LE DILEMME

A J-4, EL OTHMANI N'A PAS ENCORE TRANCHÉ SUR LE DÉCONFINEMENT

S’il opte personnellement pour le déconfinement progressif, le Chef du gouvernement évite toutefois d’en assumer les risques politiques, notamment au plan sanitaire.

C’est ce 18 mai 2020 que le chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, doit révéler devant les deux chambres du parlement, à savoir la chambre des représentants et celles des conseillers, la stratégie de déconfinement que compte suivre le Maroc au cours des prochaines semaines. Sera-ce enfin l’occasion d’annoncer ce déconfinement qui, à la base, devait advenir le 20 avril, fin du mois initial d’état d’urgence sanitaire, avant d’être finalement repoussé d’un mois supplémentaire à J-2? Une prolongation du confinement est-elle dans le pipe comme l’avancent de façon de plus en plus insistante plusieurs sources médiatiques? Il semble, en fait, que même M. El Othmani n’ait pas encore de réponse tranchée à ce sujet.

N’a-t-il d’ailleurs pas lui-même fait cette confidence à tout le moins déconcertante, au cours de l’interview qu’il lui a accordée à sur la chaîne de télévision “Al-Aoula” le 7 mai, à notre consoeur Latifa Benhalima: “Nous n’avons pas de vision”? Sincère, peut-être, mais maladroit, de l’avis d’aucuns, de la part du deuxième personnage de l’Etat, duquel les Marocains attendent sans doute par les temps troubles qui courent davantage de certitudes et de convictions quant à l’avenir immédiat du pays. Plusieurs personnalités politiques de la place, et ce de l’abord même de M. El Othmani, s’accordaient ainsi le lendemain de la sortie médiatique du Chef du gouvernement sur le fait que celle-ci ait été, à tous points de vue, “ratée”. “Il aurait sans doute mieux fait de faire profil bas, même si je peux comprendre qu’il ait voulu jouer la transparence,” embraye, sous le sceau de l’anonymat, un propre ministre du cabinet du concerné. Même dans les rangs de l’opposition, on semblait gêné aux entournures, et l’on prenait bien soin de ne pas tirer sur l’ambulance plus que de mesure.

Déconfinement progressif
“Ce n’était sans doute pas une phrase à prononcer,” analysait un membre d’un parti qui a souventes fois eu maille à partir, par le passé, avec le Parti de la justice et du développement (PJD), le parti de M. El Othmani. Ce dernier était, pour ainsi dire, particulièrement isolé au cours des jours ayant suivi son interview, avec surtout, nous confie-ton, ce sentiment d’injustice et de ne pas avoir été compris. Car les témoignages autour de M. El Othmani abondent sur le fait que celui-ci se soit donné corps et âme depuis l’apparition du premier cas de Covid-19 au Maroc le 2 mars dernier pour gérer de son mieux la pandémie, multipliant ici et là les réunions même avec des inhabituels de son cercle pour entendre des opinions et des avis différents, mais aussi et surtout divergents, et travaillant jusqu’à tardivement le soir pour avoir la compréhension la meilleure de ses dossiers.

Mais il lui a ceci dit, tout ce temps durant, manqué l’essentiel, et la plupart s’accordent sur ce point en particulier: la prise de décision. Depuis que l’état d’urgence sanitaire a commencé, M. El Othmani a ainsi toujours rétropédalé au moment où il ne le fallait pas, ajournant presque systématiquement tout choix à faire, ce qui avait finalement conduit le roi Mohammed VI à se saisir personnellement du dossier, tant le risque posé par tant d’atermoiements était par trop grand et trop important. “Il a manqué de courage,” commente même, impitoyable, un observateur averti.

Manque de courage
C’est cette même hésitation qui expliquerait, selon plusieurs sources consultées par Maroc Hebdo, sa déclaration relative quant à son manque de vision, et son évocation de “plusieurs scénarii” qui seraient à l’étude -son ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, avait déjà eu recours à la même formule lors de son intervention du 29 avril à la Chambre des représentants. La stratégie de déconfinement progressif, si celle-ci venait en fin de compte à avoir sa préférence, est en fait d’ores et déjà fin prête: elle correspond grosso modo à la feuille de route présentée le 5 mai par le directeur de l’épidémiologie et de lutte contre la maladie, Mohamed Youbi, aux équipes du ministère de la Santé et qui, par inadvertance, s’est retrouvée sur les médias sociaux -joint par Maroc Hebdo, le concerné avait lui-même confirmé l’authenticité du document.

Ce déconfinement progressif prendrait en compte la situation dans chaque région, sur la base de critères objectifs qui sont un taux de transmission de personne à personne, ou R0, inférieur à 0,7, un nombre de cas actif inférieur à 5 habitants sur 100.000 par semaine, un taux de létalité inférieur à 3,6%, une proportion des formes sévères et/ou critiques inférieure à 10% et une capacité en réanimation qui ne serait pas dépassée.

Des indicateurs qu’en fait l’on retrouve d’ores et déjà dans plusieurs régions. “Avec le nombre de lits de réanimation dont le Maroc a procédé à l’acquisition au début de la pandémie, nous sommes aujourd’hui en capacité d’affronter jusqu’à 1.000 cas par jour,” nous confie une source gouvernementale.

Mais au ministère de la Santé, d’aucuns s’inquiètent d’une courbe des contaminations qui ne baisse pas à cause du relâchement qui s’est observé de la part des citoyens au cours des dernières semaines (lire n°1344, du 17 au 23 avril 2020): dans une interview qu’il a lui-même donnée à “Al-Aoula” le 8 mai, le responsable du département, Khalid Aït Taleb, a ainsi déclaré qu’en l’état actuel des choses, le Maroc n’était tout simplement pas prêt pour le déconfinement, même progressif -implacable.

Ce camp “sanitaire”, si l’on peut l’appeler ainsi, est, à cet égard, actuellement en train de prendre l’ascendant d’après nos sources, et il serait d’avis que le déconfinement devrait être encore repoussé. Et c’est ce même camp qui, par ailleurs, s’opposerait au retour des Marocains actuellement bloqués à l’étranger, comme le ministre des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger, Nasser Bourita, l’a clairement sous-entendu dans une série de déclarations qu’il a données aux médias nationaux dans la journée du 12 mai, après avoir plusieurs fois été attaqué par ces mêmes médias au cours des dernières semaines sur ce sujet.

Attaqué par les médias
Sans forcément adopter tous ses points de vue, en dépit de sa qualité originelle de médecin qui le voudrait, M. El Othmani craindrait en fait de prendre le risque politique de s’opposer à lui, car si la situation empire et que le nombre de cas finit par se multiplier, avec le lot de morts qui pourrait comme on peut s’y attendre en découler, c’est lui et le PJD qui, selon son analyse, auraient à payer les pots cassés. Et même si le déconfinement progressif semble, au vu de la donne actuelle, la solution ou, pour le reprendre, le “scénario” idoine, le Chef du gouvernement pourrait au final céder.

D’un autre côté, si les équipes du ministère de la Santé insistent autant pour retarder le confinement, ce n’est pas, selon nos sources, par manque de conscience des enjeux -notamment socioéconomiques, soulignés par M. Youbi lui-même dans sa feuille de route-, mais parce qu’elles refusent d’assumer une responsabilité qu’elles considèrent comme n’étant pas la leur et qu’elles ne peuvent donner leur feu vert que sur des critères qui leur sont propres et qui sont par essence non-politiques et purement sanitaires.

Le “scénario” idoine
Ce qui fait que chacun se renvoie depuis quelque temps la balle, dans un attentisme qui rappelle les séquences les pires de l’histoire moderne du Maroc. Par ailleurs, les milieux économiques font de plus en plus pression pour accélérer la mise en place du déconfinement, et il faut à cet égard rappeler cette phrase qu’avait eue le ministre de l’Economie, des Finances et de la Réforme de l’administration, Mohamed Benchaâboun, le 30 avril à la Chambre des représentants: “Si ceci dure, c’est un grand problème”. Dans ce sens, l’argentier du Royaume avait égrené une série de statistiques, au titre desquelles ont pourrait notamment citer la chute de 10% des envois des Marocains résidant à l’étranger, celle des exportations entre 50 et 80%, en sus du tourisme et de l’aviation, presque totalement à l’arrêt.

Ce qui, selon lui, a poussé le Maroc à ouvrir des négociations, pour remplir ses caisses, avec différents partenaires dont des pays comme la France, l’Allemagne et le Japon et des institutions de l’acabit de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), auprès desquels le Royaume a d’ores et déjà emprunté la bagatelle respective de 275 millions et 2,97 milliards de dollars. Selon une statistique de la primature, si la situation actuelle durait jusqu’à fin juin, le pays se retrouverait ponctionné de 20% de son produit intérieur brut (PIB). Les conséquences économiques en seraient catastrophiques, sans parler de celles impliquant le niveau social, notamment en termes de pertes d’emploi.

Manque de vision
A ce dernier égard, le ministre du Travail et de l’Insertion professionnelle, Mohamed Amakraz, avait averti lors de son passage du 4 mai 2020 à la Chambre des représentants que plus de 900.000 salariés affiliés à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) s’étaient trouvés depuis la déclaration de l’état d’urgence sanitaire le 20 mars en arrêt de travail temporaire. Combien de temps l’Etat pourra-t-il encore leur reverser leur allocation mensuelle de 2.000 dirhams par mois, alors qu’il se trouve actuellement privé de 80% de ses recettes fiscales, selon les premières estimations effectuées au niveau de la Direction générale des impôts (DGI)? Sans parler des travailleurs de l’informel, qui eux aussi bénéficient d’indemnités selon la taille de leur foyers familiaux.

Entre toutes ces considérations, M. El Othmani se trouve, à l’évidence, face à un dilemme, mais comme nous le soulignions déjà dans notre publication hebdomadaire du 8 mai, “il serait bien grand temps, désormais, qu[‘il] ait enfin “une vision” et surtout qu’il l’assume, indépendamment de ce qu’elle peut comporter de carences”. Une phrase qui tient, sans doute, toujours et plus que jamais...


1 commentaire

  • Mansour Essaïh

    16 Mai 2020

    Pour être objectif et juste, la journaliste et le chef de gouvernement n'ont parlé de vision mais de ''tassawwour''. Le tassawwour est la conception que l'on se fait d'une situation existante ou à venir............................. La journaliste a demandé, notamment, quel était la conception de son interlocuteur sur le ''Iqlaê''. Le mot ''Iqlaê'' utilisé par le journaliste n'est pas le bon..................... En effet, le ''Iqlaê'' signifie décollage, alors que nous sommes en attente d'une reprise des activités économiques. Elle devait, donc, utiliser le mot ''istienaf''…………………………. Le chef de gouvernement a bien dit : '' Il n'y a pas de conception ; je vous mentirais, si je vous disais que nous avons une conception définitive. Il y a des études, il y a des scenarii que nous accompagnons. Les situations changent chaque jour. En tout cas, nous menons de réflexions sectorielles avec les professionnels.’’

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