Interview de Driss El Azami El Idrissi, Président du Conseil national du PJD, ancien ministre délégué chargé du budget

Driss El Azami El Idrissi : "Aziz Akhannouch se cache tout le temps derrière S.M. le Roi"

Ancien maire de Fès, spécialiste des questions des finances publiques, Driss El Azami El Idrissi nous a reçu à Rabat, au siège du PJD dont il est l’un des dirigeants les plus en vue. La rencontre a eu lieu peu de temps après l’annonce de la signature de l’accord social entre gouvernement, syndicats et patronat, lundi 29 avril 2024. L’ancien ministre délégué chargé du Budget décortique le bilan à mi-mandat présenté par le chef du gouvernement, mercredi 24 avril 2024.


Le chef du gouvernement a présenté, le 29 avril 2024, son bilan à mi-mandat. Quelle lecture faites-vous de cette initiative ?
D’abord, permettez-moi de relever une première remarque générale. Elle concerne l’encadrement juridique du passage devant le parlement du chef du gouvernement. Il s’agit d’une disposition constitutionnelle qui en vertu de l’article 101 de la constitution oblige le chef du gouvernement à faire un bilan d’étape devant le parlement, les deux chambres réunies. C’est donc du contrôle de l’action gouvernementale qu’il s’agit. Deuxième remarque, à la lecture du texte lu par le Chef du gouvernement, et à la suite des interviews qu’il a données aux deux chaines de la télévision nationale (Al Oula et 2M), on a un Chef du gouvernement qui martèle à tout bout de champ que sa coalition jouit d’une légitimité électorale et rappelle que le facteur déterminant de cette légitimité sont les engagements électoraux des partis de la coalition. Mais tout au long de son discours, il s’est mis en porte à faux par rapport à cette affirmation et n’assume guère son rôle de chef de la majorité ou de chef de gouvernement en se cachant tout le temps derrière SM le Roi, et en oubliant que c’est du contrôle de l’action gouvernementale dont il s’agit.

Vous voulez dire qu’il n’assume pas le bilan de mi-mandat...
Absolument. Il nous dit que la couverture médicale (AMO) est un chantier royal que son gouvernement a très bien mis en œuvre et que toute critique à ce sujet n’est que «polémique». La même chose pour les aides directes. Or, SM le Roi donne les grandes orientations, trace les grandes lignes des politiques générales, lance des initiatives et des chantiers, mais c’est au Chef du gouvernement et au gouvernement seuls et de manière exclusive d’assurer la mise en œuvre et le suivi au quotidien et l’implémentation sur le terrain de tel ou tel chantier et d’en assumer les échecs et les critiques. Nous avons été au gouvernement, pendant dix ans et nous savons de quoi il est question. Il est de notoriété publique que les orientations et les chantiers de SM le Roi sont hautement appréciés par les citoyens, mais c’est au Chef du gouvernement et aux ministres concernés par lesdits chantiers d’assumer leurs responsabilités et de dire ce qui a été réalisé et ce qui reste à faire. Ce sont eux qui en sont comptables, pas SM le Roi. En se cachant derrière le SM le Roi, le Chef de la majorité et du gouvernement, adopte une posture dangereuse et de manque de courage politique, en ce sens qu’il met SM le Roi face aux citoyens. La mise en œuvre et la traduction des politiques publiques sur le terrain, aussi bien sur le plan économique que social, est de la seule et exclusive responsabilité du Chef du gouvernement et du gouvernement. En réalité, à travers cette posture, le Chef du gouvernement cache ses faiblesses, n’assume pas son bilan, et tente, en vain, de préempter le débat et de museler à la fois l’opposition et l’opinion publique et ce qui reste des voix insoumises.

Vous avez relevé que le chef du gouvernement se projette au-delà du mandat actuel devant prendre fin en 2026...
Sincèrement, je n’ai rien compris et j’étais surpris de qu’a dit le chef du gouvernement en rappelant qu’il a travaillé de concert avec les partenaires sociaux pour parvenir à un accord social et que cette démarche sera la même durant la prochaine moitié du mandat et «InchAllah» elle restera pour le prochain mandat également. On peut espérer être réélu, mais de là à se positionner comme le futur Chef du gouvernement après les prochaines législatives prévues en 2026, cela me laisse sans voix. Puisque M. Akhannouch se place comme étant le seul décideur : aucun respect vis-à-vis des élections et de l’expression de la volonté populaire, de la nomination royale du Chef du gouvernement, de la volonté des partis politiques de former ou pas une coalition, du vote de confiance par le parlement… plusieurs étapes constitutionnelles et démocratiques que le chef du gouvernement actuel semble ignorer et enjambe aisément.

Le chef du gouvernement a annoncé dans son bilan à mi-mandat que la généralisation de l’enseignement préscolaire est sur la bonne voie. Vous ne semblez pas très convaincu.

C’est normal qu’il met en avant ce chiffre, parce que sur les 10 engagements que le chef du gouvernement a pris au titre du programme gouvernemental, c’est le seul engagement, à côté de celui de la mise en œuvre défaillante du chantier de la protection sociale, sur lequel le gouvernement a partiellement avancé. En effet, le chef du gouvernement a annoncé que la généralisation du préscolaire a atteint 80% mais de manière qui laisse entendre que le gouvernement actuel est parti de 0%. Or, à la fin du mandat du gouvernement précédent, le Maroc était à plus de 73%. La question que je me pose en tant qu’observateur et homme politique qui a eu l’honneur d’avoir été ministre et député, est comment faire pour arriver à 100%? Les 20% c’est énorme pour pouvoir les réaliser en deux ans et demi. Surtout au vu de la démobilisation du système éducatif causée par plusieurs mois de grève et d’incompréhensions. Il faut d’abord parvenir à le remobiliser et à rattraper le temps perdu à cause des mois de grève avant de pouvoir parler des réalisations à faire. Sur le même registre, et depuis le 16 décembre 2023, les facultés de médecine sont en grève continue. Le chef du gouvernement, encore une fois, regarde ailleurs et dit avoir laissé le ministre de la santé et celui de l’enseignement supérieur gérer cette crise. Comme il l’a laissé disait-il celui de l’éducation nationale gérer les grèves de l’école publique. Résultat, la situation s’est envenimée et personne ne voit l’issue aujourd’hui. Nous avons alerté, en tant que parti de l’opposition sur cela dès les premiers jours de ces crises, mais le chef du gouvernement n’a rien voulu entendre. Or, la gestion des affaires publiques, c’est d’abord et avant tout l’anticipation. Chose qui manque le plus au chef du gouvernement actuel... 

Dans un document que votre parti a rendu public, le 16 avril 2024, vous avez récusé le bilan du gouvernement dans le domaine social. Pourquoi…

Le problème du chef du gouvernement actuel et qu’il n’a aucun sens de reconnaissance de l’effort des autres et de l’accumulation institutionnelle. L’AMO c’est une œuvre lancée du temps du gouvernement Abderrahmane Youssoufi, qu’Allah ait son âme. La loi 65.00 portant code de la couverture médicale, datant de l’année 2000 est là pour le rappeler. En 2016, le gouvernement Benkirane a adopté la loi 98.15 pour la couverture médicale des non-salariés. La loi cadre 09.21 relative à la protection sociale et 22 décrets d’application visant la généralisation de la couverture médicale aux non-salariés ont été promulgués par le gouvernement El Othmani et ce, suite à de fastidieuses négociations avec les divers corps et métiers concernés. Le registre social unifié (RSU) a été initié par le cabinet El Othmani et tout le monde se rappelle que Noureddine Boutayeb alors ministre délégué à l’Intérieur avait annoncé reporter sa mise en œuvre pour après les élections de 2021, semble-t-il pour éviter son exploitation par les partis politiques à des visées électoralistes. Chose que M. Akhannouch nie en bloc en nous disant n’avoir trouvé aucun texte juridique concernant la généralisation de la protection médicale et qu’il a accéléré à 2023 la mise en place du RSU qui selon lui était prévu pour 2025.


Mais le gouvernement a mis fin au système RAMED...

Le problème n’est pas là. Maintenant, on est dans le cadre de l’AMO avec ses deux composantes «AMO Tadamoun» et «AMO contribution». Mais le problème c’est que le chef du gouvernement a tout fait pour dénigrer le programme RAMED qui lui aussi, soit dit en passant est un programme royal. Depuis 2012 et à la fin du mandat du gouvernement El Othmani, on était à 18,44 millions de Marocains bénéficiaires du RAMED avec un budget de 2 milliards de dirhams. Le chef du gouvernement parle lui de 10 millions de ramédistes passés vers l’AMO Tadamou, avec un budget de 9,5 milliards de dirhams Où sont passés les autres alors et pourquoi un tel budget pour moins de bénéficiaires? 8 millions de Marocains non couverts ou à qui on a enlevé la couverture médicale?  Des milliers de Marocains exclus donc… Quant aux aides directes, c’est une commercialisation erronée qui en est faite par l’actuel chef du gouvernement. Il oublie qu’avant cela il y avait autant de programmes sociaux, non seulement les aides aux veuves, mais la généralisation du programme Tyassir pour la scolarisation des enfants démunis, le programme royal «millions de cartables», les personnes en situation d’handicap… Je ne vois ici qu’un travail de communication et de service après-vente gracieusement assuré dans ce que nous présente le chef du gouvernement dans son bilan de mi-mandat. Et ce, dans le but de cacher les échecs cuisants au du chantier de l’investissement, et de l’emploi qui représente semble-t-il pour le chef du gouvernement, au vu de ces compétences annoncés, un dossier prioritaire, alors que c’est un ratage total.

Pourquoi?

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en matière économique le taux de croissance est loin d’être à la hauteur de l’engagement gouvernemental de 4%, le nombre d’entreprises en faillite a augmenté de 35% entre 2021 et 2022 et de 15% entre 2023 et 2024 et le chiffre prévu pour 2024 est au-delà de 14.000. Les flux des IDE quant à eux ont diminué de 53% entre 2023 et 2023. Sur le registre du chômage, depuis l’année 2000, jamais le taux de chômage n’a été aussi haut : 13% de la population active, selon les chiffres officiels. En deux ans, l’économie marocaine a perdu 181.000 emplois nets, en flagrant déphasage et contraste avec le 1 million d’emplois nets promu par le programme gouvernemental pendant ce mandat. D’ailleurs, le chef du gouvernement lui-même l’a reconnu même à demi-mot, et avec du retard, en annonçant qu’il compte faire de la question de l’emploi sa priorité pour le mi-mandat restant. Il vient de faire appel à un bureau d’études international pour élaborer un nouveau programme pour l’emploi alors que Força et Awrach ont été un fiasco total. Je pense qu’il va falloir revoir tout ce qu’il annoncé dans son programme électoral, ses engagements non tenus d’ailleurs.

Par ailleurs, le gouvernement doit se pencher sérieusement sur la question de l’investissement qui doit être de nature à favoriser la liberté d’entreprendre et la libre concurrence et trancher avec les conflits d’intérêts et les pratiques anti-concurrentielles signalées et sanctionnées par le conseil de la concurrence et notamment dans le secteur des hydrocarbures à la tête duquel se trouve une société appartenant au chef du gouvernement. De même, le retard pris pour l’élaboration et la publication de l’offre relative à l’encouragement des entreprises marocaines à l’international et aux PME prévues par la charte de l’investissement est incompréhensible.

Aujourd’hui, lundi 29 avril 2024, quelques heures avant notre rencontre, annonce a été faite de la signature d’un accord entre le chef du gouvernement, le patronat et les syndicats les plus représentatifs.  Un accord que les syndicats ont salué...

Tout en félicitant la classe ouvrière et les fonctionnaires du secteur public pour les acquis sociaux actés dans le cadre de cet accord, je dois dire que cet accord soulève plus de questions qu’il en apporte de réponses. D’abord sur la méthode, il est clair que le Chef de gouvernement manque d’anticipation dans la conduite du dialogue social et de ces négociations. Il suit une logique d’attentisme, préférant le «wait and see», et d’une approche sectorielle, fragmentée et non cordonnée dans le temps, ce qui donne que même avec les résultats de cet accord le degré de satisfaction n’est pas à la hauteur des attentes exprimées. Deuxième niveau, cet accord pose la question de équilibres sociaux et du bénéfice des couches les plus défavorisés non-salariés de l’effort public et de la répartition de la richesse nationale et de l’exclusion de certaines bénéficiaires de l’aide sociale directe et de l’AMO Tadamoun. Troisième niveau et non des moindres cet accord pose la question de la transparence de l’action publique et des équilibres macroéconomiques, de la capacité de notre pays à assumer dans le temps et de manière durable les différentes dépenses liées aux engagements sociaux, à la généralisation de la protection sociale, au financement des investissements de compétitivité et des services socio-économiques, des investissements liés à l’accès à l’eau potable et ceux liés aux énergies renouvelables... Et puis une dernière question d’importance et d’un niveau stratégique quid de l’amélioration du climat des affaires, de l’investissement et de la création des richesses et de l’emploi, malheureusement aucune référence n’est faite dans le cadre de ces négociations et de cet accord à l’amélioration de la compétitivité, de la productivité et de la durabilité de notre économie. En somme, le dialogue social est réduit à un dialogue centré davantage sur la répartition des richesses et esquive et oublie la question centrale qui est celle de favoriser les conditions de la création et de l’augmentation des richesses et des opportunités d’emploi.

 

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