DÉMONDIALISATION ET RETOUR DE L'ÉTAT

Un avant et un après–coronavirus

La conjonction des fragilités et des menaces oblige à des protections spécifiques, variables évidemment suivant les réalités de chaque pays.

Tout va-t-il changer demain ? Y aura-t-il, comme le répète une nouvelle rhétorique, « un avant et un après coronavirus » ? La crise sanitaire actuelle permet en tout cas d’ouvrir ce débat de principe. Ce que l’on peut commencer par observer, c’est que la démondialisation économique paraît de plus s’installer sous diverses latitudes. Un mouvement qui a été engagé, voici plus d’une dizaine d’années déjà avec la finance. Celle-ci, avant 2008, avait ainsi enregistré des mouvements de capitaux de l’ordre de 23% du PIB mondial. Qu’en est-il en 2020 ? A peine 6% par suite de l’éclatement de la bulle des produits dérivés liée à la crise financière et réglementaire de la décennie qui a suivi. A noter aussi, mais depuis 2017, la sensible décélération du commerce mondial qui décroche par rapport au PIB.

C’est que l’on s’est installé dans ce qu’il faut bien appeler la « guerre économique » enclenchée par le président américain, Donald Trump. La globalisation ne fait que reculer avec la fracture numérique et son élargissement entre les États Unis et la Chine. L’administration américaine met volontiers en avant un argument qu’elle juge décisif pour freiner sinon s’opposer à des investissements étrangers – chinois pour l’essentiel… pareil positionnement n’est pas limité aux seuls États- Unis, le voilà en effet qui est repris ailleurs, en Europe, en particulier par la France et l’Allemagne. Sur la base de quel argumentaire ? Leur souveraineté nationale. Les multinationales ne sont pas en reste. En termes économiques, elles réévaluent la carte et l’implantation de leurs activités dans le monde.Elles ont jusqu’alors bénéficié d’un mouvement élevé d’extension des chaines de valeurs décliné autour de la segmentation de la production à travers le monde, conjuguée avec de multiples sous-traitants. Ce déploiement accuse aujourd’hui un ralentissement. Depuis l’an 2000, les entreprises occidentales ont largement tiré profit de l’adhésion de la Chine à l’OMC et de l’avantage lié à la compétitivité des couts de protection de l’Empire du Milieu. Depuis vingt sans, sa part dans le commerce mondial a grimpé de 4% à 20% par suite de la production de produits intermédiaires manufacturés. Or cet écart de coûts de revient s’est réduit – un processus qui ne peut que se poursuivre. Finalement, une certaine mondialisation « bienheureuse » marque le pas ; elle relève désormais d’un plateau.

Le principe de la dépendance s’est installé ; l’autarcie n’est pas possible malgré un discours populiste instrumentalisant des inquiétudes et des pertes de repères économiques, culturels ou identitaires même. Le fait n’en demeure pas moins que prévaut de plus en plus la fragilité, la vulnérabilité. Aucun pays ne peut assurer sa totale autosuffisance. Et la démondialisation ne peut que réarticuler dans l’avenir les processus de production et les flux d’échange commerciaux. Elle impose une nouvelle grille d’analyse du risque, une « re-régionalisation », un « nearshoring ». La production va s’atteler à la recherche d’un coût de transport mieux maitrisé par une production localisée au plus près des marchés et partant des consommateurs. C’est toute l’architecture du système actuel qui doit être repensée, il faut en prendre le contrôle.

L’idée dominante est que l’Etat veillera à sauver les vies et l’économie « quoi qu’il en coûte », selon les propres termes même du président français, Emmanuel Macron. Un tel engagement est-il tenable ? Les États n’ontils pas déjà largement utilisé et même abusé des déficits budgétaires ? Le recours inévitable à l’emprunt va accuser l’endettement. Ce qui se passe intéresse ceci : quelle est la bonne réponse face aux crises. La conjonction des fragilités et des menaces oblige à des protections spécifiques, variables évidemment suivant les réalités de chaque pays. Mais c’est au final la mondialisation qui est en cause. C’est un monde qui vacille aujourd’hui ; il remet en cause l’excessive financiarisation de l’économie globalisée. Les souverainetés nationales ne peuvent que reprendre leur place.

L’État se voit relégitimé, promu dans ses foncions essentielles. Bien des activités et des secteurs -santé, éducation… - doivent ainsi être reprises en mains. La question sociale n’intéresse pas les marchés financiers, les spéculateurs ni les prédateurs. Elle doit être au coeur des politiques publiques. Une gouvernance s’impose, tournant le dos au « tout-marché », privilégiant les conditions de travail et de vie des citoyens – un référentiel humaniste… de quoi nourrir une réflexion sur un nouveau modèle de développementll


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