Initiative Royale destinée à favoriser l’accès des pays du Sahel à l’Océan Atlantique

Initiative royale pour le Sahel. Interview avec Mohammed El Yattioui: "On assiste bien à une nouvelle étape de la politique africaine du Maroc"

Mohamed Badine El Yattioui est docteur en science politique. Professeur d'Etudes Stratégiques au Collège de défense nationale (National Defence College ou NDC) des Emirats Arabes Unis à Abu Dhabi, il décrypte, dans cette interview accordée à Maroc Hebdo, les enjeux géopolitiques de l'Initiative Royale destinée à favoriser l’accès des pays du Sahel à l’Océan Atlantique

Mohammed El Yattoui, docteur en science politique
Mohammed El Yattoui, docteur en science politique


A Marrakech, samedi 23 décembre 2023, les ministres des Affaires étrangères du Maroc et des Etats du Sahel ont pris part, sur invitation de Rabat, à l'Initiative Royale destinée à favoriser l’accès des pays du Sahel à l’Océan Atlantique, telle qu’annoncée par le Souverain lors du discours prononcé à l’occasion du 48e anniversaire de la Marche Verte. Mohammed El Yattoui, docteur en science politique, livre pour Maroc Hebdo son analyse des principaux enjeux de cette réunion.

 

Maroc Hebdo : Est-ce que l’initiative royale marque la naissance d’une nouvelle doctrine géopolitique marocaine ?

L’initiative royale s’inscrit dans le fil conducteur du discours célébrant le 48e anniversaire de la marche verte. Grâce à cette nouvelle identité atlantique développée par le royaume, il s’agit bien de la naissance d’une nouvelle doctrine. C’est une doctrine qui s’appuie sur la façade atlantique du Maroc, qui est très importante, laquelle doit profiter aux villes marocaines, avec notamment le Port de Dakhla, ainsi qu'à l’ensemble de la région. Les pays qui ont adhéré à l’initiative royale n’ont pas accès à l’océan atlantique. La volonté royale consiste à créer une vision à la fois géopolitique puisqu’elle a pour but de convaincre les pays de la région de reconnaître la marocanité du Sahara, notamment des nations comme la Mali, qui est appelé à changer prochainement d’opinion.

C’est aussi une doctrine géoéconomique. On passerait du paradigme qui a prévalu dans les pays du Sahel, initié par les puissances occidentales, celui du développement par la sécurité, qui a mené à une impasse, à celui de la sécurité par le développement. On assiste bien à nouvelle étape de la politique africaine que sa majesté le roi Mohammed VI a amorcé il y a maintenant deux décennies, avec une stratégie de diplomatie économique offensive.

Maroc Hebdo : Quels sont les dividendes économiques et géopolitiques que peut tirer le Maroc de cette initiative ?

Rallier tout d’abord les pays sceptiques à la reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur son Sahara, notamment le Mali, qui est un acteur majeur dans le Sahel. L’autre aspect géopolitique consiste à accroître l’influence du Maroc dans cette zone en proie aux terrorisme et à l’instabilité. Le Maroc a toujours entretenu des liens économiques avec les pays d’Afrique de l’ouest. Or aujourd’hui, on cherche à s’implanter dans des pays où il reste beaucoup à construire, principalement en termes d’électrification, d’infrastructures, de formation et de capital humain. Les dividendes politiques résident dans le soutien à la marocanité du Sahara, l’accentuation de l’influence marocaine à travers la diplomatie religieuse, économique et culturelle.

D’un point de vue économique, les investisseurs marocains, qu’ils soient publics ou privés, vont également avoir accès à de nouveaux marchés, dans des Etats qui ne veulent plus coopérer avec la France. Le port de Dakhla renforcera à cet égard la profondeur africaine du Maroc, dans un contexte de rejet de la tutelle occidentale. Le Maroc a désormais un grand rôle à jouer, étant donné que ces investissements à l’étranger profitent principalement à l’Afrique. D’ailleurs, à juste titre, pour résumer la pensée royale, le ministre des Affaires étrangères, de la coopération africaine et des Marocains résidant à l'étranger, Nasser Bourita, a dit quelque chose que j’ai beaucoup apprécié : « Là où il y a des problèmes, sa Majesté voit des opportunités ». Ça résume très bien le changement de paradigme opéré par Rabat. Le royaume propose une nouvelle alternative de développement et de prospérité pour le continent. L’action positive du Maroc en Afrique n’est d’ailleurs plus à prouver.

Maroc Hebdo : Les pays influents au Sahel voient-ils le projet marocain d’un mauvais œil ?

Je pense que les Turcs, qui traversent une crise économique inédite, vont le voir d’un mauvais œil, car ils sont conscients que ce sera difficile de concurrencer le Maroc, à fortiori si Rabat et Abou Dabi agissent ensemble. Les Russes, eux, ont une vision sécuritaire des choses et une approche économique limitée. Le grand perdant est sans doute la France, car il y a un rejet non seulement de la population mais aussi des nouveaux gouvernants des Etats du Sahel. Ce qui leur pose problème, c’est que l’on ne peut pas lutter contre la géographie avantageuse du Maroc. Sa majesté a pris conscience du hub africain qu'est le Maroc, à la fois pour l’Europe, l’Afrique et l’Amérique. Le Maroc a changé de logiciel, s’est adapté à la réalité et engrange de fait les succès, et en récoltera les fruits dans 30, 40 ans.

Maroc Hebdo : Quels sont les obstacles que risque de rencontrer cette initiative ?

Du côté marocain, on voit bien qu’il y a une volonté très forte et soutenue en très haut lieu. Ce qui pourrait la freiner, c'est d'un côté les pressions de l’Algérie et, de l'autre, la France qui pousserait le Tchad à ne pas y participer. Paris et Alger risquent aussi de dissuader la Mauritanie, un pays clé dans ce dispositif, sachant que le Maroc n’a pas de frontière commune avec les Etats du Sahel. L’instabilité est aussi un facteur bloquant. Cette initiative appellera de grands efforts diplomatiques de persuasion et de financement. La situation politique régionale et internationale doit aussi être surveillée de très près. Mais le Maroc assume le fait de vouloir être une puissance régionale. L’autre point fort de Rabat, c’est le temps et j’insiste sur ce point. La monarchie vous offre cette stabilité qui permet d’envisager l’avenir avec sérénité. Les opportunités l’emportent largement sur les blocages.

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