Drame du Stade Mohammed-V : Ce que la mort de Nora dit sur nous

Au-delà des responsabilités dont on espère bien qu’elles soient dûment établies, le fait est que l’affaire Nora en dit beaucoup sur le Maroc d’aujourd’hui.

En février 2023, l’auteur de ces lignes a eu l’heur d’assister à deux des sept matchs de la dernière édition de la Coupe du monde des clubs de football, organisée par notre pays. Pour avoir également été dans les gradins pour des compétitions sportives sous des cieux autrement développés, la conclusion qui s’offrait est qu’il n’y avait vraiment pas de quoi rougir.

Certes, beaucoup de choses, sur lesquelles il y a lieu de revenir un jour plus en détail, ont été imparfaites. Certes, nous sommes encore loin de constituer une référence. Mais en déclarant que le Maroc était désormais fin prêt pour accueillir la grande Coupe du monde, la vraie, le président de la FIFA, Gianni Infantino, était sans doute loin de tresser des lauriers flagorneurs au Royaume et à ses pouvoirs publics.

Si, par la plus improbable des hasards, il s’était trouvé ce samedi 29 avril 2023 dans les travées du Stade Mohammed- V de Casablanca pour le match de Ligue des champions de la Confédération africaine de football (CAF) du Raja et d’Al-Ahly d’Égypte, en aurait-il, cependant, dit autant? Du fait de la qualité qui est la sienne, M. Infantino n’aurait vraisemblablement pas été un témoin direct du triste spectacle servi par les autorités à l’orée de l’enceinte et qui a causé la mort de la jeune Nora, 29 ans, après avoir été victime des mouvements de foule provoqués par les canons à eau de la police, comme l’ont montré les images et les vidéos diffusées sur internet, contrairement aux premières affirmations de la préfecture de police.

On aurait certainement rapidement faufilé le patron de la FIFA pour qu’il accède en deux temps trois mouvements à la tribune d’honneur, sans possibilité de vraiment apprécier les opérations d’entrée des supporters. Mais il se peut que tout bonnement le drame ne se soit jamais produit. Avec M. Infantino présent, on peut très bien imaginer que ce soit le directeur général de la Sûreté nationale (DGSN), Abdellatif Hammouchi, qui aurait personnellement veillé au grain, comme c’est désormais régulièrement le cas lorsqu’il s’agit des happenings footballistiques d’envergure.


Et cela aurait, à coup sûr, impliqué que les choses se soient passées de façon plus professionnelle. En outre, la forte médiatisation qui en aurait découlé aurait, de toute façon, fait que tout un chacun se serait senti scruté de près et aurait tâché de ne pas être pris en faute au vu et au su de tous. Mais malheureusement pour Nora, ces conditions n’étaient pas réunies pour qu’à l’heure actuelle elle soit toujours en train de poursuivre ses projets de vie, tel le mariage qu’elle devait contracter cette année 2023 avec son fiancé de longue date. Au-delà des responsabilités dont on espère bien qu’elles soient dûment établies et amènent à des sanctions exemplaires à l’égard de ceux à qui elles incomberaient, voire des poursuites judiciaires s’il le faut, le fait est que l’affaire en dit aussi beaucoup sur le Maroc d’aujourd’hui.

À savoir un pays où ce qui importe par-dessus tout, c’est semble-t-il, au risque de forcer peut-être le trait, l’image que l’on renvoie à autrui, davantage que le citoyen lui-même. Organiser un match dont le monde ne se soucie guère, ou dont l’amplitude demeure plus ou moins moyenne (sans vouloir faire insulte à la Ligue des champions de la CAF)? Peu chaut, à l’évidence, si on le fait n’importe comment. Or, ce qui est normal est que du moment que des citoyens marocains sont concernés, l’on mette, quoiqu’il en soit, les petits plats dans les grands.

Du point de vue du sérieux, même une rencontre de football amateur devrait, dans ce sens, pouvoir se tenir avec le même degré d’exigence que si elle était retransmise en mondovision. En dehors du sport, la séquence ayant directement fait suite à l’apparition de la Covid-19 au Maroc avait également été intéressante à ce propos. À cette époque, le Royaume avait été érigé en modèle, du fait de sa politique draconienne qui avait grandement permis de limiter le nombre de cas. Mais à la longue, cette politique était devenue caricaturale, faisant carrément passer le citoyen à la trappe pour des raisons qui semblaient davantage celles d’une opération de marketing international; comme point d’orgue, le fait que cela ait pris près de trois ans pour que le Maroc cesse de renouveler l’état d’urgence sanitaire, qui n’a finalement pris fin que le 28 février 2023. Privilégier le citoyen, cela aurait été par exemple, comme dans d’autres pays, rouvrir plus tôt l’économie, à un moment où le Haut-Commissariat au plan (HCP) tirait la sonnette de la paupérisation de larges pans de la population, avec une multiplication par sept de l’incidence de pauvreté à mars 2021.

Au final, la réalité finit toujours par nous rattraper. Dans le cas d’espèce de Nora, on peut, ainsi, très bien imaginer une certaine propagande anti- marocaine tenter de récupérer son décès pour délégitimer les ambitions du Maroc de remporter l’organisation de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) de 2025 et de la Coupe du monde de 2030 aux côtés de l’Espagne et du Portugal, comme l’illustre éloquemment la machine médiatique de la junte militaire algérienne. Mais il faudra aussi se dire que nous lui aurons également, pour notre part, servi la soupe.

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