Deux jeunes se donnent la mort dans la province de Chefchaouen

Le fléau des suicides fait toujours des ravages

Deux nouveaux cas de suicide près de Chefchaouen durant la première semaine de juin, à une intervalle de moins de 48 heures. Deux drames qui confirment le statut de cette province comme “championne” en matière de taux suicide au Maroc. Pour l’instant, difficile de trouver un remède alors qu’aucun diagnostic clair n’a été fait.

Des millions de personnes à travers le monde la connaissent depuis quelques années, notamment grâce aux réseaux sociaux qui ont fait exploser sa notoriété, l’élevant au rang de destination touristique internationale incontournable. Chefchaouen, ou la Perle bleue, comme aiment tant à la surnommer les blogueurs et instagramers étrangers dans les vlogs et les articles immortalisant leur passage inoubliable dans les ruelles bleu indigo de cette sublime petite ville nichée dans les montagnes du Rif, au nord du Maroc.

Mais la parfaite carte postale nommée Chefchaouen, et plus particulièrement sa province, cache un revers sombre, à l’opposé des belles histoires racontées par les heureux voyageurs qui ont eu la chance de découvrir son charme. En effet, la ville est de plus en plus associée, ces dernières années, au phénomène de suicide, au point d’en devenir la “capitale” dans le Royaume.

Le dernier cas en date remonte au vendredi 3 juin 2022, lorsque des villageois de douar Beni Aktar, situé à moins de 60 km à l’est de Chefchaouen, ont retrouvé le corps inanimé d’un membre de leur famille, un homme âgé de 27 ans, pendu chez lui. Anéantie par le triste nouvelle, la famille du défunt peine toujours à trouver les raisons précises qui l’ont poussé à passer à l’acte. Moins de 48 heures avant cet incident, un trentenaire issu de douar Boualdine, à un vingtaine de kilomètres à l’ouest du chef-lieu de la province, s’est donné la mort, quelques heures avant que sa famille ne découvre son cadavre pendu à un arbre tout près de leur demeure.

Drame après drame
Ces deux cas sont loin d’être isolés. Dans la plupart des suicides, qui se comptent par dizaines chaque année dans la province de Chefchaouen, soit un suicide par semaine en moyenne, les enquêtes menées par les autorités locales ou par les proches des morts ne permettent pas de cerner les motivations exactes. Le silence mêlé à un certain sentiment de honte empêche les gens d’en discuter ouvertement. La situation vire parfois même à l’absurde, quand on apprend que dans nombre ces cas de suicides, le défunt se comportait tout à fait normalement et menait sa vie quotidienne comme il avait l’habitude de le faire, dans le moindre petit détail avant de se réfugier loin des regards et passer à l’acte, comme le montrent les témoignages des familles et des voisins.

“On peut facilement constater que la province enregistre un nombre de suicides élevé par rapport à la majorité du reste du territoire du Maroc, mais on ne peut pas se prononcer clairement car les données fiables collectées sur la base d’études scientifiques à propos du phénomène sont très rares voire inexistantes”, déplore Abderrahim Bouazza, député de Chefchaouen et ancien président du conseil de provincial de Chefchaouen.

Dans son étude sur le fléau, Youns Jazouli, chercheur au Centre marocain des études et des recherches en éducation (CMERE) de Rabat, avance que la région de Tanger-Tétouan- Hoceima concentre un peu plus de la moitié des cas de suicides enregistrés au Maroc sur la période entre mars et avril 2020, dont 70% auraient eu lieu dans la province de Chefchaouen seule. La même source établit un constat effroyable: 64% des personnes qui se sont suicidées étaient des élèves en cours de scolarisation âgés entre 8 et 18 ans. Mais si le nombre des cas recensés sur cette “courte” intervalle d’un mois peut provoquer un biais, il n’en demeure pas moins que les titres de la presse après chaque incident du genre laissent croire que la population de la région, et plus particulièrement sa jeunesse, est très exposé au fléau du suicide. Autre fait marquant, la pendaison est le moyen utilisé dans plus de 90% des suicides dans la province.

“À quoi bon donner des chiffres? Tout le monde vient me demander des chiffres vu que je suis active ici sur le terrain auprès des familles notamment, mais ce qui compte maintenant pour moi, c’est de trouver des solutions rapides et efficaces”, assène Hajar Chlieh, présidente et fondatrice de l’association “Oui à la vie, jeunes contre le suicide”. Créé en juin 2021, ce cadre associatif s’est fixé comme objectif de lutter contre le suicide qui “ronge” la province, détecter les cas qui affichent des tendances suicidaires afin de leur “procurer le soutien psychologique nécessaire, contribuer à mener des recherches sur le terrain et des études sur tous les aspects susceptible d’être derrière ce fléau, et oeuvrer à la mise en place de projets culturels et sociaux en faveur des populations locales”. Un an après, l’association a mené plusieurs actions mais se retrouve dépassée par la complexité de la situation et le manque d’appui et d’intérêt à ce sujet, pourtant très sensible. “Les autorités ne font rien et ne feront rien à moins que le suicide devienne une problématique qui concerne tout le territoire nationale, et pas que ces petits douars déshérités qui n’intéressent personne”, regrette Hajar Chlieh. La preuve, le ministère de la Solidarité n’a pas donné suite à ma demande de nous procurer un spécialiste psychiatre pour nous aider à accompagner les suicidaires”.

Ras-le-bol et passivité
“J’ai contacté le Conseil économique, social et environnemental lorsque j’étais président du conseil provincial afin de réaliser une étude sur le phénomène en général avec un focus sur le province mais il n’y a rien eu”, regrette Abderrahim Bouazza. Mais celui-ci ne désespère pas et compte profiter de son statut de député pour réaliser son objectif en passant par la voie parlementaire. En effet, pour beaucoup d’habitants, d’acteurs associatifs et de responsables politiques de la province de Chefchaouen, trouver une solution à cette hécatombe qui ne fait que trop durer passe obligatoirement par un diagnostic précis dans un premier temps.

Devant ce flou, difficile d’identifier le véritable “coupable” derrière le nombre élevé des cas de suicides à Chefchaouen. Plusieurs parties prenantes pointent du doigt la pauvreté et la marginalisation dont souffre lourdement la région, alors que le manque d’opportunités et la faiblesse des infrastructures économiques, sociales et culturelles sont flagrants. Mais d’autres répliquent que ces maux touchent d’autres régions également partout sur le territoire national, sans que le données relatives au suicide n’y soient spécialement élevées.

C’est surtout le cannabis, très répandu dans la région, qu’il faut mettre en tête de liste des facteurs, d’après les associations sur place. Cette plante domine les terres cultivées dans la province ce qui rend les populations qui la cultivent vulnérables face aux fluctuations du marché, jusque-là illégal. La projet de légalisation du cannabis pour des raisons thérapeutiques pourrait même faire empirer les choses, puisque l’apport financier prévu pour les petits agriculteurs pourrait être encore plus faible et ne profiterait pas à tous. D’autant plus que la régularisation apportera son lot de “restrictions”, ce qui engendrera encore plus de “pressions” sur les agriculteurs et leurs famille et pourrait “mener potentiellement à plus de cas de suicide”, alerte Abderrahim Bouazza. Mais pour Younes Jazouli, les structures sociales et les coutumes tribales qui dominent encore dans ces espaces ruraux ont une part de responsabilité dans la hausse du nombre de suicide au niveau de la province de Chefchaouen.