LE PARI OSÉ DU SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU PJD

Décryptage : Docteur Benkiran et Mister Abdelilah

Soufflant le chaud et le froid, le “zaïm” islamiste a prouvé qu’il pouvait durer indépendamment des contingences du moment. Mais rebondira-t-il et fera-t-il rebondir ses frères?


Coiffé d’un chapka noir, l’incontournable kefieh autour du cou, Abdelilah Benkiran se dresse, ce dimanche 19 novembre 2023 sur l’estrade du théâtre national Mohammed-V de Rabat, avec ses habituelles allures de tribun impassible, devant un auditoire composé essentiellement de militants du Parti de la justice et du développement (PJD). Mais au bout de son adresse longue d’un peu plus de 30 minutes, lors de ce « festival oratoire » - mihrajan khatabi, en arabe - organisé en solidarité avec le peuple palestinien, le chef de file des islamistes marocains finit par céder à l’émotion et fond en pleurs. « Vous n’épargnez même pas les enfants que vous tuez en centaines », dénonce-t-il, la voix larmoyante, les bombardements israéliens sur Gaza et déclenche ainsi une vague de réactions agitées parmi le public présent.

Revers électoral
Sincère moment d’émotion ou énième tentative de surfer sur la solidarité avec la Palestine pour reconquérir les masses après le revers électoral du 8 septembre 2021 ? Difficile de trancher à ce propos, d’autant que le geste émane du même personnage politique qui, en usant et parfois abusant de ses redoutables aptitudes de communiquant, est parvenu à dominer plusieurs années durant la scène partisane au Maroc. Le même M. Benkiran qui, même lorsqu’il était chef de gouvernement (janvier 2012-mars 2017), n’hésitait pas à endosser de temps à autres, quand il le fallait, la casquette de l’opposant dans ses discours pour mobiliser ses troupes, ou pour se justifier devant l’opinion publique.

En tout état de cause, personne ne peut nier le fait que lorsqu’il s’agit de la question palestinienne précisément, le leader islamiste a toujours été fidèle à une même orientation : une opposition virulente à Israël et un soutien sans faille à la résistance armée, notamment celle menée par le mouvement du Hamas et autres groupes partageant les mêmes valeurs idéologiques du PJD, à savoir celles de l’islam politique. Une posture qui reste la même malgré l’avènement de l’accord tripartite de décembre 2020 ayant acté la normalisation des relations diplomatiques entre Rabat et Tel-Aviv, et par la même occasion la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara.

Depuis, M. Benkiran ne cesse d’exprimer son hostilité audit accord et le rapprochement qui en a suit, ce qui lui a valu de se faire recadrer sèchement par le cabinet royal qui, dans un communiqué rendu public le 13 mars 2023, reprochait au secrétariat général du PJD d’être responsable de « dépassements irresponsables » et d’ « approximations dangereuses » au sujet des relations entre le Maroc et Israël. Le communiqué en question faisait référence à des déclarations dans lesquelles la direction de la formation de la lampe exprimait, le 4 mars 2023, sa « désapprobation » des « prises de position » du ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, lui reprochant de « défendre l’entité sioniste dans certaines réunions africaines et européennes, à un moment où l’occupation israélienne poursuit son agression criminelle contre les frères palestiniens ».

Cependant, l’histoire retiendra que c’est sous un gouvernement dirigé par le PJD, que les accords d’Abraham ont été conclus. Saad Eddine El Othmani, ancien patron de l’Exécutif et ancien chef du parti, avait même signé l’accord, assis aux côtés de Meir Ben Shabbat, alors conseiller à la sécurité nationale d’Israël et chef d’état-major pour la sécurité nationale.

M. Benkiran essaie tant bien que mal de répondre à ce point, notamment dans l’entretien exclusif accordé à Maroc Hebdo (lire pages 20/24).

Des sources au sein PJD consultées par nos soins amputent cette situation de contradiction à M. El Othmani. Les mêmes sources s’interrogent si celui-ci était bien dans le secret et s’il savait pourquoi il le signait. Des questions qui restent sans réponse jusqu’à aujourd’hui, alors que le concerné lui-même garde le silence à ce sujet, soulignent nos interlocuteurs.

Tournant majeur
Les reproches au « frère » El Othmani ne s’arrêtent pas là. « Aussitôt reçu en audience royale, M. El Othmani, avant même d’informer la direction du et avant que le conseil national du parti ne soit tenu, est allé discuter avec le président du RNI (Aziz Akhannouch, ndlr). Certes, le conseil national a accepté que M. El Othmani constitue un gouvernement, mais ce dernier n’a plus rendu compte aux instances du parti de ce qu’il fait ou compte faire », nous affirment les mêmes sources au sein du PJD, en évoquant le fameux blocage après les élections de 2016, qui avait eu pour conséquence le départ de M. Benkiran de son poste de chef du gouvernement désigné. Un tournant majeur qui avait contribué en grande partie à la chute du PJD. « J’ai reçu les chefs des partis avec lesquels je pensais pouvoir constituer un gouvernement. L’Istiqlal, le RNI, le MP (Mouvement populaire), l’USFP (Union socialiste des forces populaires) et le PPS (Parti du progrès et du socialisme)... Avec l’USFP, qui est à mon sens un grand parti avec une contribution historique à la démocratisation du pays, avec des leaders que je respecte comme Mehdi Ben Barka, Abderrahim Bouabid, Abderrahman Youssoufi, Mohamed El Yazghi, je m’étais mis d’accord avec Driss Lachguar (premier secrétaire de l’USFP, ndlr) sur pratiquement tout. Même s’il n’avait pas beaucoup de sièges au parlement, j’étais disposé à lui proposer jusqu’à cinq portefeuilles ministériels. Et alors que j’attendais la liste des propositions des futurs ministres, le premier secrétaire de l’USFP s’est allié avec le RNI pour créer ce qu’ils ont appelé le groupe des quatre, mandatant le président du RNI, en l’occurrence Aziz Akhannouch, de venir négocier avec moi l’architecture gouvernementale et les postes ministériels au nom d’un bloc. De quel droit et dans quelle démocratie on a vu cela ? S’ils avaient présenté des candidatures communes aux législatives, j’aurais compris cela et je l’aurais pris en compte dans la négociation. J’ai saisi alors leur volonté manifeste de me barrer la route, et j’ai dit non », confiait à Maroc Hebdo M. Benkiran.

À défaut de pouvoir revenir en arrière pour essayer de faire les choses autrement et, par la même occasion, préserver la réputation de son parti, M. Benkiran préfère se focaliser sur le présent, en multipliant les appels à annuler les accords d’Abraham, profitant du climat de colère contre Israël depuis le lancement des opérations militaires ayant fait des milliers de morts palestiniens à Gaza. Mais pas que.

Guerres intestines
Depuis son retour à la tête du PJD à l’issue du congrès extraordinaire du 30 octobre 2021, soit un mois après les élections qui avaient vu le parti s’effondrer, et son rival, le RNI de M. Akhannouch triompher puis former le gouvernement, M. Benkiran s’active sur plusieurs fronts. À commencer par l’épineux dossier des libertés individuelles que l’actuel ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, a rouvert dans le cadre du processus en cours de révision de la Moudawana, lancé sous l’impulsion du roi Mohammed VI, mais également celui de la réforme du Code pénal.

Le « zaïm » islamiste multiplie depuis plusieurs mois les interventions pour dire clairement non aux appels à interdire la polygamie, à instaurer l’égalité dans l’héritage entre les femmes et les hommes ou encore à légaliser les relations hors mariage. Une position qui, en principe, devrait être doublement bénéfique au PJD, puisque cohérente avec son idéologie islamiste, et reflétant, théoriquement, également la ressenti d’une grande majorité de la société marocaine. Seulement, M. Benkiran se retrouve encore une fois rattrapé par ses contradictions. Car c’est sous son gouvernement que le Maroc a adhéré, en 2015, au protocole facultatif à la convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (OP-CEDAW), dont certaines dispositions, notamment en matière d’héritage, sont aux antipodes des valeurs islamistes. C’était également durant son premier passage à la tête du parti que M. Benkiran ne s’était pas opposé à la Constitution de 2011 qui accorde aux conventions internationales la primauté sur le droit interne.

Au-delà des batailles externes, le plus grand défi auquel se retrouve confronté l’actuel SG du PJD est certainement celui de reconstruire le parti de l’intérieur, alors que ses bases se sont effritées et que la plupart de ses cadres, comme M. El Othmani, Mustapha Ramid, Aziz Rabbah et bien d’autres, l’ont déserté, certains bien avant la défaite du 8 septembre 2021. M. Benkiran serait-il le plus apte à mener ce chantier ? Pour les congressistes l’ayant choisi pour reprendre les rênes il y a deux ans, la réponse est oui. Finalement, l’homme qui a mené les PJDistes à leurs deux grandes victoires électorales de 2011 et 2016 serait le mieux armé pour conduire la renaissance. Est-ce pour autant le cas ? Pas vraiment, selon certains observateurs, qui soulignent l’hégémonie de M. Benkiran a été une arme à double tranchant, puisqu’elle a en quelque sorte réduit le parti à son chef omniprésent et relégué les autres personnalités du parti au second plan, semant ainsi la graine des tensions et des guerres intestines.

En l’attente de cette « reconstruction » censée permettre au PJD de retrouver des couleurs et de récupérer une partie de ses anciennes performances lors des futurs rendez-vous électoraux, M. Benkiran reste conscient de ses limites. Au parlement, ses 13 députés ont peu de moyens pour mener une véritable opposition face à la majorité RNI-PAM (Parti authenticité et modernité)-Istiqlal. D’ici-là, M. Benkiran continuera à tenter de marquer des points sur le terrain des débats sociétaux, en attendant le moment idéal de retrouver la position qu’il pense lui être dûe.

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