Le ministre de l’Éducation nationale contesté

Édito de Wissam El Bouzdaini : Le drôle d'air de monsieur Benmoussa

Chakib Benmoussa aurait-il dû bénéficier de meilleurs conseils en communication pour pouvoir mieux présenter et réussir à atteindre ses objectifs?

Depuis le temps qu’elle dure, on a fini par apprendre la chanson. C’est pratiquement devenue une rengaine. Un nouveau ministre de l’Education nationale arrive, et puis il veut tout chambouler. La réalité, il est vrai, le commande. Notre école ne se porte pas tellement bien, et il n’y a, pour s’en accommoder, qu’à se référer aux multiples tests internationaux auxquels participent nos chères têtes brunes, TIMSS et autres. Et puis il y a l’expérience au quotidien de tous, élèves eux-mêmes pour commencer, mais aussi leurs parents, sans oublier le corps enseignant, également atteint au premier chef. De Tanger à Lagouira, comme le veut la formule d’usage, et quel que soit l’établissement où l’on se trouve ou se retrouve, on est systématiquement frappé que dans la quasi totalité des cas, et sauf exception vraiment exceptionnelle pour le coup, ce soient les mêmes complaintes affligées qui affleurent, telle une chorale nationale qui se serait le plus spontanément du monde improvisée. Une histoire de chanson, encore.

A sa décharge, Chakib Benmoussa, puisque c’est de lui qu’il est question dans cet éditorial, est clairement venu avec l’intention de faire bouger les lignes. A l’enfer dont on l’avait, dès le premier jour qu’il a mis le pied à l’étrier, averti, il n’a eu de cesse d’opposer, selon ce qu’on rapporte dans son entourage le plus proche, ses intentions les meilleures. N’en avait-il lui-même pas assuré, au cours de ses dix premiers jours de mandat, les secrétaires généraux des syndicats de l’enseignement les plus représentatifs, qu’il avait alors conviés à des rencontres en aparté? Et c’est surtout, comme on peut s’y attendre, totalement sûr de ses idées qu’il est arrivé. Tel un “messie”, comme nous l’avions titré en couverture en novembre 2019, au moment où il venait de prendre les commandes de la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD). Comme quoi, on peut parfois aller vite en besogne.

Car c’est, valeur aujourd’hui, un échec retentissant que représente le passage de M. Benmoussa à la tête du ministère de l’Education nationale. Sur le plan théorique et celui des pratiques, l’auteur de ces lignes doit bien évidemment d’emblée préciser qu’il n’est aucunement indiqué pour juger de la qualité de la réforme que le concerné envisage peut-être toujours de faire aboutir. On peut même gager qu’avec les experts en la matière dont il a tôt fait de s’entourer, dont notamment le brillant Youssef Saâdani Hassani qu’il a d’ailleurs directement repêché parmi les membres de la CSMD, M. Benmoussa est certainement mieux outillé que nombreux de ses prédécesseurs pour faire de l’école marocaine ce que nos compatriotes rêvent qu’elle soit, c’est-à-dire à la fois un pôle d’excellence et de formation, mais aussi un haut lieu de transmission des valeurs les plus nobles de notre civilisation.


Mais le grand hic sans doute, c’est que celui qui doit mener à bout cette ambition non des moindres pour notre pays n’est autre que… M. Benmoussa. Sympathique dans le privé, selon ceux qui le connaissent, il manque, de l’avis de nombreux acteurs que nous avons interrogés, de la carrure qui puisse lui permettre de convaincre son monde, ce qui a justement fait caler le dialogue avec les enseignants, auteurs d’une marche impressionnante ce 7 novembre 2023 dans la ville de Rabat, comme le décrit notre reportage en pages intérieures (lire l’article de Hiba Chaker, pages 36 et 37). Son propre supérieur hiérarchique, à savoir le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, semble d’ailleurs s’être finalement résolu à cette faiblesse de son ministre, puisqu’on l’a vu prendre directement en main, à partir du 30 octobre 2023, le dialogue avec les syndicats. En même temps, un clair et net désaveu pour M. Benmoussa, que l’on dit désormais très remonté, quoique résigné d’autant plus que des rumeurs quant à un possible départ de l’Exécutif reviennent avec une insistance coriace dans les salons huppés du Royaume.

M. Benmoussa aurait-il dû bénéficier de meilleurs conseils en communication pour pouvoir mieux présenter et réussir à atteindre ses objectifs? On ne le saura peut-être jamais, mais s’il existe la moindre chance que la roue tourne pour lui, il serait sans doute bien inspiré d’y réfléchir sérieusement. Au risque que la chanson ne finisse par tourner pour lui à l’air d’adieu.

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