Diplomatie : Rabat et Abou Dhabi, le nouveau départ

Après quelques années de froid, les relations entre le Maroc et les Émirats semblent plus que jamais reprendre de plus belle, à l’image de leurs dirigeants qui, en dépit des divergences politiques, ont toujours su maintenir une proximité personnelle marquée de respect et d’estime mutuels.

En communiquant sur l’iftar donné le 9 avril 2022 en honneur du prince héritier d’Abou Dhabi et commandant suprême adjoint des Forces armées de l’État des Émirats arabes unis, Mohammed ben Zayed, à la résidence royale de Salé, le Palais a, bien évidemment, fait un choix délibéré. Tout comme le sont, dans le même sillage, les mots du communiqué du Cabinet royal ayant rendu publique la tenue de l’iftar.

Celui-ci a notamment parlé des “liens solides de fraternité et d’estime mutuelle qui ont toujours uni” le roi Mohammed VI au leader émirati ainsi que “des relations d’affection permanente et de communication constante liant les deux familles soeurs” et celles “de coopération fructueuse et de solidarité agissante entre le Royaume du Maroc et les Émirats arabes unies”.

Et au surplus, ont également été diffusées des photos où l’on peut voir le Souverain, vêtu d’un traditionnel jabador marocain aux motifs violacés, en train d’échanger autour d’une table garnie de plusieurs mets typiques du mois sacré du Ramadan avec Mohammed ben Zayed, avec à leurs côtés le prince héritier Moulay El Hassan, le prince Moulay Rachid et différents responsables émiratis, à savoir le représentant du gouverneur de la région de Dhafra, Hamdan ben Zayed, le vice-président du Conseil exécutif de l’Émirat d’Abou Dhabi, Hazza ben Zayed, le président du conseil des conservateurs de la Fondation Zayed ben Soltane Al-Nahyane des oeuvres humanitaires et de bienfaisance, Nahyane ben Zayed, et le vice-président du conseil des ministres et ministre des Affaires de la présidence, Mansour ben Zayed. En somme, une réunion qui, dans d’autres circonstances, aurait même pu prendre le qualificatif de “familiale”, si ce n’est la qualité éminemment politique des convives.

Gestion médiatique
Et politique, toute la gestion médiatique de la chose l’a été, assurément: on ne peut s’empêcher d’y voir un message clair adressé aux autres pays et notamment ceux du Maghreb, pour ne pas citer l’Algérie, sur l’excellence de l’état actuel des relations entre le Maroc et les Émirats. Et aussi, au niveau purement maroco-émirati, la manifestation d’une réconciliation en cours depuis fin octobre 2020 et la décision d’Abou Dhabi d’officialiser sa reconnaissance de la souveraineté du Royaume sur son Sahara en décidant de se doter d’un consulat dans la région, plus spécifiquement à Laâyoune.

Car il faut dire que pour la première fois depuis l’indépendance et la constitution des Émirats début décembre 1971, une zone de turbulence s’était installée entre le Maroc et son allié du Golfe, au point que fin mars 2019, le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, avait reconnu, lors d’une conférence de presse donnée à Casablanca en marge d’une visite du roi Abdallah II de Jordanie dans le Royaume, des “désaccords”: le chef de la diplomatie répondait alors à une question sur la Libye, où, contrairement à Rabat, la partie émiratie soutenait l’insurrection du maréchal Khalifa Haftar contre le gouvernement Fayez al-Sarraj issu des accords de Skhirat du 17 décembre 2015, mais il aurait sans doute été possible d’en dire autant sur différentes autres questions d’intérêt régional.

Parmi ces questions bien sûr, le blocus contre le Qatar, déclaré début juin 2017 contre ce dernier par les Émirats mais aussi l’Arabie saoudite, Bahreïn et l’Égypte et au sujet duquel le Maroc avait préféré adopter une “neutralité constructive”. Et si, quelques mois plus tard, le roi Mohammed VI était accueilli en grandes pompes aussi bien à Abou Dhabi qu’à Doha, en étant même la première personne à rallier l’une et l’autre capitales en avion, ce qui lui avait alors valu le qualificatif de “briseur de blocus” dans les médias qataris, on sait aujourd’hui que les Émirats et surtout Mohammed ben Zayed souhaitaient que le Maroc se désolidarise du Qatar.

En outre, il est de notoriété publique que les Émirats voyaient d’un très mauvais oeil le fait qu’une formation islamiste, en l’occurrence le Parti de la justice et du développement (PJD), dirige le gouvernement marocain: début janvier 2015, le chef adjoint de la police et de la sécurité générale de l’émirat de Dubaï, Dhahi Khalfan, avait même failli provoquer un incident diplomatique après avoir annoncé la chute à venir des “Frères musulmans” au Maroc -comme il l’a révélé plus tard, Abdelilah Benkirane, qui était à l’époque chef du gouvernement et secrétaire général du PJD, s’en était plaint auprès du roi Mohammed VI.

Bons offices
En vérité, seuls les “liens” entre le roi Mohammed VI et Mohammed ben Zayed soulignés à très juste titre par le Cabinet royal ont sans doute permis d’éviter la cassure: on se souvient, ainsi, que fin janvier 2020, ils avaient pris, sourire jusqu’aux oreilles, une photo dans un des salons de la résidence de Mohammed ben Zayed au Maroc, alors même que les relations entre le Maroc et les Émirats étaient encore loin d’être au mieux.

C’est qu’au-delà de l’intérêt politique qu’il peut bien évidemment y avoir à ce qu’ils entretiennent des rapports cordiaux, du fait notamment des menaces communes auxquels leurs deux pays font face (principalement l’Iran), les deux hommes sont avant tout des amis d’enfance, et personne n’oublie le fait qu’à l’âge de 14 ans, Mohammed ben Zayed a pris part, début novembre 1975 au nom des Émirats, à la Marche verte, au moyen de laquelle le Maroc a récupéré la région de Sakia El Hamra après 91 ans de colonisation espagnole.

Au niveau géopolitique pur, les États-Unis, qui visaient et visent toujours à normaliser les relations entre Israël et les pays arabes, ont contribué en coulisses à rapprocher de nouveau le Maroc et les Émirats, de sorte à constituer un seul et même front dans la région MENA (Moyen-Orient/Afrique du Nord) contre la menace iranienne, et il allait de soi qu’il était dans l’intérêt de tous d’acter la fin des hostilités (d’où par ailleurs aussi la cessation du blocus sur le Qatar début janvier 2021).

Menace iranienne
Depuis l’inauguration du consulat émirati à Laâyoune, qui a également encouragé le Bahreïn (fin novembre 2020) et la Jordanie (début mars 2021) à suivre le pas après que seuls les Comores et Djibouti l’aient fait avant au niveau arabe, le moins que l’on puisse dire est que les Émirats se mobilisent fortement en faveur de l’intégrité territoriale du Maroc: ils ont notamment poussé pour que le dernier conseil suprême du Conseil de coopération du Golfe (CCG), en date du 14 décembre 2021, appuie ouvertement la marocanité du Sahara, et ont refusé de se faire représenter par leurs dirigeants, à commencer par Mohammed ben Zayed, au sommet arabe que l’Algérie prévoyait d’organiser le 22 mars 2022 après qu’il s’est avéré que la voisine de l’Est comptait instrumentaliser l’événement contre le Royaume (dépêché le 15 janvier 2022 dans le cadre d’une tournée l’ayant également mené au Qatar et en Égypte, le ministre des Affaires étrangères algérien, Ramtane Lamamra, n’avait pas réussi à faire changer les Émirats d’avis). Pour le moins, la seule rupture que le Maroc et les Émirats semblent actuellement amenés à connaître est celle du jeûne du Ramadan, photos à l’appui...