Des absences de taille à Alger : Le sommet de la mauvaise foi


Après coup, Alger prétend avoir fait l’effort pour que le Souverain participe au sommet arabe. Dans les faits, l’évidence est qu’il n’en est rien. Le Maroc souhaite pourtant recevoir le président Abdelmadjid Tebboune. Mais faut-il vraiment s’attendre à quoi que ce soit de bon de la partie algérienne?

 

e roi Mohammed VI allait donc bien participer au sommet arabe, que vient d’accueillir ces 1er et 2 novembre 2022 Alger. L’information avait été donnée le 12 septembre 2022 par l’hebdomadaire français Jeune Afrique, avant que le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, arrivé deux jours avant l’événement dans la capitale algérienne pour la réunion des chefs de diplomatie arabes, ne confirme au même média. “Pour l’instant [Sa Majesté le Roi] observe, suit le cours des évènements, et décidera le moment venu si les conditions de sa participation sont réunies,” révélait-il. Mais “réunies”, lesdites “conditions” ne l’ont à l’évidence pas été, ce qui fait qu’il ne fallait pas être surpris du fait que ce soit M. Bourita qui ait présidé la délégation du Maroc, après que Mohammed VI se soit excusé. “Sa Majesté le Roi a été parmi les premiers dirigeants qui ont exprimé leur volonté de participer à ce sommet et nous en avons officiellement informé la Ligue arabe. Plus que cela, Sa Majesté le Roi a contacté ses frères, les rois, princes et chefs d’État des pays arabes et les en a informés et les a même encouragés à faire acte de présence,” regrettait le 31 octobre 2022 M. Bourita sur la chaîne émiratie Sky News Arabia.

 

Solidarité interarabe

Du côté algérien, on affirme qu’un “effort” avait été fait “pour s’assurer de la présence de tous les dirigeants arabes”, et qu’à cet effet l’Algérie avait vu son ministre de la Justice, Abderrachid Tebbi, faire le déplacement le 27 septembre 2022 dans la capitale, Rabat, pour remettre une lettre d’invitation à Mohammed VI -que, pour rappel, c’était M. Bourita qui l’avait reçu au nom du Roi-: tel a, en tout cas, été la ligne de défense du ministre des Affaires étrangères algérien, Ramtane Lamamra, lors de l’interview que, pour sa part, il a accordée le 1er novembre 2022 à la chaîne saoudienne Al-Arabiya. Ainsi, M. Lamamra a indiqué que le président Abdelmadjid Tebboune aurait lui-même reçu Mohammed VI à l’aéroport Houari-Boumédiène d’Alger s’il avait effectué le voyage, et qu’alors il aurait été question de “ce qu’il est possible de faire au cours de la présence de Sa Majesté le Roi en Algérie” -sous-entendu, que les deux chefs d’État auraient pu avoir des entretiens privés, comme c’était visiblement le souhait du Roi. Le Maroc aurait-il donc raté l’occasion de “pousser la construction du Maghreb arabe”, comme l’a laissé entendre M. Lamamra? En d’autres termes, faut-il lui imputer la faute? En examinant les tenants, avant d’en revenir plus tard aux aboutissants, de la tenue du sommet, le moins que l’on puisse dire est que même en mettant de côté sa marocanité il est difficile d’accorder le bénéfice du doute à l’Algérie.

 

Une manifestation d’hostilité

Comment, ainsi, donner le moindre crédit à M. Lamamra alors que dès la mi-novembre 2021, soit donc près d’un an plus tôt, il annonçait lors de la première conférence des chefs de mission diplomatique et consulaire algérienne que “le prochain sommet arabe sera le sommet de la solidarité interarabe et du soutien à la cause palestinienne et du peuple sahraoui”, comme si, soit dit en passant, la situation au Sahara marocain peut bien avoir quelque chose à voir avec celle de la Palestine (dont une partie de la population n’est, à la connaissance de personne, séquestrée dans les pays du voisinage)? Bien sûr, la partie algérienne rétorquera que son but n’est que de faire la promotion d’“une question de principe”, comme l’assurait M. Tebboune lors de la rencontre gouvernement-walis de septembre 2021, et qu’il ne faut pas nécessairement y voir une manifestation d’hostilité envers le Maroc.

Mais même en prenant pour de l’argent comptant cet argumentaire, par ailleurs très facile à démonter comme on le verra, qu’a bien à faire le dossier du Sahara marocain dans un sommet arabe? Le fait que l’Algérie considère qu’il s’agisse d’“une question de décolonisation” (sic) n’implique-t-il pas en lui-même que le seul cadre approprié pour la traîter est celui de l’Organisation des Nations unies (ONU), comme c’est aussi de toute façon la position du Maroc, mais pour des considérations différentes? Les dirigeants algériens ne l’ignorent bien évidemment pas, eux qui, par le biais du représentant permanent de la voisine de l’Est à l’ONU, Nadir Larbaoui, ont taxé, le 28 octobre 2022, d’“informations fallacieuses et tendancieuses” les rumeurs faisant état de la participation du secrétaire général du mouvement séparatiste sahraoui du Front Polisario, Brahim Ghali, en accusant, au passage, “les médias marocains”: cette participation serait-elle donc plus problématique que le fait d’aborder la soi-disant “cause sahraouie”?

Des questions du même ordre affleurent aussi quand on en vient au sommet en lui-même. Est-ce vraiment un signal positif envoyé au Maroc que de ne faire aucun accueil à M. Bourita à son atterrissage à l’aéroport Houari-Boumédiène? On peut, ainsi, voir dans des vidéos ayant circulé sur internet le ministre, une fois dans l’aérogare, seul sans escorte au milieu d’une nuée de journalistes, demandant à haute voix si “c’est reporté”, tellement il a été surpris. En contrepartie, ses homologues arabes ont, eux, vu M. Lamamra se rendre en personne sur le tarmac pour leur souhaiter la bienvenue.

 

Procédé rhétorique

La réponse de ce dernier à Al-Arabiya lorsque sa journaliste Sara Benaïchouba lui a posé la question? Que “le responsable algérien” -fantôme?- “qui a reçu le ministre des Affaires étrangères du Royaume du Maroc (...) est la même personne qui a reçu l’ensemble des ministres des Affaires étrangères des pays arabes” et que “cette personne est toujours à l’aéroport pour accueillir un certain nombre de personnalités qui arrivent en Algérie”. Le tout en agrémentant son propos d’une boutade: “Je n’exerce pas la diplomatie des haut parleurs”.

Un procédé rhétorique auquel M. Lamamra avait également eu recours un peu plus tôt dans la même interview au sujet de l’affaire de la carte du Maroc tronquée de son Sahara utilisée par la chaîne algérienne AL24 News, en déclarant que “nous ne sommes pas dans une conférence de géographie”: il n’y avait pourtant pas de quoi rire eu égard à ce qui a constitué une violation sérieuse d’une directive de la Ligue arabe pour une carte unifiée du monde arabe.

 


Risque de guerre

AL24 News a d’ailleurs aussitôt été reprise par l’organisation panarabe, après que M. Bourita lui a signalé son méfait, et a présenté ses excuses. Autrement, M. Lamamra aurait-il eu la même réaction si cela avait été son pays qu’on privait de régions entières de son territoire sur une carte? N’est-ce pas pour cette même géographie dont il se gausse aujourd’hui que son peuple s’était élevé à partir d’un certain 1er novembre 1954 contre le colonialisme français?

En tout état de cause, beaucoup trop de mauvaise foi est dans la balance pour que Mohammed VI envisage de se rendre en Algérie, et pourtant ce n’est donc qu’à la dernière minute que sa décision a été prise. Le fait que la moitié des chefs d’État arabes, dont la quasi totalité des monarques -à l’exception notable de l’émir Tamim du Qatar-, aient décidé de ne pas faire acte de présence a semble-t-il également achevé de convaincre le Roi de rester au Maroc. Ce dernier a toutefois pris soin de lancer une invitation officielle à M. Tebboune pour faire le chemin inverse: tout ce que l’on en sait pour l’instant c’est ce qu’en a dit ce 2 novembre 2022 M. Bourita à Jeune Afrique, à savoir que la visite “aura été dûment préparée en amont entre les deux parties”.

Du côté du Maroc, on espère bien sûr que M. Tebboune y donne une suite favorable, et ce aux fins d’“établissement de relations normales entre deux peuples frères, unis par l’Histoire, les attaches humaines et la communauté de destin”, comme le Souverain en avait formulé le voeu le dernier discours du Trône du 30 juillet 2022, sauf que sur la base du factuel des quelque trois dernières années à partir de l’investiture du président algérien en décembre 2019 on peut, hélas, en douter: faut-il rappeler que depuis août 2021, les relations sont rompues par l’Algérie (mais pas par le Maroc comme le présentent un certain nombre de médias), et que cette rupture a en elle-même fait suite à près de vingt mois au cours desquels le Royaume a fait l’objet d’attaques médiatiques répétées (étant même accusé, comble sans doute du ridicule, en novembre 2021 par M. Tebboune de vouloir atteindre le moral du sélectionneur algérien de football, Djamel Belmadi, un pas que le principal concerné n’a lui-même jamais franchi ni avant ni d’ailleurs après)? Sur les 60 ans de relations maroco-algériennes, la séquence présente est, ainsi, sans doute l’une des pires, avec celle ayant donné lieu à la Guerre des Sables à partir de septembre 1963 et les trois dernières années de présidence de Houari Boumédiène correspondant au déclenchement du différend autour du Sahara marocain (1975-1978).

Et comme lors de ces autres séquences, un risque accru de guerre existe, alimenté à foison par l’Algérie. Alors qu’aucune déclaration n’avait pourtant été faite par un responsable marocain dans ce sens, M. Tebboune avait, ainsi, dit ceci à l’hebdomadaire français Le Point, qui l’avait interviewé pour le compte d’un numéro qu’il avait publié en juin 2021: “Nous riposterons si nous sommes attaqués. Mais je doute que le Maroc s’y essaie, les rapports de forces étant ce qu’ils sont”.

Quelques mois plus tard, c’était au tour d’un “faucon” algérien revendiqué -jamais, depuis, démenti par l’Algérie- d’appeler, dans un article du quotidien français L’Opinion de novembre 2021, son pays à attaquer le Maroc dans les trois ans avant que ce dernier ne commence soi-disant à cueillir les fruits de l’accord de coopération sécuritaire qu’il venait alors de signer avec Israël.

 

Axe trilatéral

On ne pouvait, pour le moins, que rire jaune d’un des chefs d’accusation porté entre-temps par M. Lamamra dans la déclaration qu’il avait commise pour légitimer la rupture des relations par l’Algérie, à savoir que “les appareils sécuritaires et de propagande du Royaume du Maroc mènent une guerre médiatique de bas niveau et de grande envergure contre l’Algérie, son peuple et ses dirigeants, n’hésitant pas à forger des scénarios fantaisistes, à inventer des rumeurs et à propager des propos diffamatoires”: le coupable de tels actes, au vu des faits recensés, n’est-il pas plutôt son pays? Il serait justement aussi intéressant de revenir à ladite déclaration pour bien juger des contradictions de l’Algérie: celle-ci, à en croire cette déclaration, en veut au Maroc d’appuyer le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), qui comme son nom l’indique revendique l’autodétermination de la Kabylie, actuellement sous souveraineté algérienne, pourquoi trouve-t-elle alors tout-à-fait légitime que pour sa part elle finance, abrite, arme et soutienne diplomatiquement le Polisario? “L’autodétermination n’est pas un principe à la carte,” faisait remarquer, en juillet 2021, le représentant permanent du Maroc à l’ONU, Omar Hilale, à la réunion ministérielle du Mouvement des non-alignés (MNA) en réponse à une intervention de M. Lamamra hostile à l’intégrité territoriale du Maroc.

Aussi, alors que l’Algérie avait refusé le simple fait que depuis Rabat, où il était en visite, le ministre des Affaires étrangères israélien, Yaïr Lapid, ait en août 2021 fait part d’“une certaine inquiétude quant au rôle de l’État algérien dans la région, qui s’est rapproché de l’Iran et mène actuellement une campagne contre l’admission d’Israël à l’Union africaine en tant qu’observateur”, n’a-t-elle elle-même pas “fait de son territoire national une franchise diplomatique et une tête de pont pour planifier, organiser et soutenir une série d’actions hostiles et caractérisées”, comme M. Lamamra avait accusé le Maroc de le faire? Le propos de M. Lapid n’était d’ailleurs pas dénué de fondement et faisait suite à des informations recueillies par les services marocains quant un rapprochement fait à partir d’octobre 2016 entre l’Iran, par le biais de l’organisation chiite libanaise du Hezbollah et sous la complicité au moins passive de l’Algérie, et le Polisario dans un objectif apparent de mettre en place un nouveau “foco” au Maghreb.

 

Animosité de l’Algérie

Lesquelles informations ont récemment eu des confirmations de la part des intéressés eux-mêmes: le Polisario, dont le “ministre” de l’Intérieur, Omar Mansour, avait révélé lors d’une visite le 30 septembre 2022 en Mauritanie que son organisation avait passé commande de drônes kamikazes iraniens; et l’ancien chargé culturel de l’ambassade d’Iran à Alger, Amir Moussaoui, qui vient de parler le 30 octobre 2022 sur la chaîne libanaise Al-Mayadeen de l’Iran, du Hezbollah et de l’Algérie comme d’un “axe trilatéral” tout en menaçant le Maroc de pouvoir l’envahir “en quelques heures”.

Signe qui ne trompe pas, c’est l’Algérie qui a bloqué lors du sommet arabe la condamnation des ingérences iraniennes dans les affaires intérieures arabes alors que la Ligue arabe s’était pourtant accordée dessus lors d’une réunion tenue le 9 mars 2022 dans la capitale de l’Égypte, Le Caire.

Nous sommes malheureusement face à un État voyou,” se lamente un connaisseur des arcanes diplomatiques. Si l’observateur non-averti serait naturellement amené à mettre en question la rationalité de l’animosité de l’Algérie, qui n’est aucunement pour lui profiter -comme l’avait notamment illustré le suicide commercial qu’avait été pour elle la non-reconduction, en 2021, du contrat relatif au gazoduc Maghreb-Europe pour la seule raison qu’il passe par le Maroc-, il faut toutefois se dire que c’est parce que dans ce cas l’on raisonne en termes de pays et non de régime: les dirigeants algériens, eux, et à leur tête l’armée, bénéficient incroyablement de la situation actuelle, en ce sens que nous en sommes arrivés à une situation où dans le discours public algérien le seul et unique problème de l’Algérie est devenu le voisin marocain et non l’échec de ce qu’on appelle la nomenklature, c’est-à-dire l’élite dirigeante, à tirer profit de la rente pétrolière pour faire aboutir la construction de l’État national. A ce propos, le slogan d’un État civil porté par le mouvement civil du Hirak à partir de février 2019 semble actuellement totalement jeté aux orties.

En acceptant l’invitation de Mohammed VI, qui n’est pas la première puisque depuis novembre 2018 déjà il appelle à la mise en place d’un mécanisme politique conjoint de dialogue et de concertation, le régime algérien a entre ses mains une chance réelle de démentir tout le monde et de se donner le beau rôle y compris vis-à-vis des Marocains: si le Maghreb en sort à la fin gagnant, ce serait de toute façon tant mieux…

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