Le déclin marocain

Le chômage augmente, le pouvoir d’achat des Marocains s’érode, les investissements chutent, la dette publique atteint des sommets alarmants. La confiance des Marocains est au plus bas... Pourtant, Saâd Eddine El Othmani, chef du gouvernement, se veut rassurant.

L’heure est grave. Atonie, léthargie, marasme, crise, manque de visibilité sont autant de descriptifs qui reviennent fréquemment quand on analyse la situation économique du pays. Difficile de ne pas s’alarmer de la morosité économique du pays, et difficile, le cas échéant, d’échapper à la sentence rituelle de ceux qui veulent toujours baigner dans un optimisme béat au moment où tous les indicateurs passent à l’orange, pour ne pas dire au rouge.

Mais quand le gouverneur de la banque centrale, Abdellatif Jouahri, tire la sonnette d’alarme, il faut prendre les choses très au sérieux. Quand bien même, fidèle à lui-même, le Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, rassure et rassérène, devant le Parlement, mercredi 26 juin 2019, en avançant que le Maroc est dans la bonne voie et que des avancées économiques ont été réalisées à mi-mandat, balayant d’un revers de la main toutes les critiques acerbes à l’encontre de sa politique économique et de ses résultats décevants. Mais les chiffres sont têtus. Les prévisions de la banque centrale, à l’issue de son conseil d’administration du 18 juin 2019, sont globalement défavorables pour 2019. Celle-ci prévoit une inflation de 0,6% en 2019, un ralentissement de la croissance à 2,8%, une hausse de la dette publique et une aggravation du déficit budgétaire à 4,1% du PIB malgré la suppression des subventions sur les carburants et l’huile. La tendance baissière de la croissance économique indique donc clairement que l’économie marocaine continue d’être portée par l’activité agricole, malgré les efforts déployés pour assurer sa transition vers un modèle où l’industrie a un impact décisif, en dépit de la fameuse Stratégie d’accélération industrielle et de l’installation récente de PSA.

Approfondissement des inégalités
Ralentissement tendanciel de la croissance, persistance du chômage de masse, particulièrement chez les jeunes et les jeunes diplômés, faibles gains de productivité, perte de compétitivité, lenteur de la transformation structurelle, approfondissement des inégalités, déclassement social... sont autant d’indicateurs, dont la liste n’est pas fermée, qui confirment cette morosité.

Perte de confiance
A la Bourse de Casablanca, fini les journées à des volumes de 1,2 ou 1,5 milliard de dirhams. Les transactions journalières ne dépassent guère parfois les 10 millions de dirhams. Des flottants faibles qui risquent de faire couler la place financière. Et dire que le rôle de la Bourse est de financer des investissements productifs et, partant, l’économie réelle. La torpeur de la Bourse reflète des failles du modèle de développement économique du Royaume et l’incapacité du gouvernement à rassurer les investisseurs et les épargnants. La confiance entre porteurs et citoyens est brisée. En 2009, le gouvernement avait promis 15 nouvelles introductions à l'horizon 2015. Le résultat est timide, très timide. C’est à l’image du Plan Azur ou de la Vision 2020 du tourisme. Un cas de figure des effets d’annonce que l’on peut appliquer à d’autres plans sectoriels où l’on démarre avec enthousiasme mais qui s’essoufflent rapidement.

La confiance des ménages continue, elle, de se détériorer. Selon les résultats de l’enquête permanente de conjoncture auprès des ménages, menée par le Haut-Commissariat au Plan (HCP), «l’indice de confiance des ménages (ICM) continue sur sa tendance baissière entamée depuis le premier trimestre de l'année 2018. Ainsi, cet indice s’est établi à 79,1 points, contre 79,8 points enregistrés le trimestre précédent et 87,3 points une année auparavant», note le HCP. Dans le détail, l’enquête rapporte que les ménages ont une perception négative de l’évolution du niveau de vie. Ainsi, durant le premier trimestre de l’année en cours, 43,2% des ménages sondés ont constaté une dégradation du niveau de vie durant les 12 derniers mois.

Par ailleurs, 73% des Marocains n’ont pas confiance dans le fisc et exigent une transparence et une amélioration du service fiscal. C’est la principale conclusion d’un sondage réalisé par le cabinet IPSOS sur la perception par les Marocains de leur système fiscal. «Les Marocains sont d’accord sur le fait que les impôts perçus par l’Etat servent à payer les fonctionnaires, à la défense du pays et à financer les infrastructures», observe le cabinet IPSOS. Par ailleurs, «les Marocains estiment moins que les impôts servent à la subvention des prix, au financement de l’enseignement ou des transports publics. Par contre, ils sont moins convaincus en ce qui concerne le soutien aux entreprises.»

Ceinture de pauvreté
Un autre constat sur cette confiance en voie de disparition. Dans son rapport sur le développement dans le monde 2017, la Banque mondiale rapporte que les citoyens ordinaires et les groupes marginalisés constatent parfois que les partis politiques sont peu enclins à les représenter et à relayer leurs exigences, et qu’ils ne cherchent qu’à protéger leurs intérêts acquis et les structures de pouvoir existantes. «Cela pourrait expliquer le désenchantement des citoyens à l’égard des partis politiques, considérés dans le monde entier comme l’institution politique la moins digne de confiance», souligne-t-on.

C’est dire que plus rien ne va. Le moral de toutes les couches de la société semble sérieusement affecté. Un sentiment partagé par la majorité écrasante des Marocains et qui s’accentue avec l’avènement d’une société marocaine ultra connectée. Si le Maroc s’est développé dans certains domaines, ce n’est certainement pas dans les secteurs sociaux, où le citoyen s’attend à un retour palpable des impôts dont il s’acquitte. Ce développement inharmonieux s’est fait aux dépens des plus démunis et au prix d’un creusement des inégalités sociales et des disparités géographiques et territoriales.

Entre Casablanca et Rabat, le centre économique battant du pays est encerclé par une ceinture de pauvreté et de chômage, une véritable bombe à retardement. Il y a actuellement au Maroc 2,7 millions de chômeurs âgés de 15 à 29 ans. Le taux de chômage dépasse 10% de la population active, plus 14,5% dans le monde urbain et 40% des diplômés dans le monde urbain. On est loin de la promesse du gouvernement actuel de compresser ce taux de chômage à 8%. Ce «marché dynamique du chômage» va se renforcer davantage dans les années à venir, compte tenu des 400.000 abandons scolaires et 760.000 échecs scolaires annuellement. Le Hirak à Jerada ou à Al Hoceima, l’insécurité portée par la délinquance d’une jeunesse désoeuvrée sans avenir sont autant de taches noires visibles sur la carte d’un pays qui se présente comme un modèle pour certains. Le pire est qu’il faut être idéaliste pour penser que le Maroc peut s’appuyer sur les institutions existantes, du gouvernement au Parlement, des syndicats aux partis politiques, en passant par les forces patronales, ou sur ses ressources financières, pour résorber tous les problèmes structurels auxquels il fait face. Les institutions ne prennent pas d’initiative et sont toutes en attente d’orientations royales. Concernant les ressources financières, le pays est surendetté. La dette publique accapare 91% des richesses créées annuellement. Driss Jettou, président de la Cour des comptes, a révélé que cette dette atteint 91,2% du PIB tandis que le gouvernement veut la cantonner à 81%.

Un pays surendetté
Le volume global de l’endettement du secteur public est passé de 918,2 milliards de dirhams, en 2016, à 970 milliards de dirhams, à fin 2017, soit une augmentation de 51,8 milliards de dirhams en une seule année, passant, ainsi, de 90,6% à 91,2% du PIB. Dans le cas des pays comme le Maroc, pays importateur de pétrole, une dette publique élevée expose l’économie au risque de refinancement et aux fluctuations des taux d’intérêt mondiaux. Une sortie du Trésor marocain sur le marché international est prévue avant la fin de l’année, avec l’objectif de lever 1 milliard de dollars, hypothéquant ainsi l’avenir des générations futures des Marocains. Entre temps, le gouvernement, qui continue de s’endetter pour financer le fonctionnement de l’administration et des ministères, sort ses dernières cartes de privatisation. L’endettement s’accélère et les IDE (investissements directs étrangers) baissent. Ces derniers ont chuté durant les six premiers mois de 2019 de 47%, une tendance enclenchée depuis deux ans, signe d’un manquede confiance de la part des investisseurs étrangers. Le départ de l'avionneur Bombardier, qui met en vente son site de Nouaceur, est un signal fort dans ce sens. Quant au degré de la confiance des investisseurs locaux, on n'en parle plus. Leur manque de visibilité va crescendo. Les crédits d’investissement -dont les crédits de TVA- ne dépassent pas 2% du PIB.

Le manque de confiance est ressenti, aussi, malheureusement, au niveau de certaines institutions financières crédibles. C’est le cas de la BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement). Quelques semaines après avoir prévu une croissance de l’économie marocaine de 3,2% en 2019, et de 3,8% en 2020, la BERD revoit sa copie… à la baisse. «La reprise probable reflétera l'amélioration de la gestion budgétaire et de la diversification économique. Elle sera par ailleurs soutenue par une nouvelle reprise des arrivées de touristes et des investissements directs étrangers ainsi que par une expansion rapide des industries de l'automobile et de l'aéronautique», avait-elle commenté, dans sa note optimiste. Puis, l’annonce d’une visite spéciale. Une délégation de haut niveau de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) a entamé, depuis lundi 24 juin 2019, une visite de quatre jours au Maroc, afin de «recueillir des informations de première main sur l’évolution économique et politique du pays». Ce déplacement de l’institution européenne permettra aux représentants des actionnaires de la BERD de rencontrer des hauts fonctionnaires, des représentants du monde des affaires, des diplomates, ainsi que des partenaires internationaux et des organisations de la société civile.

L'avenir hypothéqué
La confiance des institutions internationales dans l’économie marocaine trinque. C’est que le modèle économique, fondé sur la consommation des ménages et des entreprises, s’essouffle. Depuis trois ans au moins, les crédits aux entreprises et les crédits de fonctionnement reculent. Et à ce jour, pouvoirs publics, banquiers et patronat peinent à trouver une solution au ralentissement qui s’est bien installé et ne semble pas près de repartir. La commission tripartite formée début 2016, les engagements pris par les différents intervenants, le mémorandum adressé au Chef du gouvernement par la banque centrale, le GPBM et la CGEM n’ont finalement pas porté leurs fruits. Outre les entreprises, la consommation des ménages baisse. L’inflation des prix, confirmée par le HCP, a fini par éroder leur pouvoir d’achat. La hausse des prix des légumes, viandes, fruits et carburants ne s’infléchit plus. Face à cette inflation des prix qui n’est pas corrélée par une hausse des salaires, la banque centrale adopte l’indicateur d’inflation sous-jacente, qui exclut les produits à prix volatils et les produits à tarifs publics, et qui, en principe, devrait être accompagné par une politique de subventions des prix à la consommation. Cette inflation sousjacente cache mal le désarroi des ménages et la hausse des prix à la consommation. La baisse de la consommation des ménages est corroborée aussi par la baisse de près de 12% des recettes de la TVA.

La décompensation des prix des carburants a renchéri les prix à la pompe. Le gouverneur de Bank Al Maghrib, Abdelatif Jouahri, avait tiré à boulets rouges sur la corporation des pétroliers, les accusant de corriger les prix systématiquement dans le sens de la hausse, de ne pas répercuter les baisses du cours international du baril du pétrole et d’augmenter leurs marges sur le dos des consommateurs. Le comble, c’est de constater que les investissements se raniment dans l’autre sens. Autrement dit, les investissements des Marocains à l’étranger ont augmenté de 48% entre 2016 et 2019. Cette fuite des capitaux s’accompagne de fuites de cerveaux à la recherche d’un environnement qui valorise l’humain et garantit l’égalité des chances.

Tout ceci se passe sous nos cieux au moment où le Chef du gouvernement continue, tant bien que mal, de tenter de rassurer ceux qui l’écoutent encore et à prêcher dans le désert, creusant le fossé entre lui et des Marocains dépassés par les événements.


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