LE DÉCONFINEMENT, UNE NÉCESSITÉ VITALE

A QUATRE JOURS DE LA DATE BUTOIR DE LA 2ÈME PHASE DU CONFINEMENT

Il est temps de lâcher du lest en déconfinant pour permettre à de larges couches de gagner leur vie et à des entreprises de faire tourner la machine même partiellement, tout en instaurant un contrôle des mesures de prévention qui, elles, ne tolèrent ni relâchement ni négligence.

À quatre jours seulement de la fin de la deuxième phase, ou de la première prolongation, du confinement, l’attention de tous est focalisée sur le verdict qui sera prononcée à la fin d’une séance capitale qui réunira, le 18 mai 2020 à la Chambre des représentants, le Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani et les deux chambres du Parlement. El Othmani présentera son plan de déconfinement, ou plutôt le “développement de la gestion du confinement pour l’après 20 mai” à l’occasion de la séance mensuelle consacrée (exceptionnellement commune) aux questions de la politique générale adressées au Chef du gouvernement. Cette séance, qui débutera à 13h à la grande salle des plénières, est décisive. Il en découlera un plan de déconfinement progressif ou une prolongation du confinement.

Pour la première fois, la décision qui sera prise tiendra compte de divers aspects: sanitaire de prime abord, économique et social. Sur le plan sanitaire, le taux de létalité (décès) est en dessous de 3%, à un niveau qui peut être considéré comme étant l’un des plus bas au monde. Le taux de guérison dépasse la barre de 50%. Il va crescendo depuis déjà quelques semaines. Et puis, après une stabilisation du nombre des contaminés entre 150 et 200 par jour, notamment suite à la découverte de foyers familiaux et industriels, la courbe semble emprunter lentement le chemin d’en bas. Dernier point, 85% au moins des nouveaux cas sont des contacts d’une personne infectée.

Somme toute, les indicateurs qui devraient le plus inquiéter traduisent une quiétude et tendent à apaiser les esprits hantés par la recrudescence maîtrisée jusque-là des infections. Mais de là à boire du petit lait et s’endormir sur ses lauriers, voici l’erreur à ne pas commettre. Car, tout bonnement, des foyers familiaux et surtout industriels remettent en question tout relâchement dans l’application stricte et ferme des mesures de confinement.

L’aide tourne au ralenti
Ainsi, une question fuse: Faut-il déconfiner ou maintenir le confinement pour quelques jours supplémentaires? La réponse à cette question n’est pas aussi simple qu’elle le paraît. Car elle est intimement liée aux deux autres aspects économique et social. Tout le monde a constaté les retards de versement des aides aux particuliers, salariés en arrêt d’activité, ramedistes, travailleurs du secteur informel… ainsi que des allocations familiales de la Caisse nationale de la sécurité sociale (CNSS), les pensions de retraite des fonctionnaires et celles de la CIMR. Hélas, malgré toutes les bonnes volontés, la machine économique de l’aide visant à juguler les répercussions économiques et sociales de la pandémie Covid-19 tourne au ralenti.

Outre les complications administratives qui traînent mais qui devaient être assouplies, il existe un mal caché. Les dépenses gonflent. Personne ne sait quel niveau elles ont atteint ni quand et où elles ont été affectées, par manque de transparence du gouvernement. Mais s’il y a retard, et retard il y a, c’est que cette machine est grippée. Si on est arrivé à assurer la distribution des aides pour ce mois, qui garantit qu’il y aura assez d’argent pour le faire le mois d’après?

Ce qui pousse à envisager sérieusement la question d’un déconfinement graduel qui laisse une petite marge de liberté d’action à quelques secteurs d’activités dont les conditions de travail, de production ou de distribution ne posent pas des problèmes d’hygiène et de sécurité sanitaire. A une condition, bien entendu, d’imposer une série de mesures et de règles de prévention à respecter à la lettre sous peine de lourdes sanctions pécuniaires voire même privatives de liberté au cas où le patron d’une usine ou unité industrielle manquerait délibérément aux consignes et exposerait la vie de ses employés et de leurs proches au danger. Car il ne faut surtout pas que les mauvais exemples, hautement condamnables, des usines industrielles de Casablanca se reproduisent.

La pompe à devises
A commencer par le foyer d’infection repéré il y a une dizaine de jours dans les unités industrielles du groupe Malhou à Sidi Bernoussi et dont le bilan ne cesse de s’alourdir. Sur les 1.020 salariés du groupe spécialisé dans la fabrication de chaussures destinées au marché de l’export, notamment pour la marque italienne Geox, pas moins de 450 cas positifs au Covid-19 auraient été enregistrés au mardi 12 mai. Pire, ce nombre représente environ un quart des cas recensés dans la région de Casablanca-Settat, voire la quasi- totalité des cas enregistrés à l’échelle de la Préfecture des arrondissements de Sidi Bernoussi Zenata (469 cas).

Cette découverte a été précédée par une autre, de même gravité, un peu plus ancienne. Quelques jours seulement avant la fin de la première phase du confinement, une cinquante d’ouvrières ont été déclarées contaminées dans une unité industrielle à Aïn Sebaâ, spécialisée dans la production d’équipements médicaux et paramédicaux. Le nombre d’infections dans un seul et même lieu est une bombe si l’on tient compte du fait que les personnes déclarées positives au Covid-19 travaillant dans cette usine rentrent chez elles chaque soir. 50 foyers familiaux, dans 50 lieux différents, pourraient être touchés par le coronavirus. Le cas de ces deux foyers industriels n’est certes pas isolé.

Toujours sur le plan économique, le recours de l’Etat à l’emprunt à l’étranger en devises, à deux reprises en si peu de temps, révèle un dérapage grave. On est vraiment sur une pente glissante. Les devises s’assèchent en un temps record. Et ce n’est naturellement pas les céréales ou les légumineuses qu’on importe pour compenser la production locale qui constituent la vraie pompe à devises. Il faut la chercher ailleurs. Dans l’importation de produits qui ne sont pas de grande nécessite ou de première utilité. Entre autres, quelques rares secteurs d’activités bénéficiaires de cette crise sanitaire, le secteur de la grande distribution fait le bonheur de ses actionnaires. Ceux-ci n’auraient jamais imaginé de telles retombées positives sur leur chiffre d’affaires et leur profitabilité.

Quand il s’agit de produits de première nécessité, à la bonne heure! Mais quand il s’agit de multiplier par dix ou vingt les importations des produits high-tech et des détergents (alors qu’on peut les produire localement) et l’électroménager aux dépens de la balance des paiements ou en des termes plus simples au détriment de notre réserve de devises, c’est inacceptable.

La crise profite à certains secteurs importateurs, mais il ne faut pas que ces derniers en profitent à outrance. La vache à lait finira bien par tarir, tôt ou tard. Ne venez pas alors nous dire quelques mois après que l’économie s’est effondrée et que le taux d’endettement excessif nous impose une politique d’austérité en s’attaquant aux secteurs sociaux.

Que l’on opte pour le déconfinement ou le confinement, le vrai problème est ailleurs. Il est dans l’application stricte et rigoureuse des mesures sanitaires, de sécurité et de prévention qui s’imposent dans les sites et usines industriels pour empêcher la naissance d’un foyer d’infection et la contamination par dizaines voire par centaines mais aussi dans les marchés populaires et les surfaces de grande distribution. Il est dans le contrôle méticuleux des importations des produits de luxe et inutiles qui amenuisent nos réserves de devises. Et il est aussi dans la transparence totale des tenants et aboutissants des décisions prises et des dépenses.

C’est dire que tout tend vers le maintien de l’état d’urgence sanitaire pour un mois ou deux mois encore, et un déconfinement progressif et prudent avec tout ce que cela implique comme mesures drastiques de contrôle du port du masque et du respect de la distanciation physique par la police et les autorités locales qui, après le buzz des vidéos de la Caïda Houria et ses collègues, ont quasiment disparu de la scène ces derniers jours.

Pour résumer, un déconfinement circonspect s’impose pour des raisons économiques et sociales. Des millions de Marocains n’ont profité ni des aides destinées aux ramedistes ni de celles destinées aux travailleurs du secteur informel. Soit ils ont vu leur demande d’aide rejetée ou bien ils n’ont même pas fait la démarche. Quoi qu’il en soit, cette catégorie se meurt à petit feu. Elle rend son dernier soupir. Et pour même celle qui reçoit cette aide dérisoire, le pouvoir d’achat rend celle-ci dérisoire et insuffisante. Sans oublier que les impayés des loyers des maisons qui les abritent s’accumulent.

Le prolongement du confinement va donc aux antipodes d’une nécessité vitale. Le 20 mars, le 20 mai.. Les dates-limites doivent cesser d’exister. Car elles nourrissent l’espoir plus ou moins confus qu’à partir de cette date on se remettra à revivre «comme avant».

Il est temps donc de lâcher du lest en déconfinant pour permettre à de larges couches de gagner leur vie et à des entreprises de faire tourner la machine, même partiellement, tout en instaurant un contrôle des mesures de prévention sanitaires et de distanciation physique, qui ne tolèrent aucun relâchement ni aucune négligence.


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