La diplomatie algérienne aux abois

La crise Algérie-Espagne se durcit

En décidant de suspendre son traité d’amitié avec Madrid, le régime algérien a sans doute porté l’amateurisme diplomatique à un niveau rarement atteint. Il devrait d’ailleurs incessamment en payer le prix.

Chien qui aboie, dit-on, ne mord pas. Les Espagnols, qui ont leur propre version de l’adage (“perro ladrador, poco mordedor”, c’est-à-dire, littéralement, chien aboyeur, peu mordeur), le savaient déjà, et il fallait donc bien s’attendre à ce qu’ils ne soient pas vraiment impressionnés par l’annonce par Alger, le 8 juin 2022, de la suspension de son traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération en date du 8 octobre 2002 avec eux.

S’attendant vraisemblablement à ce que les voisins ibériques courbent l’échine et reviennent sur la décision prise le 14 mars 2022 par leur gouvernement, présidé par le secrétaire général du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), Pedro Sanchez, de commencer à considérer l’initiative pour la négociation d’un statut d’autonomie au Sahara marocain comme la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du différend autour de la région, la capitale algérienne n’a, en fait, fait depuis lors qu’essuyer volée de bois vert sur volée de bois vert, au point qu’elle en a été réduite à peine deux jours plus tard à battre en retraite.

Ainsi, elle est même allée jusqu’à démentir par le biais de sa représentation auprès de l’Union européenne (UE) dans la capitale de la Belgique, Bruxelles, sa propre décision de geler les domiciliations bancaires des opérations de commerce extérieur de et vers l’Espagne et a avancé qu’“elle n’existe (...) que dans l’esprit de ceux qui la revendiquent et de ceux qui se sont empressés de la stigmatiser”, alors que ce sont les médias officiels algériens eux-mêmes qui avaient été les premiers à en parler. A moins que le régime algérien soit schizophrène -ce dont on avait tout de même commencé à se douter avec le temps..

Un régime schizophrène
En tout cas, le voilà bien: fort du soutien de la commission européenne, qui par la voix de son vice-président et haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell, et de son vice-président exécutif et commissaire européen au commerce, Valdis Dombrovskis, s’était dite “prête” le 9 juin 2022 “à s’opposer à tout type de mesures coercitives appliquées à l’encontre d’un État membre”, l’Espagne s’est, au contraire, vu renforcer dans sa décision d’apporter son appui à l’intégrité territoriale du Maroc.

Son ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a notamment déclaré à l’issue de la prise de position officielle de la commission européenne que son pays “analys[ait] la portée et les conséquences nationales et européennes de [la] mesure [de l’Algérie] de manière sereine et constructive, mais aussi avec fermeté pour défendre l’Espagne et les intérêts des Espagnols et des entreprises espagnoles”. Ce qui implique que l’Espagne n’acceptera pas que l’Algérie rompe le contrat gazier qui la lie à elle jusqu’à 2028 et au titre duquel elle doit continuer de lui livrer 9 milliards de m3 de gaz naturel par an tout au long des six années à venir, sous peine de mobiliser toute l’UE derrière elle en adoptant un régime de sanction à l’encontre de la voisine de l’Est.

La bête noire de l’Algérie
M. Albares a d’ailleurs également indiqué que les autorités espagnoles continuaient de surveiller de près les livraisons de gaz et que celles-ci n’avaient, aux dernières nouvelles, aucunement été impactées par la suspension du traité d’amitié. Au passage, le chef de la diplomatie espagnole est sans doute devenu la bête noire actuelle de l’Algérie. Architecte du rapprochement opéré avec le Maroc après près de onze mois de brouille consécutive à l’hospitalisation en Espagne, à partir d’avril 2021, du secrétaire général du mouvement séparatiste sahraoui du Front Polisario, Brahim Ghali, alors atteint de Covid-19, il est aujourd’hui calomnié quasiment à longueur de dépêches par l’agence officielle Algérie presse service (APS).

Cette dernière vient notamment de lui en consacrer ce 14 juin 2022 une dont le style suggère que l’auteur n’est autre que l’inénarrable “envoyé spécial chargé de la question du Sahara occidental (sic) et des pays du Maghreb” et surtout chien de garde de la junte algérienne, Amar Belani. Ainsi, sur le ton ordurier dont le concerné est coutumier, M. Albares est taxé, dès le titre, de “pyromane”, puis de “diplomate indigne de ce grand pays méditerranéen (l’Espagne, ndlr) et de son grand peuple qui a toujours inspiré le respect”, de “personnage aux allures contrastant avec les illustres diplomates et ministres des affaires étrangères de l’Espagne a inscrits dans le panthéon de la diplomatie internationale”, de “quidam”, de “pseudo diplomate”, de “petit ministre”, avant d’affirmer, en conclusion, que “l’histoire ne retiendra pas grand-chose d’Albares, car rien de grand ne naît de la petitesse” -on a sans doute connu plus élégant. Ironiquement, la dépêche a insisté sur une soi-disant “approche sage et sereine adoptée par Alger”, ce que le texte en lui-même est bien loin d’être.

Nourrir des suspicions
C’est qu’aussi la diplomatie espagnole a fait sortir l’Algérie de ses gonds en mettant en évidence ses liens avec la Russie, avérés, et qui désormais risquent bien de la mettre définitivement au ban de la communauté internationale. A cet égard, l’APS a dénoncé le fait que M. Albares aurait “laissé entendre à qui veut l’entendre, que c’est ni plus ni moins la Russie, [le président russe Vladimir] Poutine lui-même, qui serait à l’origine de [la] crise” -en vérité, le seul responsable espagnol à avoir tenu des propos de cet ordre est la première vice-présidente du gouvernement et ministre des Affaires économiques, Nadia Calvino, et ce le 13 juin 2022 sur Radio Catalunya.

Mais l’agence algérienne peutelle démentir que le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, soit bien en contact constant avec M. Poutine? Ce dernier n’avait-il pas directement appelé le 18 avril 2022 le locataire du palais d’El Mouradia, siège de la présidence algérienne, avant de le convier trois semaines plus tard par l’intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, en déplacement en Algérie, à se rendre en Russie? En tout état de cause, l’Espagne a bien des raisons de nourrir des suspicions, de même que c’est le cas pour l’ensemble des pays de l’UE.

Revirements espagnols
In fine, ce nouvel épisode n’a sans doute fait que renforcer davantage l’isolement actuel de l’Algérie sur la scène internationale, bien qu’elle se voie “en tant que pays pivot, stabilisateur et conscient de ses responsabilités régionales et en tant que pays essentiel du Mouvement des non-alignés” (dixit l’APS), et cela aussi bien donc au niveau régional, où elle s’est coupée de tous ses voisins y compris la Tunisie en se disant le 26 mai 2022 “prêt[e] à aider la Tunisie à sortir de la situation difficile dans laquelle elle a sombré et à retourner sur la voie démocratique”, qu’arabe -la Ligue arabe a notamment refusé de prendre son parti contre l’Espagne, en dépit de son démenti de ce 15 juin 2022- ou encore africain, où le nombre de pays à s’être désormais dotés de consulats au Sahara marocain est de 21 après l’annonce du 8 juin 2022 du Cap- Vert.

Avec l’Espagne en particulier, elle a sans doute pris la pire décision qu’elle pouvait prendre en arrêtant à partir du 1er novembre 2022 de lui fournir du gaz en passant par le Maroc, ce qui l’a amenée à aller prospecter de nouveaux marchés comme les États-Unis, le Qatar et les Émirats arabes unis et à réduire sa dépendance à l’Algérie -les revirements espagnols de ces derniers mois n’y sont sans doute pas étrangers. Un chien qui aboie peut donc assurément mordre, mais c’est à l’évidence lui-même qu’il mord...