple été directement derrière le projet de l’académie qui porte aujourd’hui son nom, à savoir l’Académie Mohammed-VI de football, fonctionnelle depuis mars 2010 dans la ville de Salé, et dont la présidence avait été confié au secrétaire particulier du Souverain, Mounir Majidi.

Qualifié d’“esprit pratique” par son entourage, M. Lekjaâ a ceci dit eu l’humilité de s’inscrire dans une dynamique entamée donc près de vingt ans avant son arrivée aux commandes, au lieu de chercher à jeter le bébé avec l’eau du bain et considérer que l’univers commence avec lui, comme le font malheureusement de nombreux responsables marocains à la tête des institutions où ils sont propulsés.

Ce qu’illustre notamment le fait qu’aussitôt installé dans les locaux de la FRMF, il a fait le choix de confier les rênes de l’équipe nationale à un ancien ‘‘protégé’’ du général Benslimane, en l’occurrence Badou Zaki. D’aucuns rétorqueront avait surtout là voulu répondre à une demande populaire, puisqu’une partie du public marocain appelait depuis près de dix ans au retour de celui qui avait amené les Lions de l’Atlas en finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) de 2004, mais en même temps M. Lekjaâ n’aura pas froid aux yeux de revenir sur sa décision une fois qu’il s’est rendu compte qu’il s’était trompé et que l’histoire ne se répète pas nécessairement et fera appel, à partir de février 2016, à l’entraîneur français Hervé Renard -avec à la clé, en novembre 2017, la première qualification en vingt ans du Maroc à la Coupe du monde.

En coulisses aussi, le natif de la ville de Berkane -le 23 juillet 1970- fera confiance au staff qu’il trouvera sur place, à une exception près: ceux qui avaient d’ores et déjà dépassé l’âge de la retraite et qui empêchaient plus jeunes qu’eux d’avoir également leur chance.

Système d’audit permanent
Il ajoutera toutefois, naturellement, sa patte au fur et à mesure en professionnalisant notamment, en même temps qu’il dotera à partir d’août 2016 la FRMF de son premier vrai siège -la fédération se trouvait auparavant dans une sorte de plateau de bureaux-, la gestion, à travers principalement la mise en place d’une plateforme électronique par laquelle passent dorénavant l’ensemble des communications. Car il faut savoir qu’avant, tout se faisait seulement oralement.

Pour ce faire, M. Lekjaâ s’est essentiellement inspiré des méthodes managériales ayant cours au ministère de l’Économie, des Finances et de la Réforme de l’administration, dont il faut rappeler qu’il est depuis janvier 2011 le plus jeune directeur du Budget de l’histoire. Et il n’y a pas, au fait, que ces méthodes qu’il a récupérées au département, puisqu’il débauchera également son collègue et ancien directeur en charge des entreprises publiques et de la privatisation (DEPP), Abdelaziz Talbi, pour assurer la direction de la commission de contrôle et gestion. Ce dernier, à qui l’on doit entre autres le plan comptable marocain, a notamment mis en place un système d’audit permanent au titre duquel toutes les transactions effectuées à la FRMF se doivent d’être, avant, validées par le cabinet KPMG. Une première pour une fédération sportive nationale.

Enfin, au plan des infrastructures footballistiques, on doit à M. Lekjaâ la construction, à Salé, du Complexe Mohammed-VI de football, auquel le roi Mohammed VI a donc bien voulu donner son nom et qu’il a lui-même inauguré le 9 novembre 2019. Le président de la FIFA, Gianni Infantino, a qualifié ce complexe, dans une interview diffusée le 5 février 2020 sur Médi1TV, d’“exemple extraordinaire qui montre que c’est possible (...) quand on a un rêve, quand on a une ambition, quand on a une vision comme c’était le cas de [M. Lekjaâ] et son équipe”. Avant cela, la FRMF a également, au titre de la convention cadre signée le 6 juin 2014 avec le gouvernement de Abdelilah Benkirane, rénové cent trente-huit terrains de football en gazon synthétique et treize autres en gazon naturel et érigé des centres régionaux dans les villes de Saïdia, Ifrane, Ksar El Kébir, Béni Mellal et Agadir.

Echange d’expertise
De fait, M. Lekjaâ avait à partir d’un moment la légitimité pour pouvoir parler, à l’international, d’un modèle footballistique marocain, ce qu’il fera d’ailleurs de façon on ne peut plus ouverte à partir de l’année 2016 en Afrique en signant avec pas moins de 40 fédérations du continent des conventions de coopération consistant en un échange d’expertise. Il y avait là, de sa part, une participation à l’“effort de guerre” diplomatique national, alors que le Maroc tentait de revenir à l’Union africaine (UA) -ce qu’il réussira fin janvier 2017.

Mais, en même temps, une volonté de sa part d’enfin permettre au Royaume de disposer de responsables au sein des instances internationales, à commencer par la CAF, dont le président de l’époque, Issa Hayatou, n’était pas vraiment ce que l’on peut considérer comme un “ami”: on rappellera à cet égard qu’il a interdit par exemple au Maroc de participer à la CAN de 2015 suite au refus de notre pays, en raison du virus Zika, d’organiser cet événement (lire n°1093, du 14 au 20 novembre 2014). Le 16 mars 2017, M. Lekjaâ parviendra à enlever au nez et à la barbe du président de la Fédération algérienne de football (FAF), Mohamed Raouraoua, le siège réservé à l’Afrique du Nord au sein du comité exécutif de la CAF, avant d’y ajouter, le 18 juillet 2017, le poste de vice-président.

En plus de M. Lekjaâ, la CAF compte aujourd’hui comme responsables marocains le président du Fath de Rabat Hamza Hajoui, comme membre de la commission du Championnat d’Afrique des nations (CHAN); l’ancien international et actuel entraîneur-adjoint de l’équipe nationale Mustapha Hadji comme membre de la commission de l’organisation des Coupes d’Afrique des moins de 17, 20 et 23 ans; le président-directeur général du Crédit agricole, Tariq Sijilmassi, comme président de la commission contrôle de gestion et conformité; l’ancien joueur du Mouloudia d’Oujda et international junior Mohamed Mokhtari comme membre de la commission des finances; et le Pr Abderazzak Hifti comme membre de la commission médicale.

Un gage en faveur du Maroc
A la CAF, le Maroc est désormais en quelque sorte chez lui, comme l’illustre par exemple le fait que la confédération vient de changer ses statuts de sorte à ne plus autoriser en son sein que les pays reconnus par l’Organisation des Nations unies (ONU). Ce qui, bien évidemment, comme on peut le penser, vise principalement la soi-disant “République arabe sahraouie démocratique” (RASD), au nom de laquelle le Front Polisario revendique la partie du Sahara marocain anciennement colonisée par l’Espagne. Un changement qui, au passage, n’est pas fortuit, puisqu’il intervient à un moment où c’est donc M. Motsepe qui préside maintenant aux destinées de la CAF, lui dont le passeport sud-africain pouvait laisser craindre que la neuvième fortune africaine ne s’aligne sur les positions pro-séparatistes de Pretoria et permette l’adhésion de l’entité fantomatique sahraouie.

Il se serait, à ce propos, agi là d’un gage en faveur du Maroc en échange de son soutien à M. Motsepe, candidat préféré de M. Infantino pour mettre en place la série de réformes qu’il envisage pour le football africain, avec une CAN qui ne serait plus organisée que tous les quatre ans au lieu de deux actuellement ou encore la création d’une superligue comptant vingt des meilleurs clubs du continent. Car s’il le voulait, le Royaume aurait très bien pu lui mettre des bâtons dans les roues.

M. Infantino avait, dans ce sens, tenu à se rendre, préalablement à l’assemblée générale de la CAF, au Maroc les 24 et 25 février 2021, et le bruit court qu’il se serait ouvert à M. Lekjaâ pour appuyer M. Motsepe. Impossible, ceci dit, de confirmer. M. Lekjaâ entretient en tout cas, à l’évidence, une relation proche avec M. Infantino, malgré le fait que l’Italo-Suisse se soit grandement activé en 2017-2018 pour favoriser la candidature du Canada, des États-Unis et du Mexique à l’organisation de la Coupe du monde de 2026 au détriment de celle du Maroc.

M. Infantino a loué, dans une lettre de félicitations, l’“expérience et [la] connaissance en matière de gestion du football et du sport outre [la] passion, l’engouement autour de lui et la personnalité” de M. Lekjaâ, à même selon lui de lui permettre de “relever les défis futurs au service du football mondial”. A titre personnel, M. Lekjaâ a espéré que son accession au conseil de la FIFA soit “le prélude à une nouvelle voie ouverte pour les générations à venir afin qu’elles prennent par la suite le flambeau et représentent le Maroc dans les grandes institutions sportives internationales”.

Sera- ce effectivement le cas alors de rares personnalités sportives comme Nawal El Moutawakel ou feu Mohamed Benjelloun Touimi, qui furent membres du Comité international olympique (CIO), les Marocains manquent en général à l’appel dans les instances en question? Ce qui est sûr, c’est que le Maroc aurait quoi qu’il en soit tout à gagner à avoir davantage de M. Lekjaâ...