"Le digital devient une nécessité et non un choix"

Interview de Sidi Mohamed Drissi Melyani, directeur général de l’Agence de Développement du Digital

Rare généralement dans les médias, le directeur général de l’Agence de développement du digital, Sidi Mohammed Drissi Melyani, revient dans cette interview exclusive pour Maroc Hebdo sur le rôle de son organisation dans la gestion de la pandémie de Covid-19 actuelle et des chantiers prioritaires qu’il compte bien mener à bien d’ici le milieu de la présente décennie.

Trois ans après sa création, l’Agence de développement du digital (ADD) est plus que jamais sollicitée depuis le déclenchement de la pandémie du Covid-19 au Maroc. Un mois après la déclaration de l’état d’urgence sanitaire, où en êtes-vous?
Sidi Mohammed Drissi Melyani: Tout d’abord, il est important de préciser que l’ADD, depuis sa création, a traversé trois grandes étapes successives menant à son développement. L’année 2018 a été marquée par la mise en place de la structure organisationnelle, administrative et financière de l’agence ainsi que par la définition des premiers chantiers de sa feuille de route.

En 2019, l’agence est entrée dans une nouvelle phase plus opérationnelle grâce au recrutement des équipes et au lancement des projets catalytiques et chantiers structurants de sa feuille de route ainsi qu’aux différents actions de partenariats noués avec plusieurs acteurs de l’écosystème digital.

Forte de ces premières réalisations, l’agence a entamé début 2020 une phase d’accélération et de renforcement de sa capacité d’accompagnement des administrations engagées dans la transformation digitale et la mise en oeuvre de ses chantiers prioritaires. Depuis l’apparition de la pandémie du Covid-19 dans notre pays et la mise en place de plusieurs dispositions privilégiant l’utilisation du digital comme outil de télétravail, l’ADD a développé des plateformes digitales afin de répondre aux besoins pressants des administrations marocaines et de les accompagner pour adopter une nouvelle pratique innovante en favorisant le travail à distance, réduisant ainsi les échanges physiques de documents et de courriers administratifs susceptibles de présenter un réel facteur de risque de contamination au Covid-19.

Vous faites sans doute référence aux deux plateformes digitales dont vous avez procédé au lancement le 2 avril...
Sidi Mohammed Drissi Melyani: Effectivement, deux principales plateformes ont été développées. Il y a d’abord le “bureau d’ordre digital”, qui est une plateforme de digitalisation du bureau d’ordre permettant aux administrations et organismes publics de créer des bureaux d’ordre virtuels en vue de gérer électroniquement les flux des courriers entrants et sortants. Cette solution permet aux administrations de recevoir le courrier via l’application gestion de courrier ou directement via une boîte mail et permet également aux citoyens, entreprises et associations de s’adresser aux administrations via une plateforme de dépôt en ligne. Ensuite, deuxième plateforme, le “parapheur électronique”, pour permettre aux administrations une dématérialisation complète de leurs flux documentaires nécessitant une valeur probatoire. Cette solution intègre notamment la gestion des workflows métiers -gestion des ressources humaines, achat et logistique, communication interne, etc.- et la signature électronique des documents administratifs.

Dans le cadre de l’accompagnement des départements administratifs à adopter ces outils et s’approprier leur usage, l’ADD a lancé plusieurs actions. D’abord, l’accompagnement des administrations à configurer ces plateformes selon leurs besoins et leurs workflows internes. Ensuite, la formation à distance des agents de l’administration pour l’exploitation de ces outils. Aussi, la mise en ligne de capsules vidéo pour accompagner les agents de l’administration sur la gestion et la reconfiguration de ces outils pour des besoins spécifiques. Et enfin la mise en place d’un centre appel digital “CRM” pour le traitement des demandes d’accompagnement en ligne.

Par ailleurs, d’autres actions non des moindres ont été également mises en place par l’ADD à savoir la digitalisation des sessions du conseil du gouvernement à distance en plus de la plateforme permettant la signature à distance du PV du conseil du gouvernement. Enfin et dans le cadre de la gestion de la crise actuelle, il y a lieu de préciser qu’un certain nombre de solutions digitales sont en cours de développement par l’ADD en concertation avec les autorités gouvernementales concernées et qui verront le jour très prochainement.

Pour développer vos plateformes, il vous a suffi de treize jours à partir de la déclaration de l’état d’urgence sanitaire, ce qui est bien évidemment remarquable. Mais pourquoi alors ne pas l’avoir fait avant si vous avez besoin d’aussi peu de temps?
Sidi Mohammed Drissi Melyani: Il est important de souligner que le développement de ses plateformes s’inscrit dans les efforts déployés par l’ADD pour innover et intégrer le digital dans la pratique de gestion quotidienne au sein de l’administration marocaine. C’est un travail mené depuis plusieurs mois et qui consiste à mettre en place un ensemble d’applications mutualisés développées en interne en coordination avec ses différents partenaires en faveur de l’écosystème public. Ces actions sont parties intégrantes d’un projet ambitieux et stratégique intitulé “Smart Gouvernement”, qui se veut un des chantiers prioritaires de l’ADD. Le contexte actuel fort heureusement n’a fait qu’accélérer l’opérationnalisation desdites plateformes en vue d’accompagner les administrations et leur faciliter l’introduction des outils digitaux dans leur fonctionnement et améliorer par conséquent la qualité des prestations tout en rapprochant le citoyen aux services publics rendus.

Etes-vous satisfait de l’implémentation de vos solutions par les administrations ?
Sidi Mohammed Drissi Melyani: Aujourd’hui les plateformes digitales développées par l’ADD ont été adoptées par un grand nombre d’administrations et d’organismes publics. En effet, le bureau d’ordre digital et le parapheur électronique sont utilisés actuellement par plus de 430 organismes publics -départements ministériels et haut commissariats, collectivités territoriales et entreprises et établissement publics. Ces chiffres, sont en constante évolution, ce qui témoigne sans doute de l’utilité et l’intérêt que les administrations et autres institutions publiques et privées accordent à ces solutions.

Cette pandémie du Covid-19 peut-elle finalement être l’opportunité qu’il fallait au Maroc pour enfin passer le cap de la digitalisation?
Sidi Mohammed Drissi Melyani: La transformation numérique est depuis plusieurs années inscrite dans les orientations stratégiques du Royaume et une attention toute particulière lui est accordée conformément aux orientations éclairées de S.M. le Roi, que Dieu l’assiste, visant à réussir ce virage numérique. La crise sanitaire actuelle, liée à la pandémie du Covid-19, a en effet bousculé les modes de travail des administrations et entreprises du secteur privé et public, les contraignant à adopter assez rapidement le travail à distance. Dans ces conditions, le digital devient une nécessité et non un choix, afin que chaque établissement puisse continuer d’exercer l’ensemble de ses activités dans les meilleures conditions.

On parle beaucoup aussi de la possibilité de recourir à l’intelligence artificielle pour aider à parer à la pandémie, notamment au plan du dépistage. Y a-til actuellement quelque chose dans le pipe au niveau étatique?
Sidi Mohammed Drissi Melyani: L’ADD a été contactée par plusieurs sociétés qui proposent des offres de services technologiques utilisant l’intelligence artificielle et qui peuvent être bénéfiques du point de vue solutions digitales notamment pour la gestion de la crise actuelle dans plusieurs domaines tels que la santé, l’éducation, l’industrie, le commerce, etc. Ces sociétés ont été mises en relation avec les autorités en charge des secteurs concernés. Au stade actuel, un projet pilote est en cours de déploiement dans ce cadre dans le domaine de la santé notamment en ce qui concerne le dépistage.

Quels sont pour vous les chantiers prioritaires au plan digital sur lesquels le Maroc doit travailler au cours des prochaines années?
Sidi Mohammed Drissi Melyani: La feuille de route de l’ADD compte quinze principaux chantiers dont cinq prioritaires, validés par son dernier conseil d’administration présidé par M. le Chef du gouvernement, tenu le 23 décembre dernier. Il est également important de préciser que dans le cadre de ses missions, et conformément à l’article n°3 de la loi n°61-16 portant création de l’agence, l’ADD a élaboré une note d’orientations générales (NOG) proposant au gouvernement les orientations générales à suivre en matière de développement du digital pour les cinq années à venir (lire ci-contre) Les principales actions à entreprendre en vue d’atteindre les objectifs escomptés reposent tout d’abord sur un modèle de gouvernance clair, des outils de pilotage performants, ainsi que des choix d’infrastructures structurants. Il est également important d’intégrer une perspective participative et centrée sur le citoyen à l’échelle sectorielle, et régionale.

En effet, afin d’assurer la réussite du développement du digital, il est indispensable que l’ensemble des acteurs publics coordonnent leurs actions, et que l’ensemble des acteurs de l’écosystème digital soient impliqués. Il est également important que les rôles, compétences et responsabilités de chacun soient clairement définis. Par ailleurs, se doter d’outils de pilotage performants est un levier indéniable, permettant d’avoir des indicateurs fiables, et de faire une veille stratégique et concurrentielle par rapport aux indicateurs fixés, et de suivre les tendances technologiques.

Il est également important de penser à des choix d’infrastructures structurants tels que le cloud, la construction de data centers à l’échelle nationale, ou encore le plan Haut débit national. Enfin, il est indispensable d’adopter une approche participative et centrée usagers -entreprises et citoyens-, et d’assurer un accompagnement sectoriel et régional afin d’encourager et inciter l’ensemble des opérateurs économiques à adopter le virage numérique et de promouvoir l’innovation, et d’en faire bénéficier l’ensemble des régions du pays.


Laisser un commentaire

X

Télécharger le magazine Maroc Hebdo

Télécharger