Entretien avec Dorothée Boccanfuso et Abdelkhlek Touhami, auteurs de l’étude "Classes moyennes au Maroc : Au-delà des perceptions, que disent les chiffres ?"

Dorothée Boccanfuso et Abdelkhlek Touhami : "La classe moyenne est généralement celle qui consomme et qui investit, deux éléments qui contribuent à la croissance économique"

Dorothée Boccanfuso est professeur titulaire à l’UM6P. Abdelkhlek Touhami est, lui, enseignant à la faculté de gouvernance, sciences économiques et sociales, au sein de la même université. Dans cet entretien, les experts reviennent pour Maroc Hebdo sur les caractéristiques de la classe moyenne marocaine, ses évolutions ainsi que les défis qui pèsent sur son essor.


Comment se caractérisent les classes moyennes marocaines ?
Pour caractériser les classes moyennes au Maroc et ailleurs, on se rend compte que dans la littérature, il y a une absence totale de consensus. Donc la manière dont la classe moyenne est mesurée au Maroc ne se distingue pas de la façon dont on la mesure ailleurs. Toutefois, il y a plusieurs façons de la mesurer. Il existe deux façons d’évaluer les classes moyennes : l’approche subjective avec de l’auto-déclaration. Il est difficile alors de comparer dans le temps et l’espace. C’est essentiellement basé sur les perceptions (et les croyances, préférences, …). Le HCP au Maroc utilise cette approche.

Il existe ensuite une approche objective également utilisée par le HCP ici au Maroc. Pour cela, il y a deux façons d’identifier cette classe sociale. Soit en utilisant des seuils dits absolus, basés sur des dépenses minimales alimentaires ou des besoins de base. Soit en utilisant des seuils relatifs à un critère tel la médiane ou la moyenne. Au Maroc comme dans beaucoup de juridictions, on utilise la médiane. Le HCP comme nous, avons choisi la médiane qui est moins sensible aux observations extrêmes comparativement à la moyenne. Dans notre article, nous avons distingué deux classes moyennes, une basse et une haute. Nous avons donc choisi comme bornes pour délimiter la classe moyenne : 75% de la médiane et 2,5 fois la médiane.

Pourquoi les études concernant les classes moyennes marocaines sont peu nombreuses, selon vous ?
Une des raisons que nous évoquons est que depuis la fin des années 1990, les institutions gouvernementales et internationales ont fait un travail important de lutte contre la pauvreté. On pense évidemment aux Objectifs millénaires pour le développement (OMD) et puis aux objectifs de développement durable (ODD). Ce n’est que depuis peu que la question de la classe moyenne a été mise de l’avant, exacerbée par le contexte économique (COVID, crises russo-ukrainienne, inflation, …) Et au Maroc, la réforme de la protection sociale donne l’impression à la classe moyenne qu’elle est délaissée.

C’est un constat que l’on peut faire ailleurs comme en France par exemple (crise des gilets jaunes ou encore la crise politique que le pays traverse). Une autre raison concerne l’accès aux données. Nous avons la chance d’avoir les données de l’EPM de 2012 et 2019 mais notre travail aurait encore été plus appréciable avec les données de 2023 qui existent mais auxquelles les chercheurs comme nous n’ont pas accès facilement. L’Enquête Nationale sur le Niveau de Vie des Ménages (ENNVM) de 2022 est une des enquêtes structurelles menées par le Haut-Commissariat au Plan (HCP), permettant également de produire des analyses sur la classe moyenne. Pour preuve l’objectif annoncé.


Vous démontrez, dans votre étude, qu’au-delà des perceptions, la classe moyenne marocaine n’est pas spécialement en déclin. Comment en êtes-vous arrivés à ce constat ?
Nous avons eu recours plusieurs mesures usuellement utilisées pour évaluer le bien-être d’une population. En partant des dépenses par tête comme cela est usuellement fait dans les pays en développement, nous avons comparé entre deux dates (2012 et 2019) la pauvreté, la vulnérabilité et les inégalités comme cela est fait régulièrement au Maroc. A ce niveau là, il n’y a pas de contribution majeure. Ensuite nous avons mesuré la classe moyenne sur la base de la définition opérationnelle mentionnée précédemment (seuil relatif à la médiane et deux sous-classes). Ceci nous a permis de mettre en l’avant qu’en terme d’effectifs les deux classes moyennes étaient plus grandes alors que la pauvreté a diminué ainsi que la vulnérabilité et la classe aisée. Nous avons également utilisé le concept de polarisation qui a été très rarement utilisé au Maroc sauf par mon co-auteur.

Ce concept permet de voir si on observe la formation de deux ou plusieurs sous-groupes dans la société. Autrement dit, est ce que les pauvres sont plus nombreux et les riches sont plus riches. A travers le calcul de deux indices nous avons montré que la polarisation a diminué, ce qui confirme les résultats obtenus en terme de pauvreté et d’inégalité. Finalement, nous avons regardé à qui la croissance sur la période avait profité et là encore, nous obtenons que 80% de la population (les moins riches) ont profité de la croissance et les plus pauvres plus encore que la classe moyenne. Donc tous ces outils renforcent nos conclusions. Contrairement aux perceptions, il n’y a pas eu d’attrition de la classe moyenne au Maroc. Les mêmes conclusions valent tant pour le milieu urbain que le milieu rural.

Votre étude a reposé sur quelle méthodologie scientifique et quel est son objectif ?
La méthodologie s’est appuyée sur des concepts scientifiques et acceptés par la communauté scientifique et les décideurs. Nous n’avons rien utilisé qui pourrait être remis en question. Par contre, nous pourrions utiliser un autre indicateur comme par exemple les revenus per capita ou encore regarder la même question sous un angle subjectif ou multidimensionnel. Tout ceci est vrai mais nous avons fait des choix que nous avons justifié. Le travail mérite d’être poursuivi. D’ailleurs, notre article est actuellement en révision dans une revue scientifique internationale ce qui montre que les outils utilisés ne peuvent être remis en question.

Quelle est le pourcentage de la classe moyenne dans la population globale et par quoi se définit-elle ?
Sur la base du tableau ci-dessous (tiré du policy brief), nous voyons que pour le Maroc, en 2012, nous avons 53,2% de la population dans la classe moyenne (15,90 + 37,30 ie la somme des deux pourcentages pour les deux classes moyennes) et en 2019 nous avons 61,9% de la population qui est vulnérable soit 16,35% d’augmentation.

Dans quelle mesure la classe moyenne au Maroc peut-elle représenter un moteur dans le développement du royaume ?
La classe moyenne est généralement celle qui consomme et qui investit, deux éléments qui contribuent à la croissance économique. Il faut donc faire attention à cette classe qui peut en cas de choc exogène se retrouver dans une situation de vulnérabilité (pour ceux qui sont les plus proches de la borne inférieure de la classe moyenne). Il y a actuellement des changements structurels qui sont en train de toucher le Royaume en raison des épisodes de sécheresse ou du fait de la digitalisation. Il faut également surveiller les conséquences de l’inflation et de l’un des dossiers actuels d’importance, à savoir la décompensation.

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