Le difficile choix de Chakib Benmoussa

Les nouvelles conditions de recrutement des enseignants créent la polémique

“Courageuse”, “douloureuse”, “discriminatoire”. La décision du ministère de l’Éducation de baisser l’âge maximal pour pouvoir postuler à l’enseignement à 30 ans déchaînent les passions. Un mal nécessaire, selon le ministre de tutelle, Chakib Benmoussa, qui veut faire de la qualité le fer de lance de son projet de réforme de l’école publique.

Chakib Benmoussa aurait-il ouvert la boîte de Pandore? À peine deux mois après sa nomination dans le nouveau gouvernement de Aziz Akhannouch, le ministre de l’Éducation Nationale, du préscolaire et des sports se distingue déjà par une décision pour le moins polémique: faire baisser à 30 ans l’âge maximum exigé pour pouvoir participer au concours de recrutement d’enseignants et de cadre administratifs, prévu le 11 décembre.

La décision, rendue publique le 19 novembre 2021 est tombée comme un couperet pour des milliers de jeunes diplômés, pour lesquels le secteur de l’éducation était toujours le meilleur, si ce n’est l’ultime choix pour décrocher un emploi. Ceux qui ne remplissent plus la nouvelle condition seront donc appelés à voir ailleurs, tout simplement. “C’est tout un plan de carrière qui s’effondre devant nos yeux, un rêve brisé d’une simple décision incompréhensible”, regrette Tariq, un diplômé en littérature française âgé de 33 ans, et donc une des “victimes” de la nouvelle mesure du département de l’Éducation.

Colère générale
Sans grande surprise, la réaction des premiers concernés n’a pas tardé. Depuis l’annonce de la “limite des 30 ans”, des centaines de diplômés et étudiants descendent dans la rue exprimer leur désaccord avec cette nouvelle mesure, qu’il jugent discriminatoire et infondée. À Fès, où la mobilisation a été particulièrement forte, certains ont même décidé de boycotter les examens de la fac. Sur les réseaux sociaux, où les groupes de diplômés préparant le concours de recrutement pullulent, la colère et l’incompréhension dominent.

Même son de cloche chez les grands syndicats. Réunis avec le ministre de tutelle le 23 novembre pour préparer le dialogue autour du secteur, certains ont clairement exprimé leur indignation quant à la nouvelle limite d’âge, appelant le ministre à la revoir. Mais Chakib Benmoussa ne reviendra pas sur une mesure, parmi tant d’autres, dont il veut faire la première étape dans sa propre vision à la tête de l’Éducation, basée sur la “qualité”, dans l’objectif de réformer un secteur qui a toujours été le grand mauvais élève, malgré la succession des programmes et des commissions de réforme.

Ainsi, en plus de la limite des 30 ans, le département de tutelle a introduit d’autres critères aussi sélectifs et polémiques. Les prochains candidats voulant rejoindre les rangs de l’Éducation devront donc passer par une nouvelle étape de présélection, “sur la base de critères objectifs et rigoureux, afin de renforcer la sélectivité du concours, et l’attractivité des métiers de l’enseignement pour les meilleurs candidats”, selon le ministère.

Il faudra ainsi justifier d’un baccalauréat et d’une licence obtenus avec mention, en plus de présenter une lettre de motivation afin de confirmer leur intérêt et leur vocation pour le métier. C’est d’ailleurs dans ce sens-là que le ministère a décidé également d’exempter les titulaires de licence d’éducation de la phase de présélection. Ceux-là pourront donc passer directement le concours écrit, ce qui devrait encourager les parcours de formation longs en 5 ans renforçant la professionnalisation du métier, selon le département de tutelle.

Il faut aussi voir dans cette nouvelle approche un désir d’investir dans l’avenir, en se tournant vers des profils plus jeunes, et donc prédisposés à s’engager plus longtemps pour l’école publique.

Une décision illégale?
Les opposants de cette décision, aussi bien au sein des syndicats que des diplômés et de la classe politique, avancent que ces décisions vont à l’encontre même de la loi. En effet, avant les récentes annonces du ministère, l’âge limite était fixé à 45 ans selon la loi-cadre sur la fonction publique, soit le même que dans le recrutement dans la fonction publique.

Driss Lachgar, secrétaire général de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), a estimé que «ce genre d’actions traduit les orientations néolibérales du gouvernement, qui sont en contradiction avec les notions de l’État social que l’Exécutif avait annoncé», ajoutant que les lauréats des universités seront victimes de discrimination et verront leurs chances d’accéder au monde du travail considérablement réduites. Et au-dessus des lois, la Constitution, texte suprême, garantit l’égalité des chances pour accéder à l’emploi, ce que les nouveaux critères de recrutement ne respectent pas, selon les détracteurs de la décision. Certains accusent même le département de tutelle de vouloir réduire la pression sur les caisses de retraites, en optant pour des profils plus jeunes.

Mais, pour le ministère, il s’agit là d’une décision courageuse, bien qu’elle soit douloureuse. La réforme de l’éducation, grand chantier lancé depuis l’indépendance du Royaume mais sans grand succès, doit désormais favoriser la qualité, tout en se détachant de toute autre considération liée à l’accès des diplômés à l’emploi. L’idée serait donc de recruter les “meilleurs”, passés par plusieurs filtres de sélection, ce qui devrait en principe se répercuter positivement sur la qualité de l’offre de l’école publique.

L’enseignement ne serait donc plus ce “refuge” contre le chômage, et cette “zone de confort” longtemps convoitée par certains diplômés. Mais qu’en est-il vraiment? En toute logique, il faut bien penser que cette décision va éventuellement priver le secteur de compétences pour la simple raison qu’elles dépassent, peut-être d’un an voire de quelques mois, le nouveau seuil des 30 ans.

Notamment les diplômés qui ont intégré l’enseignement par la porte du privé, où ils ont pratiqué pendant des années en attendant une chance dans le public. Cette catégorie représente un bon réservoir de cadres déjà formés dans le terrain, mais dont une bonne partie ne seront plus en mesure de contribuer à l’école publique. Quoi qu’il en soit, le concours de cette année semble être bien lancé et attire un grand nombre de candidats. Invité au plateau de la chaîne nationale 2M, le 24 novembre, Chakib Benmoussa a assuré que les profils de qualité ont postulé cette année en masse. D’après lui, 47.000 diplômés ont déjà postulé en l’espace de quatre jours seulement, dont 43% sont titulaires de mentions.