«Effacer», le nouveau roman de Loubna Serraj

Récit introspectif sur les méandres de la mémoire et de l’oubli


Après « Pourvu qu’il soit de bonne humeur » paru en 2020, l’éditrice et chroniqueuse marocaine Loubna Serraj, signe « Effacer », son deuxième roman, tout juste paru aux éditions La Croisée des Chemins.

Comme son nom l’indique, le roman parle d’effacement. Dans un ancrage marocain contemporain, et à travers une histoire d’amour qui lie deux protagonistes séparés malgré eux, il s’agit d’appréhender l’effacement sous toutes ses formes. L’un le subit car amnésique, et ne se base que sur la parole de ses parents pour se reconstruire. L’autre qui n’existe que dans le regard de l’être aimé qui a perdu la mémoire vit dans une solitude extrême qui le conduit à un effacement. «Le mot déflagration est le plus proche de ce que j’ai voulu raconter dans mon roman», explique Loubna Serraj lors d’une rencontre littéraire à la librairie Carrefour des livres de Casablanca.

«Je voulais dépeindre ce qui se passe exactement lorsque l’on vit à un moment de notre vie une déflagration, lorsque nos repères sont terrassées, bousculés et ce quoi on peut s’accrocher quand il n’y a plus rien à s’accrocher», poursuit-elle. Dans «Effacer», Loubna Serraj nous plonge dans le voyage introspectif des deux protagonistes, confrontés aux réalités complexes du quotidien qui les poussent à remettre en question leur propre identité. Mais cette quête d’effacement n’est pas sans conséquences. «Choisissons nous qui nous sommes, qui nous serons, à un détour de notre vie, par la seule force de notre volonté, sans aucune incidence de ce que nous avons traversé, de qui nous avons connu, aimé ?», se demande un des personnages du roman.


Oublier sans s’effacer
«Effacer» soulève des questions profondes sur la place de la mémoire et de l’oubli dans la construction de notre identité. Il s’agit également d’une réflexion sur l’importance d’oublier mais aussi de se souvenir pour avancer. Oublier sans s’effacer, et se souvenir sans stagner. Nos souvenirs façonnent qui nous sommes en tant qu’individus. Ils sont le reflet de nos expériences, de nos émotions et de nos relations avec les autres. Bien que l’oubli puisse sembler tentant pour échapper à la douleur des souvenirs douloureux ou indésirables, il font partie intégrante de notre identité et de notre cheminement vers la quête de soi. Le livre nous invite ainsi à réfléchir à la complexité de la mémoire humaine et suggère sans tomber dans le roman social ou moralisateur, qu’il faut accepter et comprendre ses souvenirs, sans quoi nous risquons l’effacement. Le roman s’ouvre d’ailleurs à un moment charnière de la vie des protagonistes : celui de leur effacement, tantôt symbolique, tantôt physique, contraint et/ou choisi.

En situant les personnages de son roman au Maroc, l’autrice pousse aussi l’effacement jusqu’au bout et le décrit dans le cadre de problématiques dans lesquelles on se reconnait notamment celle de la Kafala. Comment exister dans un pays qui ne nous reconnait pas ? Ce régime d’adoption dont la procédure est beaucoup moins longue et moins fastidieuse que l’adoption, contribue à l’effacement de l’identité de l’enfant pris en charge par les familles d’accueil en imposant que l’enfant adopté ne soit pas inscrit dans le livret d’état civil des parents. Ce même enfant peut d’ailleurs être rendu à l’État à tout moment et ne bénéficie pas d’une sécurité psychologique.

L’enfant, abandonné une première fois par ses parents biologiques, ne se retrouve pas dans une situation qui lui procure un sentiment de sécurité mais déclenche plutôt ses blessures d’abandon, renforcés par la non reconnaissance de l’État qui ne le hisse pas au range des autres enfants inscrits dans l’état civil de leurs parents. Comment dans un contexte pareil, on peut dépasser cet effacement qui nous colle à la peau. Doit-on oublier qu’on est «Fils du pêcher», «enfant abandonné», pour avancer ? Doit-on effacer cette partie de notre identité pur se reconstruire, ou la gommer contribuerait plutôt à notre effacement. C’est cette complexité dans les mouvements de va et vient entre souvenir et oubli pour la construction d’une identité qu’essaye de représenter à travers son roman et les histoires humaines qui orbitent autour des deux protagonistes. Souvenirs et oubli sont étroitement liés et interdépendants et l’équilibre entre les deux est essentiel. C’est un processus complexe et individuel, où nous choisissons consciemment ce que nous voulons garder et ce que nous voulons laisser derrière nous.

Articles similaires