Entretien avec Dr Zouhair Lahna, de retour de la Palestine

Dr.Zouhair Lahna : "J'ai vu l’horreur à Gaza"

Médecin gynécologue, Zouhair Lahna a passé un mois à Rafah et Kahn Younès. Il nous décrit ce qu’il a vu et vécu.


Zouhair Lahna à Gaza


Vous avez passé presque un mois à Gaza, sous les bombardements. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?
Ce n’est pas la première fois que je me rends dans la bande de Gaza, mais plutôt la cinquième. Deux fois en 2013 et 2021 pendant des périodes d’accalmie, si j’ose dire. Mais j’ai été trois fois pendant des épisodes de guerre. En 2009, 2014 et cette fois-ci en ce début 2024. Le Nord de la bande de Gaza est détruit, il n’y a plus rien à voir. Tout a été rasé par la machine de guerre israélienne. La population qui a pu, par on ne sait comment, rester en vie est allée au Sud de Gaza, vers Khan Younès. Un petit patelin de 40000 habitants où sont entassés aujourd’hui plus d’un million et demi. Ils vivent à même le sol, sans toit ni eau potable, ni nourriture. Les enfants sont mal nourris, avec des habits sales et déchirés… Cela fait des mois qu’ils n’ont pas été à l’école. Leur moral est au plus bas. Les eaux usées ont explosé et les infections notamment des enfants sont devenues monnaie courante… Un paysage meublé par les amas de pierres, résultat des destructions des maisons et établissements palestiniens, et par les cris de douleurs de blessés et l’odeur de la mort.

Comment vous êtes parvenus à se rendre sur place ?
Depuis 1998, quand j’ai terminé mes études de spécialité en gynécologie, j’ai commencé à travailler avec les ONG des médecins volontaires, Médecins sans frontières et Médecins du monde. De même qu’avec certaines autres structures bénévoles. C’est avec l’une d’elles, PalMed, une ONG européenne de médecins palestiniens que j’ai été à Gaza, avec le soutien d’une association américaine. Impossible pour les 20 médecins du cette équipée de nous rendre au Nord de Gaza, nous sommes restés au Sud, à Khan Younès et moi j’étais à l’hôpital européen Mère et enfants de Rafah. Un semblant de structure médicale qui s’occupe de la santé des femmes enceintes, des nouveaux nés et des enfants. Ce sont des dizaines d’accouchements que j’ai pu superviser durant ce séjour. Pour une raison inexpliquée, c’est dans les zones de conflit où il y a le plus de grossesses et donc d’accouchements. Là où j’étais, on avait jusqu’à 30 accouchements par jour.

On a eu malheureusement quelques décès parmi les femmes enceintes, lesquelles souffraient de malnutrition, d’infections non soignées et déshydratation, l’eau potable étant devenue rare… Les médicaments aussi sont rares, voire inexistants. Rien que pour vous donner une idée, une femme qui accouche sans césarienne est appelée à quitter l’hôpital six heures plus tard, celle qui accouche avec césarienne quitte l’hôpital douze heures après l’accouchement, tellement l’hôpital était surbooké et tellement on devait libérer les lits. Malgré le blocus imposé par Israél, on a fait de notre mieux pour alléger les souffrances des Palestiniens. Jamais je n’ai cru pouvoir voir l’horreur jusqu’à ce mois de février 2024 à Gaza. Cette fois ci, je l’ai vu. Ce que fait l’armée israélienne est un génocide, une guerre d’épuration ethnique et une punition collective du peuple palestinien. Israél dit vouloir chasser les combattants du Hamas, mais elle tue les enfants, les femmes et les vieux palestiniens, sans distinction aucune…

Vous avez été au parlement français et au Parlement européen début mars 2024. Qu’est-ce que vous avez transmis aux députés siégeant dans ces deux institutions ?
Jeudi 7 mars 2024, j’étais au Sénat français à l’invitation des parlementaires de la France insoumise. Deux jours plus tôt, j’étais à Bruxelles au Parlement européen à l’initiative d’eurodéputés espagnols et irlandais. Certains de mes collègues ont été à l’Assemblée nationale française. Dans les trois cas, notre objectif en tant que médecins qui avons vu et constaté ce qui se passe réellement à Gaza, était de faire un plaidoyer pour arrêter le massacre et inciter les représentants des peuples d’Europe à agir dans ce sens et à apporter l’aide nécessaire aux Palestiniens.


Mais, le constat est que la religion des députés de la droite européenne, quelle que soit sa variante, est faite : ils sont pro-israéliens et ne veulent rien savoir ni rien entendre. Il y a eu du répondant par contre de la part de l’extrême gauche, de certains écologistes. Mais notre devoir est de dire ce que nous avons vu, surtout que les journalistes n’ont pas accès à Gaza. Notre oeuvre n’a pas été inutile. Face à la complicité des Occidentaux, Etats et forces politiques, notre voix est nécessaire.


Zouhair Lahna en plein acte chirurgical, à l’hôpital de Khan Younès au Sud de Gaza.


Pourquoi vous êtes parti dans une zone de guerre où il y a plus de risque de ne pas revenir que des chances de rentrer chez vous ?
Je sais et j’ai été dans d’autres zones de conflit, en Afrique et en Asie, Afghanistan par exemple. C’est un choix de vie et un engagement. Je donne de mon temps et de ma santé pour aller dans certains endroits, là où le devoir humanitaire m’appelle. Je ne suis pas le seul médecin à avoir choisi ce mode d’action, nous sommes nombreux. Il y a de toutes les spécialités, dont les urgentistes notamment.

Vous avez toujours pris part à de sessions de formation de professionnels de santé dans des zones de conflit…
Pas uniquement dans des zones de conflit. En tant que chirurgien gynécologue, j’ai pu participer à la formation de plus de 800 sagesfemmes au Maroc en quelques années. Formation pour les aider à faire face aux problèmes qu’elles peuvent rencontrer au cours des accouchements, surtout que souvent les sages-femmes sont seules à assister les femmes enceintes, dans des zones reculées.

En Palestine, j’ai assuré également des formations pour le personnel de la santé en 2013 et 2021. J’ai la conviction que si on n’investit pas dans l’humain, donc dans la formation, on ne peut pas attendre une amélioration des conditions de vie des populations. Malheureusement à Gaza, tout a été détruit et il n’y a pas une famille qui n’a pas perdu au moins un de ses membres à cause de cette sinistre agression. Les Palestiniens de Gaza ne pensent qu’à quitter leur territoire pour aller ailleurs et c’est ce que cherche Israél avec cette guerre.

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