La diplomatie phosphatière en marche

Nouveaux investissements du groupe ocp au Nigéria

En moins de cinq ans, le Maroc a réussi à marquer de nombreux points auprès d’Abuja, en mettant notamment à contribution le groupe OCP.

Le président nigérian Muhammadu Buhari était bien content ce 25 mars 2021, et pour cause: ce jour-là était officiellement annoncé le lancement prochain par le groupe OCP du chantier de construction d’une nouvelle plateforme de production d’engrais dans son pays. Valeur estimée du projet: 1,3 milliard de dollars. Ce qui porte le total des investissements engagés par le géant phosphatier national au Nigéria à 3,6 milliards de dollars, étant donné qu’une première tranche de 2,3 milliards de dollars avaient été injectée à partir de novembre 2016 dans ce que l’on appelle l’Initiative présidentielle nigériane pour les engrais (PFI). Dans le détail, l’objectif est de pouvoir produire, à l’horizon 2025, 750.000 tonnes d’ammoniac et 1 million de tonnes d’engrais phosphatés par an. Pour ce faire, le groupe OCP apportera, outre l’investissement financier, dont 350 millions de dollars obtenus le 15 mars 2021 de la part de la Banque africaine d’import-export Afreximbank, le phosphate marocain, tandis que le Nigéria mettra à contribution son industrie gazière, une des plus développées au monde -dans le top 20.

Pour M. Buhari, son pays pourra de la sorte, comme il s’en était félicité dans son tweet annonçant le nouvel investissement du groupe OCP, “devenir une puissance régionale et mondiale pour les engrais”. À cet égard, avait-il rappelé, la nouvelle plateforme viendra s’ajouter aux unités développées par le groupe Dangote et l’Indien Indorama Eleme Fertilizer & Chemicals et qui produisent d’ores déjà de l’urée ou encore de l’ammoniac. Lequel groupe Dangote est d’ailleurs également lié, à travers une joint-venture, au groupe OCP, puisque c’est avec lui que celui-ci travaille et qu’il bénéficie par exemple des installations dont il dispose dans la métropole de Lagos, capitale économique du Nigéria, et ce précisément au port de Lekki. Mais le groupe OCP est également gagnant, puisqu’ainsi il pourra approvisionner de plus près, et ce qui plus est avec des produits taillés sur mesure, les agriculteurs nigérians et ainsi être directement présent dans ce qui constitue le cinquième marché agricole de la planète. Une stratégie de déterritorialisation qui l’avait amené, également en 2016, à s’installer en Éthiopie, dans le cadre d’un projet qualifié de “méga” estimé au total à 3,7 milliards de dollars et qui, dès 2022, devrait lui permettre de produire quelque 2,5 millions de tonnes d’engrais par an.

Une forte symbolique
Mais il y a aussi, bien entendu, l’aspect diplomatique de la chose. À ce propos, il y a d’abord lieu de rappeler que les accords afférents aussi bien à la plateforme nigériane qu’à celle en Éthiopie avaient été signés en marge de visites du roi Mohammed VI, à un moment où le Maroc se cherchait des alliés pour son projet d’adhésion à l’Union africaine (UA) -qu’il mènera bien à bout, avec succès, fin janvier 2017. Ce qui n’est donc pas rien et recèle, au contraire, un aspect symbolique fort. Au Nigéria en particulier, la présence du groupe OCP a permis de se rapprocher davantage des autorités locales, connues notamment pour être classiquement hostiles à l’intégrité territoriale du Maroc et reconnaissant à ce titre, depuis novembre 1984, la soi-disant “République arabe sahraouie démocratique” (RASD), au nom de laquelle le mouvement séparatiste du Front Polisario revendique la partie du Sahara marocain anciennement colonisée par l’Espagne. Et, pour le moins, le succès a été au rendez-vous: on vient notamment de voir M. Buhari apporter de façon on ne peut plus officielle son appui, au cours de l’appel téléphonique qu’il a eu le 31 janvier 2021 avec le roi Mohammed VI, au gazoduc devant relier à travers pas moins de onze pays de l’Afrique de l’Ouest, à savoir le Bénin, le Togo, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Libéria, la Sierra Leone, la Guinée, la Guinée- Bissau, le Sénégal, la Gambie et la Mauritanie, le Nigéria et le Maroc et de là poursuivre son chemin vers l’Espagne et l’Union européenne (UE). Risque sécuritaire Ce qui revenait en même temps à enterrer le projet du Transsaharien pour lequel s’étaient entendus, début juillet 2009, Abuja avec Alger, avant qu’il ne tombe finalement à l’eau du fait du manque de sérieux de la capitale algérienne -sans parler du risque posé au plan sécuritaire, le Sud de l’Algérie étant notamment infesté, selon les différents services de renseignements, par les organisations terroristes à l’instar du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), et, de fait, le risque n’étant pas exclu que le scénario des attaques ayant touché le site gazier d’In Amenas en janvier 2013 se reproduise encore à l’avenir. Et on parle même désormais d’une remise sur la table, avec appui nigérian, de la demande d’adhésion, formulée en février 2017, du Maroc à la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CÉDÉAO). Au cours d’une réunion tenue le 18 février 2021 à Accra, capitale du Ghana, la diplomatie nigériane s’y était en tout cas dite ouverte, sachant bien que c’est notamment le lobbying de l’Association consultative des employeurs du Nigéria (NECA), principale organisation patronale nigériane, qui fait que le dossier est autant resté dans les tiroirs. En ce qui concerne la question du Sahara marocain, un retrait de la reconnaissance par le Nigéria de la soi-disant “RASD” ne semble pas vraiment pour l’heure dans le pipe, mais en même temps le pays ouest-africain n’apporte plus du tout son soutien à l’entité séparatiste comme il y a quelques années. Éloquemment, M. Buhari avait, dans ce sens, refusé d’aborder, fin novembre 2020 à Abuja, le sujet avec le ministre des Affaires étrangères algérien, Sabri Boukadoum, dont c’était pourtant le motif principal de son déplacement dans la capitale nigériane. Un communiqué s’était par la suite contenté de parler de “satisfaction quant à la convergence de leurs vues sur les principales questions régionales et internationales d’intérêt commun”, mais sans plus. À mettre donc aussi bien au crédit de la diplomatie marocaine qu’à celui du groupe OCP.