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Drame de Tanger: une responsabilité collective

Qu’en pensent nos députés qui ont observé, le jour du drame, une minute de silence à la mémoire des «martyrs de l’économie informelle»? Plutôt des années de silence et de nonchalance.

Le drame de Tanger est celui de trop. Il a fait, lundi 8 février 2021, 29 morts suite à l’infiltration d’eaux pluviales dans un atelier de textile clandestin, au sous-sol d’une villa, dont les portes étaient barricadées par le propriétaire. Place donc à la reddition des comptes! Quand bien même établie, la responsabilité du propriétaire de cette unité de production illégale résulte d’un silence complice et coupable de toute la machine administrative.

De 2008, année qui rappelle la tragédie Rosamor, à Casablanca, ayant fait 56 morts, au drame de Tanger, 13 ans sont passés. Entre les deux affaires, des points communs: Des ouvriers morts et d’autres traumatisés et de nombreuses défaillances qui existent toujours. A qui la faute? Tout en soulignant que cette tragédie “ne constitue pas un cas exceptionnel ou isolé”, puisqu’elle a été “précédée par d’autres drames”, dont Rosamor en 2008 ou encore Essaouira en 2017, la Confédération démocratique du travail (CDT) impute la responsabilité à “l’Etat, au gouvernement, aux employeurs et aux autorités publiques” pour avoir notamment “fermé les yeux sur les violations du droit du travail”.

Commençons par le commencement. L’autorisation octroyée par la commune pour la construction de cette villa, située dans la zone d’El Mers, qui se trouve près du lit de l’oued Souani, ne devait pas être délivrée. Le propriétaire n’était pas autorisé à construire une cave de deux niveaux ou à l’exploiter à des fins commerciales. Le pacha, le caïd, et le mokaddem, cet auxiliaire au courant de tout, même de la réparation d’une petite panne de plomberie chez soi, sont passés outre cette aberration urbanistique et cette activité clandestine.

Car comment admettre que des dizaines de travailleurs et de travailleuses ont pu entrer et sortir des années durant de la cave d’une villa sans qu’ils ne s’en aperçoivent? N’avaientils pas eu vent du reportage tourné par une chaîne TV espagnole, diffusé en 2018, quand le journaliste, muni d’une caméra cachée, s’est vu proposer une tournée dans cette “cage humaine” par le propriétaire de cette unité clandestine?

La responsabilité de l’Etat ne se limite pas à cette petite échelle. La santé, la sécurité au travail et l’économie souterraine ont été négligées avec préméditation. La preuve? Le 4 février 2021, Ahmed Reda Chami, président du Conseil économique, social et environnemental, a dénoncé le fait qu’un projet de loi-cadre, censé réglementer ce domaine, vieux de 10 ans, n’a jamais vu le jour.

Par quoi le gouvernement et les partis de l’opposition peuvent-ils arguer pour justifier ce laisser-aller? Qu’en pensent nos députés qui ont observé, le jour du drame, une minute de silence à la mémoire des «martyrs de l’économie informelle»? Plutôt des années de silence et de nonchalance face aux supplices endurés par une frange de la population active sujette au néo-esclavagisme.

Le silence même des habitants du quartier, qui en savaient trop, est aussi condamnable. Enfin, comment de grandes entreprises de textile, locales et étrangères, installées dans la zone franche ou dans le quartier industriel de Tanger sous-traitaient-elles avec cette unité de production de non-droit? Et s’il avait fait son travail d’inspection, le fisc n’aurait-il pas décelé de telles fraudes?

La responsabilité est donc collective. Il faut revoir la fonction et la responsabilité des agents d’autorité, mais aussi des édiles et élus, ceux-là mêmes qui affichent probité et intégrité pour gagner les voix des électeurs. C’est peutêtre l’occasion d’une remise en cause à l’approche du rendez-vous électoral de 2021. Si l’abstention ou le vote indifférent ne doivent plus être tolérés, tout candidat à la gestion de la chose publique doit répondre de ses actes, au début, pendant et à la fin de son mandat.