Dette publique: La spirale grecque de l'économie marocaine

Si le gouvernement Aziz Akhannouch se doit d’avoir une priorité, c’est l’intenable spirale d’endettement dans laquelle s’enfonce le pays.

C’est une petite phrase pratiquement passée sous les radars des médias présents à la quatorzième édition du colloque international des finances publiques, organisé ces 19 et 20 novembre 2021 par le ministère de l’Économie et des Finances à Rabat. Elle est due au trésorier général du Royaume, Noureddine Bensouda, dont c’est l’institution qui accueillait d’ailleurs l’événement, et elle intéresse le fait qu’au Maroc, l’endettement, qui est “censé servir l’investissement”, soit “devenu une pratique structurelle pour couvrir les dépenses de gestion”. “Il faut se rappeler que l’endettement excessif peut mettre en péril la souveraineté d’un État, comme nous l’avons bien vu avec l’exemple de la Grèce,” a notamment averti M. Bensouda.

Ce qui, au vu de sa qualité de responsable public le mieux au fait, en théorie, de la réalité des comptes de notre pays, donne une résonance d’autant plus lourde et lugubre à son propos: à terme, le Maroc est-il en train de se diriger vers un défaut de paiement? Car quand on évoque la Grèce, c’est à cela que l’on pense en premier lieu: on se repasse le film de la première moitié des années 2010 lorsque le pays sud-européen en était arrivé à ne plus être en mesure de rembourser ses créanciers, et ce en dépit des multiples plans de sauvetage de la fameuse troïka, qui comprend le Fonds monétaire international (FMI), la commission européenne et la Banque centrale européenne (BCE).

Troïka à laquelle les autorités grecques cédaient à chaque fois un peu plus de leurs attributions souveraines et se retrouvaient à mettre en oeuvre une politique économique portant l’estampille d’une technostructure hors-sol -ce à quoi faisait vraisemblablement référence M. Bensouda. “La question que l’on se pose est si [M. Bensouda] a des informations ou des indicateurs que nous n’avons pas et qui sont plus alarmants que ce qui est annoncé publiquement,” se demande un observateur ayant eu sous les yeux la déclaration du trésorier général.

En clair, le taux d’endettement public serait-il autrement supérieur, en vérité, à celui de 94% officiellement annoncé, qui lui-même, à la base, dépasse de 34 points le seuil de 60% recommandé pour un pays à revenu intermédiaire de l’acabit du Maroc? Ce qui est en tout cas établi, c’est que la spirale dans laquelle s’enfonce d’année en année le pays n’est pas tenable. Et que si le gouvernement Aziz Akhannouch se doit d’avoir une priorité, c’est bien celle-là.

Or à en juger à partir du projet de loi des finances (PLF) actuellement en discussion au parlement, il semble y avoir loin de la coupe aux lèvres: ce sont quelque 164 milliards de dirhams (MMDH) dont l’État a besoin pour atteindre l’équilibre budgétaire. Et à cet égard, la ministre de l’Économie et des Finances, Nadia Fettah Alaoui, a déjà annoncé, au cours de son passage du 19 novembre 2021 à la Chambre des conseillers, que les pouvoirs publics comptent emprunter, au cours de l’année 2020, plus de 105 MMDH, dont 40 MMDH en devises. Et le pire c’est que près des deux tiers de ces montants devraient être affectés au service de la dette, c’est-à-dire au remboursement de la dette antérieure, à hauteur de 61 MMDH.

A priori, on pourrait trouver à l’Exécutif des circonstances atténuantes, telles l’implémentation du nouveau modèle de développement (NMD), qui devrait mobiliser une moyenne supplémentaire de 4% du PIB au cours de la séquence 2022-2025, ou encore le renchérissement de la facture énergétique, du fait de l’explosion du prix du pétrole et de la décision de l’Algérie d’arrêter d’approvisionner le Maroc en gaz. Mais il faut aussi y ajouter ceci: le refus, finalement, du gouvernement d’aller chercher l’argent là où il se trouve vraiment, auprès de ces millions d’agents, que ce soit des citoyens ou des entreprises, qui refusent de remplir partiellement ou totalement leur premier devoir citoyen qu’est le paiement des impôts.

Car c’est cela la principale remarque que l’on fait dans le PLF: c’est comme si le gouvernement Akhannouch n’avait nullement tenu compte de la loi-cadre portant réforme fiscale, promulguée fin juillet 2021 par le roi Mohammed VI avec notamment l’ambition de mettre un système fiscal efficace, juste, équitable et équilibré. Au contraire, on continue encore une fois de maintenir la pression sur la seule classe moyenne, avec en plus par exemple la soi-disant taxe “verte” sur les équipements électriques de grande consommation (comme si les factures électriques faramineuses n’étaient en elles-mêmes pas assez rédhibitoires). C’est justement de la sorte que la Grèce en était arrivé à mettre la clé sous le paillasson: voilà l’État marocain prévenu par un de ses propres commis...