L'EAU, LA GRANDE MENACE

Le Maroc entre sécheresse et mauvaise gestion des ressources hydriques

En ces temps de sécheresse, doublée d’une crise économico-sociale résultant de la pandémie de la Covid-19, deux problèmes majeurs montent à la surface: l’autosuffisance en produits agricoles de première nécessité et en eau, rarissime et précieuse, mal gérée et surexploitée.

C’est le Maroc des contradictions. D’un côté, des jets d’eau, des complexes résidentiels à perte de vue qui sortent de terre à Bouskoura (région de Casablanca) comme ailleurs dans les grandes villes, formés de villas avec piscines et de terrains de golf irrigués à longueur de journée; et, d’un autre, des révoltes dites de la soif en raison de coupures fréquentes d’eau potable à Agadir, à Zagora, dans le Rif… On ne dirait pas que nous sommes au Maroc, un pays frappé par une sécheresse lancinante depuis trois ans successifs. A Casablanca ou à Rabat, un gaspillage énorme et inconscient de l’eau potable pour l’arrosage d’espaces verts et de terrains de golf. Au sud ou dans le sud-est, des populations entières qui manquent d’eau pour boire et assouvir la soif de leurs bétails.

Circonstances difficiles
En ces temps de sécheresse, doublés d’une crise économico-sociale résultant d’une crise sanitaire liée à la pandémie de la Covid-19, deux problèmes majeurs montent à la surface: l’autosuffisance en produits agricoles de première nécessité notamment en cette période de pandémie marquée par des importations serrées et durement réglementées en raison de la baisse des rentrées de devises, et l’autosuffisance en eau potable et d’irrigation, ressource devenue rarissime d’autant qu’elle est mal gérée dans l’ensemble.

Par rapport à cette question d’autosuffisance en produits agricoles, le ministre de l’Agriculture, Aziz Akhannouch, s’est montré rassurant lundi 12 octobre 2020 en réponse à une question centrale sur "les préparatifs pour faire réussir la saison agricole actuelle à la lumière de la propagation de la pandémie de la Covid-19", à la Chambre des représentants. M. Akhannouch a indiqué que le programme des cultures printanières et d'été pour les légumes a permis un approvisionnement complet en tous les produits agricoles à toutes les régions, réalisant ainsi un succès significatif dans des circonstances très difficiles.

Espaces verts
«La réussite de ce programme est illustrée par la superficie des légumes cultivés au printemps, qui a atteint 91.000 hectares, soit 114% du programme spécifié sur 80.000 hectares, tandis que les superficies programmées dans le cadre du programme pour certains légumes, comme les pommes de terre, ont dépassé 312%, tout comme les tomates (143%) et les oignons (120%), ce qui a permis de couvrir les besoins de consommation des citoyens», a-t-il expliqué.

C’est plus que réconfortant. Cependant, deux réserves fusent. La première a trait aux prix publics des légumes sur les marchés, qui ne cessent de monter en flèche, reflétant une faiblesse de contrôle des chaînes d’approvisionnement. La seconde est liée aux céréales et à cette autosuffisance et à cette sécurité alimentaire tant rêvée, l’essence même du Plan Maroc Vert (PMV) qui fut enterré en 2019 avant de donner naissance à une nouvelle stratégie baptisée "Génération Green 2020-2030’’. Tout bien pensé, le PMV n’a pas changé la donne: le Maroc dépend toujours de la clémence du ciel.

Bon an mal an, on importe du blé et d’autres céréales, encore plus que par le passé. Quant au deuxième problème persistant inhérent à la sécheresse, en l’occurrence la gestion et la rareté des ressources en eau, le ministre Akhannouch a déclaré devant les parlementaires que trois programmes d'irrigation, représentés par le Programme national d'économie d'eau et le partenariat public-privé dans le cadre de l'irrigation au profit d'environ 235.000 domaines, ont permis l’économie de deux milliards de m3 d’eau d'irrigation.

Molécules non biodégradables
Une économie qui se contredit par des actions prises au niveau décentralisé, par des communes et conseils des villes. L’exemple tout récent de la ville de Rabat, en date de septembre 2020, est édifiant par rapport à cette question de gaspillage et de mauvaise gestion de l’eau potable et de source, mais également à une question peu relevée, celle de la dangerosité de la réutilisation des eaux usées pour l’irrigation des terres agricoles et des espaces verts.

L’information qui a circulé fait état que la ville de Rabat a enfin trouvé une solution pour l'arrosage de ses espaces verts. En plus des jardins et des parcs, des espaces verts aménagés le long de la corniche et de la majorité des avenues de la ville, et même à l’intérieur de plusieurs quartiers de la ville, près de 660 millions de DH ont été prévus dans le cadre d’un programme supervisé par la société Rabat Région Aménagement. Cette extension notable des espaces verts pose un problème d’arrosage, effectué en grande partie en utilisant de l’eau potable. La facture d’eau de la ville est actuellement de 12 millions de DH.

D’eau potable, svp !
Une telle situation impose le recours à la réutilisation des eaux usées après leur traitement, pense-t-on au niveau du conseil de la ville, ce qui permettra d’éviter l’utilisation des eaux du barrage dans l’arrosage des espaces verts. Une convention a été signée dans ce sens entre la région et des partenaires, portant sur la réalisation de la première tranche du réseau de réutilisation des eaux usées traitées dans l’arrosage des espaces verts de la ville de Rabat. Le coût de ce projet s’élève à 140 millions de DH. Les eaux usées seront traitées au niveau de la station de l’ONEE à la commune Aïn Aouda, avec la possibilité du recours à une deuxième située à Tamesna. Les eaux traitées seront acheminées par la suite à travers un réseau de distribution d’une longueur de 70 km.

Autant d’argent pour un projet polluant au final. Comment? Les technologies utilisées à ce jour dans le traitement et l’épuration des eaux usées ne garantissent pas une épuration totale de ces eaux. Même après traitement, elles portent toujours 70% des molécules toxiques qui menace la flore et la faune et la fertilité même des sols, nous confie le chercheur et professeur à l’Université de Paris- Saclay, Abdelghani Seghir.

Cet éminent chercheur a publié avec deux autres chercheurs de renom de l’université Paris-Saclay, en l’occurrence Hugo Maury et Loïc Morin ainsi qu’une chercheuse réputée de l’université tunisienne de Sfax, Emna Ammar, les résultats d’une étude scientifique sur la valorisation des eaux usées et des boues d'épuration des eaux usées dans l'agriculture. Le résumé de l’étude est détonnant: «Les boues d'épuration sont un sous-produit des stations d'épuration.

En raison de sa richesse en nutriments et pour plusieurs raisons environnementales et économiques, ce sous-produit de déchet est largement utilisé comme engrais à des fins agricoles dans des conditions spécifiques. Cette pratique pourrait être dangereuse puisque ces déchets comprennent de nombreuse molécules non biodégradables polluantes et nocives, connues et inconnues, en particulier les contaminants organiques émergents (COE), ainsi que pathogènes cultivables et non cultivables.

Le présent travail vise à fournir des informations sur la nature des boues en termes de polluants et microbiote cultivable et non cultivable générés par les processus de traitement actuellement mis en oeuvre... Ces problèmes ont besoin de prise en compte par les décideurs politiques de l'utilisation agricole de ces déchets en termes d'irrigation avec des eaux usées domestiques traitées».

Stations d’épuration
Le professeur et chercheur Abdelghani Seghir est alarmé par le projet d’irrigation des espaces verts de Rabat par des eaux usées traitées. «Ces eaux, même traitées, comportent des molécules dites récalcitrantes qui ne sont pas dégradées par l’épuration. Cela risque de détruire à très court terme la fertilité des sols irrigués. Les sols deviennent au bout de 4 ou 5 ans stériles. Les molécules toxiques présentes dans ces eaux traitées en sont la cause.

Elles changent la composition physico-chimique des sols. Elles ne doivent pas être destinées à l’irrigation des espaces verts, des champs, des fermes… Elles ne peuvent être détruites que par un procédé complémentaire de filtration, en l’occurrence l’osmose inverse. Malheureusement, ce procédé de filtration n’est pas utilisé par les stations d’épuration. Du coup, même le coronavirus est présent dans les eaux usées épurées», affirme-t-il.

Sur ce dernier point, les propos du Pr Seghir sont corroborés par un article scientifique intitulé Repenser les risques liés aux eaux usées et leur suivi à la lumière de la pandémie Covid-19, publié le 19 août 2020 dans la revue scientifique Nature Sustainability et réalisé par une série de chercheurs réputés tels Anne Bogler, Amit Gross, et Edo Bar-Zeev. Ces chercheurs sont arrivés à la conclusion que des preuves convergentes de la pandémie actuelle et des expériences indiquent que les SRAS-CoV sont présents dans les eaux usées pendant plusieurs jours, entraînant des risques potentiels pour la santé via les voies des eaux usées et des aérosols.

«Le traitement conventionnel des eaux usées ne permet qu'une élimination partielle des SRAS-CoV, ainsi l'élimination ou la réutilisation en toute sécurité dépendra de l'efficacité de la désinfection finale. Cela souligne la nécessité d'un cadre d'évaluation et de gestion des risques adapté à la transmission du SRASCoV- 2 par les eaux usées, y compris de nouveaux outils de surveillance environnementale, garantissant une désinfection adéquate en tant que composante de l'endiguement global de la pandémie de Covid-19», alertent-ils. C’est dire qu’en général, cette ressource rarissime (de source, potable ou traitée) est très mal gérée au Maroc, et en particulier l’eau usée recyclée au Maroc qui peut bien être contaminée par le coronavirus.

En sus du gaspillage, la stratégie basée sur l’économie d’eau par la réutilisation des eaux usées est trop risquée. Elle menace la santé publique et la fertilité des sols. Par ailleurs, quoique avant-gardiste, la politique des barrages, initiée par feu Hassan II, a été mal suivie ces deux dernières décennies. L’acheminement de l’eau stockée dans les barrages à la destination finale passe par les rivières et les oueds et par des canalisations à ciel ouvert.

L’absence de contrôle des bassins et du chemin parcouru par ces eaux des barrages fait que les riverains déversent leurs eaux usées dans les cours d’eau, ce qui pollue l’eau destinée à la consommation humaine et à l’irrigation des terres agricoles. A cela se greffe le problème de l’envasement des barrages qui entraîne chaque année une perte de capacité de plus de 75 millions de m3. Comme solution, le dragage coûte cher. Du coup, le fléau prend de l’ampleur au fil des années et la capacité de remplissage des grands barrages du Royaume a diminué de 20 à 30%.

Faiblesse des précipitations
La gestion des ressources en eau dans le contexte actuel marqué par la sécheresse et le changement climatique qui a pour conséquence la faiblesse des précipitations, exige une remise en cause totale. L’irrigation et l’arrosage des espaces verts et des terrains de golf doivent être repensés. Les autorisations accordées aux promoteurs immobiliers pour construire des terrains de golf rien que pour achalander des clients constituent un crime à un moment où la moitié du pays manque d’eau potable. Ce discours, qui peut paraître exagéré, devient alarmiste quand on voit les statistiques officielles récentes.

Selon l’agence du bassin hydraulique d’Oum Rebii (région Béni Mellal-Khénifra connue pour sa production importante de fruits, légumes…), le niveau de remplissage de l’un des plus grands barrages du Maroc, Bin Louidane, à la date du 5 octobre 2020, n’a pas dépassé 22% de sa capacité, 17% pour le barrage Hassan 1er et 13% pour le barrage Ahmed Hansali.

Par ricochet, les populations des agglomérations avoisinantes sont aujourd’hui menacées par une pénurie d’eau au même moment où l’irrigation de 200.000 hectares de terres agricoles est compromise. Ce n’est qu’un microcosme de la situation hydrique inquiétante du pays due à une mauvaise gestion des ressources en eau mais aussi à une politique agricole qui privilégie des cultures fort consommatrices en eau (pastèques, entre autres) dans des régions semi-arides ou arides.


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